La franc-maçonnerie française (1880-1920)

(communication pour le colloque de Caen, 12 avril 2014, non prononcée faute de temps).

Dans les années 1880, le régime républicain fut définitivement installé en France. Le paysage maçonnique français était dominé par l’obédience historique du Grand Orient de France (GODF). En 1880, l’obédience de la rue Cadet, présidé depuis 1872 par Antoine de Saint-Jean (1809-1882), libre penseur spiritualiste et républicain gambettiste, comptait 248 loges et 15 220 membres. L’autre obédience était le Suprême Conseil de France (SCDF) qui administrait une organisation unique en 33 degrés, travaillant au Rite Ecossais Ancien (et) Accepté (REAA), présidée depuis 1869 par le grand commandeur Adolphe Crémieux (1836-1871), deux fois ministre de la justice à des moments cruciaux (1848 et 1870). Au début de 1880, douze loges bleues et 670 frères la quitteront pour fonder une nouvelle obédience, la Grande Loge Symbolique Ecossaise (GLSE) où se retrouvaient un fort noyau radical (Henri Brisson, Charles Floquet, Georges Martin ou Gustave Mesureur) et une frange spiritualiste anticatholique. Soixante-seize loges, tous les ateliers dits supérieurs et 3000 membresdemeurèrent fidèles au SCDF, présidé à la mort de Crémieux, par le grand commandeur Louis Proal (1843-1900). Les autres groupes étaient plus marginaux comme Misraïm qui comptait huit ateliers (1885).

Chacune des deux obédiences allait suivre une évolution à la fois parallèle et particulière. Au GODF, le départ d’une bonne partie des maçons traditionnalistes et/ou spiritualistes, notamment après le convent de 1877, et l’arrivée de nouveaux frères issues des « couches nouvelles » chères au frère Léon Gambetta modifièrent très sensiblement sa nature. D’abord ses effectifs augmentèrent passant de 287 loges et 17 400 membres, en 1883, à 367 loges et 22750 adhérents en 1904. Ensuite l’obédience fut progressivement dominée par les radicaux. En 1885, les attaques de ces derniers contre le deuxième cabinet Jules Ferry (février 1883-mars 1885) provoquèrent la démission du ferryste Victor Cousin, président du conseil de l’ordre depuis 1883. Désormais l’exécutif de la rue Cadet sera à majorité radicalisante jusqu’à la Grande Guerre. Enfin, après avoir surmonté la crise du boulangisme après le convent houleux de 1888, car dans un premier temps divers frères avaient plus ou moins soutenu le « brav’ général », l’obédience de la rue Cadet s’empara progressivement de plusieurs débats sociaux et sociétaux du temps. Avec le convent « social » (débats sur la création de caisses de retraites, d’un ministère du travail et de l’impôt progressif sur le revenu) de septembre 1896, le GODF aspirait à être le laboratoire d’idées de la république, une sorte d’advocacy think tank avant l’heure. Ce sentiment était conforté par la formation du cabinet Léon Bourgeois (novembre 1895-mars 1896) surnommé le «ministère des loges» (huit ministres sur onze étaient maçons).

Malgré son caractère un tantinet libertaire et novateur, la GLSE connut un succès relatif. À son apogée, elle n’eut que 28 loges. En 1891, elle regroupait 25 ateliers et 1270 frères. Entre temps, en 1882, une de ses loges autoproclamée « indépendante » pour un trimestre avant de revenir au bercail, Les Libres penseurs, du Pecq, avait initié Maria Deraismes (1828-1894) qui à cause du repentir dudit atelier, se retrouva pour douze ans, maçonne sans loge. Concomitamment, dans les débuts de la décennie 1890, les loges bleues du SCDF obtenaient progressivement leur autonomie. Après une première tentative en octobre 1894, une nouvelle obédience, la Grande Loge de France (GLDF) fut officialisée en février 1895. Elle regroupera la presque totalité des loges bleues du SCDF et des ateliers de la GLSE. Après Etienne Guillemaud (1894-1895), la nouvelle obédience sera présidée jusqu’en 1898 par Adolphe Magnien (1836-1914), alors député radical de Saône-et-Loire, puis par Henri Michel (1857-1930), alors député radical-socialiste des Bouches-du-Rhône. Comme au GODF, la nébuleuse radicale dominera la nouvelle GLDF.

Dans ces années de guerre des deux France, le plus petit commun dénominateur de la famille maçonnique était l’opposition au pouvoir de l’Eglise romaine. A partir de la décennie 1880, les assemblées générales des ateliers du GODF et de la GLSE se prononçaient continuellement en faveur de la suppression des congrégations et du budget des cultes, de l’abolition de la loi Falloux du 15 mars 1850 sur l’enseignement secondaire ou toutes mesures destinées à « l’écrasement définitif du cléricalisme », comme le demandait la commission de propagande du GODF. Après le vote de la loi sur les libertés des funérailles du 15 novembre 1887, des ateliers et des maçons militèrent pour les obsèques civiles, parfois pour la crémation. Dans le combat anticlérical et laïcisateur, ce fut la GLSE, et plus globalement les sociétés de Libre Pensée, qui se montreront les plus virulentes. En revanche, le « ministère des loges » cité ci-dessus, restera très en retrait sur la question de la séparation.

Ce fut l’affaire Dreyfus qui servit d’accélérateur au processus. Pourtant, la condamnation du capitaine Alfred Dreyfus (décembre 1894-janvier 1895) fut d’abord un non-évènement en maçonnerie. La seule allusion « officielle » fut celle du conseil de l’ordre du GODF qui précisait que le frère Alfred Dreyfus, membre de l’obédience, était un brave négociant qui n’avait rien à voir avec le « traître ». La majorité des maçons devait peu ou prou se retrouver dans l’article du 18 janvier 1895 de Jules François Gariel (1851-1913), directeur général du Petit Méridional, quotidien radical héraultais, et futur conseiller de l’ordre : « Le capitaine Dreyfus a été justement et légalement condamné … »

Le patriotisme ambiant, la difficulté de critiquer l’armée, outil de la revanche, un antisémitisme diffus et la crainte que des prises de position intempestives aient des conséquences néfastes pour les obédiences, expliquent largement cette rigueur, cette prudence et/ou cette indifférence. Plusieurs maçons d’Etat comme le polytechnicien Geoffroy Cavaignac (1835-1905), ministre de la guerre (1895/6 et 1898), maçon fugace à la loge du Mans, le président Félix Faure (1841-1899), fait maçon au Havre (1864), en sommeil vers 1873/4, actif à nouveau en 1884, honoraire en 1896, André Lebon (1859-1913), deux fois ministre, conseiller fédéral de la toute jeune Grande Loge (1896/7) ou Jules Méline (1828-1925), ancien vénérable de la loge parisienne L’Ecole Mutuelle, en délicatesse avec l’ordre, resteront antidreyfusards jusqu’à la fin. Pourtant, quelques protestations se firent entendre dans les jours qui suivirent le procès et la dégradation du capitaine, notamment dans la très remuante loge Diderot (GLSE). Parmi les tous premiers dreyfusistes, on trouvait également quelques frères d’Alsace-Lorraine (GODF) : Joseph Reinach (1856-1921), alors plus ou moins en sommeil, député des Basses-Alpes, Arthur Ranc (1831-1908), sénateur de la Seine ou Charles Risler (1848-1923), maire du VIIe arrondissement. Toutefois l’affaire fut très rarement abordée en loge jusqu’en 1895-1896, d’autant qu’à compter de l’année suivante, des manifestations d’antisémitisme se firent jour, notamment en Algérie. Le basculement de l’opinion maçonnique commença à partir de janvier 1898 après la publication du célèbre « J’accuse » d’Emile Zola.

Des maçons et quelques loges firent signer la pétition des intellectuels favorables à la révision et/ou adhérèrent à la toute jeune Ligue des Droits de l’Homme. Mais aux législatives de mai 1898, la plupart des loges étaient toujours silencieuses. En juillet, après des débats houleux, le congrès des loges de la région parisienne demandait aux frères ministres Léon Bourgeois et Henri Brisson d’agir contre les conspirateurs antirépublicains. Si l’on en croit le procès-verbal du conseil de l’ordre du GODF du 18 septembre 1898, « la discussion a pris rapidement un caractère de violence tel qu’on pouvait croire qu’on en vienne aux mains ». Il n’est pas sûr que dans de nombreux ateliers, cette extrémité n’ait pas été atteinte. Le convent qui suivit adopta à la quasi-unanimité un texte anti-complotiste et réclamant la révision du procès, sans toutefois faire la moindre référence à l’innocence de Dreyfus. L’année suivante pourtant, une majorité d’ateliers était désormais acquise à la révision du procès. A Paris, le 10 mai 1899, la manifestation en faveur du capitaine organisée par le GODF rencontra un tel succès qu’une deuxième réunion improvisée se déroula dans la cour de l’hôtel Murat. Le 22 juin 1899, Pierre Waldeck-Rousseau (1846-1904) formait un gouvernement dit de Défense républicaine, le plus long de la IIIe République (jusqu’au 7 juin 1902), du général versaillais Gaston, marquis de Galliffet, prince de Martigues (1830-1909) au maçon Alexandre Millerand (1859-1943), premier socialiste ministre. La révision du procès Dreyfus commença à Rennes le 7 août. Le convent de septembre réclamait « l’anéantissement de la conjuration cléricale, césarienne et monarchiste ». À Paris, le 12 août, avec le préfet de police Louis Lépine (1846-1933), le cabinet Waldeck-Rousseau réprima l’agitation nationaliste. Le 9 septembre, le tribunal reconnut Dreyfus coupable de trahison mais « avec circonstances atténuantes » et le condamna à dix ans de réclusion et à une nouvelle dégradation. Même si cela revenait à admettre sa culpabilité, Dreyfus sollicita la grâce présidentielle, elle lui fut accordée le 19 septembre. Le 21, il était libéré. Le 17 novembre, une loi d’amnistie générale était censée mettre fin à l’affaire.

À partir de 1900-1901, les maçons tendirent exagérément à s’approprier le mérite d’avoir conduit la bataille de la révision, aidés en cela par les latomophages qui voyaient dans la synagogue, le temple (protestant) et la loge les principaux acteurs de la « triplice dreyfusarde ». Au convent de 1901, les frères acceptèrent cette « mythologisation ». Le frère Gustave Adolphe Hubbard (1858-1927), député radical socialiste des Basses-Alpes, n’hésita pas à déclarer : « Ce sera l’honneur durable de la franc-maçonnerie d’avoir indiqué sans défaillance dans cette crise quelle était la voie à suivre… »

Il faudra attendre le 12 juillet 1906 pour que la cour de cassation annule le jugement de 1899 et prononce « l’arrêt de réhabilitation du capitaine Dreyfus ». Entre temps, le post-dreyfusisme renforça l’anticléricalisme en loge car, pour une franc-maçonnerie encore largement radicale-patriote, il était plus politiquement correct de s’attaquer à l’Eglise romaine qu’à l’armée.

À partir des années 1890, la question de la séparation de l’Etat et des Eglises devint un clivage entre les obédiences qui la réclamaient à cor et à cri et les maçons d’Etat plutôt prudents, sans compter les frères « gallicans » hostiles comme Emile Combes (1835-1921). Ce dernier, devenu président du conseil (juin 1902-janvier 1905), très populaire, parfois jusqu’à l’adulation, dans les loges, jugea cependant la France pas mûre pour la séparation. De plus, libre penseur spiritualiste, déçu par la morale laïque, il était partisan d’une religion civile républicaine, inspirée de Rousseau. C’est pourtant avec intransigeance qu’il appliquera une politique anticléricale par un refus massif de demandes d’autorisation des congrégations (1903), l’interdiction des congrégations enseignantes (1904) entraînant la fermeture de 2 500 établissements d’enseignement privés et l’exil de 30 à 60 000 enseignants, puis la rupture des relations diplomatiques (1904) avec le nouveau pape Pie X, élu en août 1903. La question de la séparation devint plus pressante. En 1902, huit propositions parlementaires avaient été déposées. Sans doute pour les faire lanterner, Combes fit constituer le 11 mars 1903 une commission chargée d’examiner ces propositions et de rédiger un projet de loi. En effet, le camp laïque et les francs-maçons étaient fort divisés sur les modalités. Les plus extrémistes comme le frère Hubbard voyaient dans la séparation une étape vers une politique antireligieuse étatique. D’autres soutenaient le projet Combes (octobre 1904) prévoyant de faire éclater les Eglises en associations religieuses départementales autonomes. Certains, comme le frère Eugène Réveillaud (1851-1938), protestant converti, un tantinet évangéliste, député de la Charente-Inférieure et conseiller de l’ordre du GODF, espéraient dans la formation d’une Église gallicane libérale et républicaine. Il se trouvait toujours des adversaires de la séparation qui désiraient conserver le contrôle de l’Etat sur les clergés. La philosophie de la loi de 1905 sera, selon les termes du rapporteur Aristide Briand (1862-1932), « libérale, juste et sage ». Il n’est pas outrancier de dire que le projet définitif doit plus aux protestants (Raoul Allier et Louis Méjean), aux socialistes indépendants (Aristide Briand et Jean Jaurès), aux libres penseurs de la foi laïque (Ferdinand Buisson et Francis de Pressensé), à un conseiller d’Etat israélite Paul Grumeau-Ballin (1871-1969), chef de cabinet de Briand, et aux maçons d’Etat (Maurice Rouvier) qu’à l’aile laïciste de la franc-maçonnerie et de la Libre Pensée.

Mais le vote de la loi fut contrarié par l’affaire des fiches dans laquelle des frères du GODF furent impliqués. Nommé en 1900 ministre de la Guerre pour remplacer Galliffet, le général Louis André (1838-1913), suite à l’affaire Dreyfus dans laquelle il resta relativement neutre, allait, selon le choix gouvernemental, républicaniser l’armée. Le nouveau ministre s’entoura d’un cabinet dirigé (1900-1904) par le général Alexandre Percin et composé de douze républicains convaincus dont le frère capitaine Henri Mollin, gendre d’Anatole France. L’objectif était de promouvoir des officiers républicains censés avoir été brimés par les ministres précédents et de se prémunir contre une partie de l’armée soupçonnée d’anti-républicanisme. Pour ce faire, le ministère avait fait appel aux préfets, à la police ou à des magistrats, mais les deux registres Corinthe et Carthage ne réunissaient que 800 fiches pour 27 000 officiers en activité. Frédéric Desmons (1832-1911), sénateur radical du Gard (1894-1910), plusieurs fois président du conseil de l’ordre, s’entremit. André approuva. Plus tard, Percin et Mollin se renvoyèrent la balle pour savoir qui avait eu l’idée de solliciter la rue Cadet. Quoiqu’il en soit, la réalisation du projet fut confiée à Narcisse Amédée Vadecart (1867-1923), chef du secrétariat du GODF. Une lettre fut adressée aux vénérables ; mais devant de nombreux refus, 300 nouveaux frères indicateurs furent sollicités. Vadecard appuya également la création d’une « fraternelle » militaire, dite Solmer, animée par le commandant Nicolas Pasquier qui aurait fourni entre 8 et 12 000 fiches. Avec la victoire des gauches aux législatives (avril-mai 1902), André, reconduit dans ses fonctions par Combes, maintint le réseau qui fonctionna pleinement : l’officine mise en place rue Cadet par Vadecart aurait fourni 20 000 fiches environ. Les renseignements y étaient majoritairement partiels et partiaux, les opinions religieuses (réelles ou supposées) des fichés étant privilégiées. Au demeurant, le cabinet du ministre les ignora le plus souvent. Contrairement aux cris d’orfraie de l’époque, le système ne modifia guère les avancements des uns ou les blocages des autres.

Avec le retour du frère Jean-Baptiste Bidegain (1870-1926), sous-chef du secrétariat du GODF et adjoint de Vadecart, à la foi romaine, l’affaire prit un tour public. Il s’aboucha avec l’abbé latomophage Gabriel de Bettignies (1859-1913). Il vendit une partie du fichier à Jean Guyot de Villeneuve (1860-1909), député de la Seine (Neuilly). Avec l’aide de l’abbé Tourmentin (1850-1931), secrétaire général de l’Association antimaçonnique de France et de Gabriel Syveton (1864-1904), trésorier de La Patrie Française, Guyot de Villeneuve rendit publique une partie des fiches. Cette initiative de nécessaire défense républicaine pour les uns, de forfaiture, de prévarication, d’abus de pouvoir pour les autres, de paranoïa et/ou de faute politique pour beaucoup, entraîna une grande agitation politique, parlementaire et médiatique : ironie de Clémenceau et d’une partie des socialistes, condamnation morale de Buisson, opposition du centre-droit républicain (Poincaré), démission ou radiation de plusieurs maçons du GODF dont le futur président Paul Doumer (1857-1932), alors conseiller de l’ordre et député de l’Yonne, contestation des droites, effervescence de l’ultra-droite antirépublicaine, André giflé en séance de la chambre du 4 novembre par le député Gabriel Syveton. Le général André démissionna le 15 décembre, le cabinet Combes le 18 janvier 1905. Le 24 janvier, le frère Maurice Rouvier réprouva officiellement la délation, procéda à quelques mesures disciplinaires, mais réclama une « amnistie morale […] pour les fonctionnaires républicains qui de bonne foi ont pu se tromper ». En dépit de nombreuses réserves, la confiance fut votée au nouveau gouvernement par 373 voix contre 99. Guyot de Villeneuve accepta la trêve contre une promesse de Rouvier de « réparer » les carrières des officiers brimés. Malgré la difficulté à mettre en œuvre cet accord, l’affaire des fiches fut enterrée en raison de la tension avec l’Allemagne (crise de Tanger) et le nécessaire dénouement de la séparation. Une amnistie mêlant délateurs « de gauche » et condamnés « de droite » par la Haute Cour (1899) pour coup d’Etat fut votée par 541 voix contre 5 le 30 octobre 1905. Cependant, sur le terrain, une centaine de maçons délateurs (ou présumés tels) subira (ou avait subi) des ennuis : menaces, agressions physiques, duels, démissions, radiations, mutations, pertes d’emploi ou de clientèle, condamnations. Le tout nouveau maire de Lorient, le frère Joseph Talvas, se suicidera le 5 novembre 1904.

Au convent de septembre 1905, après un long plaidoyer pro domo de Louis Lafferre (1861-1929), président du conseil de l’ordre et député radical de l’Hérault, les délégués, à l’unanimité moins trois voix, approuvèrent la conduite de leur exécutif durant l’affaire. Lors de cette même assemblée générale, Arthur Groussier (1836-1957), ancien et futur député de la Seine et Ferdinand Imbert, ancien maire de Choisy-le-Roi (1896-98), tous deux socialistes et conseillers (ou futurs) de l’ordre, présentèrent un ordre de jour invitant l’Ordre à être au-dessus de la mêlée. Le vœu fut repoussé à la quasi-unanimité. Entre temps, la séparation avait été adoptée d’abord à la Chambre, le 3 juillet 1905, par 341 voix contre 233, puis au Sénat le 9 décembre, par 181 voix contre 102. Dans les deux assemblées, 4/5 des maçons parlementaires votèrent pour, 1/5 contre, la jugeant trop tiède. En septembre, le convent du GODF avait trouvé la loi « imparfaite, mais perfectible ».

Avec le vote de la loi de séparation, le positionnement de la franc-maçonnerie se modifia sensiblement car jusque-là l’anticléricalisme avait constitué le plus petit commun dénominateur des loges et des frères. Pourtant pour les latomophages, la République, depuis la décennie 1880, serait totalement phagocytée par les loges. Au demeurant, beaucoup de maçons et de latomophiles devaient penser la même chose si l’on se réfère au millier annuel de requêtes envoyées rue Cadet, malgré la circulaire du GODF du 28 janvier 1901 prescrivant les demandes personnelles et/ou injustifiées. Après 1905, obédiences et loges (au moins les plus dynamiques) continuaient à débattre, pétitionner, échanger. Le convent de 1913 de la GLDF demanda la gratuité de toutes les fournitures scolaires pour les écoles publiques, la réforme de l’enseignement professionnel, l’interdiction de la fabrication de l’absinthe et de l’anisette, la suppression du privilège des bouilleurs de cru, un rapprochement avec l’Allemagne, s’opposa à la loi militaire des trois ans et à la remise en cause du statut des fonctionnaires et discuta de la vie chère. Celui du GODF écouta un rapport anti kantien sur la morale laïque, scientifique et familiale de Jean-Marie Lahy (1872-1943), futur directeur de laboratoire de psychologie appliquée à l’E.P.H.E. (Paris-Sorbonne). L’assemblée débattit également de la révision de la constitution mais 66 loges sur 462 seulement avaient envoyé un rapport. Un survol des réponses aux questions à l’étude des loges montre que très rarement plus du tiers des ateliers se sentait concerné et envoyait des rapports. Néanmoins, on peut dire que la franc-maçonnerie avait largement joué le rôle de laboratoire social durant les décennies 1890-1900. Avec deux nuances : la première est que les questions abordées par les loges l’étaient également dans les partis, clubs, ligues, sociétés, mouvements et associations de la « famille » républicaine ; la deuxième est qu’elles eurent un débouché concret uniquement si une majorité politique les reprenait à son compte, ce qui ne fut pas toujours le cas, loin s’en faut.

Après 1905, le rôle exotérique de la franc-maçonnerie fut surtout battu en brèche par la création d’autres formes associatives d’engagement civique. Les partis politiques qui se créaient à la fin du XIXe siècle et au début du suivant se caractérisaient par des formes politiques modernes, à savoir une organisation durable, complète (du local au national) ayant la volonté affichée d’exercer le pouvoir et de rechercher un soutien populaire par l’adhésion de militants et le vote des électeurs. Le radicalisme comme simple tendance avancée du mouvement républicain naquit dans la décennie 1840. Dans les années 1880, ce climat radical était majoritaire dans les loges françaises. D’une certaine manière, la franc-maçonnerie contribua à diffuser l’esprit radical et à forger une doctrine radicale, mais on pourrait dire tout autant (sans que les deux alternatives ne s’excluent) que le radicalisme fournit une idéologie, une ossature à une institution fortement sécularisée. À partir des années 1880, le choix des dirigeants maçonniques au niveau des loges souvent, et au plan national encore plus, fut d’abord politique d’où la forte présence de parlementaires et d’élus départementaux ou locaux, de journalistes engagés et/ou de militants politiques à la tête des obédiences et des ateliers. Cette coloration était d’autant plus vive que globalement les loges étaient plus à gauche que la France républicaine. Tant que les partis au sens moderne n’existaient pas encore, la franc-maçonnerie pouvait fournir un réseau d’échanges et un cadre à la « famille » républicaine. Ainsi, en 1895, par fusion de deux groupes créés l’année précédente, fut constitué le Comité d’action pour les réformes républicaines auquel adhéreront 52 loges (1 sur 9 environ). Ce mouvement déboucha en juin 1901 sur la convocation d’un congrès qui doit être considéré comme le rassemblement fondateur du parti radical. Il regroupait 1132 délégués, 78 sénateurs, 201 députés, 476 comités républicains, 849 délégués de conseils généraux et municipaux et d’associations diverses, 215 journaux et 155 loges soit 1 sur 3, bien que le conseil de l’ordre du GODF ait émis des réserves aux loges qui l’avaient sollicité. Une majorité des participants en était. Jusqu’à la guerre, on estime qu’un militant radical sur quatre ou cinq était maçon, mais ce pourcentage augmentait dans la hiérarchie du parti : une petite moitié de l’exécutif et les 2/3 des parlementaires. Inversement les radicaux représentaient également la moitié des équipes dirigeantes des deux principales obédiences françaises. Faut-il faire du parti la courroie de transmission de l’Ordre ? Si pendant quelques années le doute fut permis, après 1905-1906, la question ne se posait plus vraiment. La rupture entre socialistes et radicaux et les luttes internes radicales entre combistes et clémencistes était passées par là. L’affaire des fiches avait poussé divers maçons à prendre du champ par rapport aux combats politiques, comme l’affirmait Noel-Auguste Delpech (1846-1935), sénateur de l’Ariège et ancien président du conseil de l’ordre du GODF (1902-1903) au convent de 1906 : « La maçonnerie n’a pas à devenir la doublure d’un parti politique ». Au demeurant, le parti radical ne fut pas le bras séculier des loges. Il reprit rarement les vœux des convents qui auraient trop heurté son électorat.

La franc-maçonnerie fut également concurrencée par la structuration du mouvement ouvrier, et la formation de la C.G.T. (Confédération Générale du Travail). Pourtant, la sympathie d’une large fraction des maçons était acquise au mouvement syndical et coopératif, il est vrai, dans une optique réformiste. Il existait même une association dite Chevalerie du Travail qui fut présentée comme une sorte de maçonnerie ouvrière. Si l’on en croit Arthur Groussier, les liens entre la Chevalerie du Travail et la franc-maçonnerie furent discrets. Les liens maçonniques avec le monde ouvrier furent tissés par une autre voie. En 1900, le GODF baissa ses cotisations pour permettre l’entrée en loge d’ouvriers : 25 francs pour une réception, 15 pour une exaltation à la maitrise[1]. Il semblerait que dans certains cas on proposait l’initiation gratuite aux militants de la C.G.T. Un atelier au nom explicite Les Travailleurs Socialistes de France (1904), présidé par le psychiatre Paul Brousse (1844-1912), socialiste « possibiliste », président du conseil municipal de Paris (1905-1911) et député de la Seine (1906-1910), puis par Fréderic Brunet (1868-1932), député (SFIO : 1914-1919, puis cartelliste : 1924-1932) et futur bref sous-secrétaire d’état à l’enseignement technique pendant 39 jours (1930-1931) se donna pour tâche de toucher les milieux laborieux. De facto, elle regroupera principalement des élus municipaux socialistes. Dès les années 1880, la franc-maçonnerie avait également créé les premières amicales professionnelles dites fraternelles. Ainsi fut constituée la Solidarité Syndicaliste, « fraternelle » ouvert aux militants ouvriers. Malgré ces rapprochements, il est difficile de voir dans la C.G.T. du temps, anarcho-syndicaliste, révolutionnaire anticapitaliste et pacifiste, une courroie de transmission des loges, et même un compagnon de route de la franc-maçonnerie. Cette dernière, encore majoritaire radicalisante et patriote, voyait d’un œil soupçonneux ces adeptes de la grève générale. La Charte d’Amiens de 1906, base doctrinale de la C.G.T., prônait prioritairement la lutte de classes et la séparation d’avec les « sectes », groupements, associations et mouvements « humanitaires ». D’ailleurs diverses fédérations professionnelles comme celle de l’électricité votèrent l’incompatibilité entre syndicat et franc-maçonnerie.

Même si les conflits n’allèrent pas aussi loin, on trouvera une situation analogue dans diverses sociétés de la nébuleuse républicaine, notamment la Libre Pensée. Nous reprendrons d’abord la distinction pertinente de Jacqueline Lalouette. Si l’on considère la Libre pensée comme une position idéologique, la franc-maçonnerie française des années 1880-1910 fut intrinsèquement libre penseuse. En revanche, comme mouvement institutionnalisé, elle doit être distinguée de la franc-maçonnerie. Pourtant, cette dernière était en partie à l’origine des premières sociétés de libres penseurs. Diverses loges voyaient dans lesdites sociétés, des outils à la fois de propagande et de recrutement. Inversement la Libre Pensée faisait le même calcul. Parmi les autres points de convergence, il faut noter la symbolique, même si la libre-penseuse était moins élaborée que celle des loges. Enfin, les deux mouvements se retrouvaient dans le combat laïque. Tout cela n’empêchait pas les différences et les divergences. Certains francs-maçons trouvaient parfois les libres penseurs pas très intellectuels tandis que ces derniers reprochaient aux premiers de ne pas être assez anticléricaux, voire antireligieux. De plus, les sociétés de libre pensée étaient mixtes et beaucoup plus modestes socialement que les loges. Les deux institutions étaient également différentes par le montant des cotisations (très peu élevées dans la Libre Pensée) et le mode de fonctionnement secret des loges. A partir de 1896-1899, les liens se distendirent. Ces divergences/convergences se retrouveront également dans les rapports entre la franc-maçonnerie et la Ligue de l’enseignement et la Ligue des droits de l’homme, même si les interférences avec ces deux associations furent beaucoup plus faciles.

En bref, si les maçons étaient actifs au sein de ces associations, syndicats et partis, et si des syndicalistes, ligueurs et militants politiques étaient actifs au sein de la franc-maçonnerie, toutes ces institutions étaient autonomes par rapport à la franc-maçonnerie. Il arrivait même qu’elles fussent en opposition avec l’Art royal. Néanmoins, à la veille de la Grande Guerre, avec 560 loges, 37 000 membres, une centaine de parlementaires et une forte présence dans diverses associations citoyennes, la franc-maçonnerie semblait être devenue l’appareil idéologique d’Etat central de la France. Le GODF, présidé de 1911 à 1913 par Charles Debierre (1853-1932), professeur agrégé de médecine, 1er adjoint au maire de Lille, sénateur radical du Nord (1911-1932), puis de 1913 à 1920 par Georges Corneau (1860-1934), conseiller général, président de la fédération radicale des Ardennes et propriétaire-directeur du Petit Ardennais, comptait 462 loges. La GLDF regroupait 8 400 frères et 144 loges dont 13 seulement à l’étranger. Cette obédience se singularisait par divers points. D’abord, elle possédait deux loges d’adoption, La Nouvelle Jérusalem et le Libre Examen. Ensuite, elle bénéficiait d’une importante reconnaissance internationale via le Suprême Conseil de France (SCDF) avec qui elle était unie (1904 et 1905). Néanmoins, par trois fois en 1899, 1903 et 1907, elle reçut une fin de non-recevoir de reconnaissance par Londres. En revanche, grâce à son rite (REAA), la GLDF était indirectement incluse dans la vaste famille « écossaise ». A côté des deux précédentes, seule l’obédience mixte internationale Le Droit Humain commençait à s’affirmer (21 loges et un millier de membres) malgré une scission qui donna naissance à la Grande Loge Mixte Symbolique (quatre loges). En revanche, la Grande Loge Symbolique Ecossaise maintenue et mixte, après avoir initié Louise Michel (1830-1905) en 1904, cessait toute activité (7 ateliers en 1907, un en 1911). Inversement une toute petite obédience (trois loges) voyait le jour, la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière pour la France, reconnue par Londres. De manière trans-obédientielle, dans les décennies 1890-1900, on assista également à la (re)naissance et au développement d’un symbolic revival, avec Oswald Wirth (1860-1943), Camille Savoire (1869-1951) ou Edouard de Ribaucourt (1865-1936) entre autres. Ce mouvement, certes minoritaire, se manifesta par un intérêt marqué pour le symbolisme, considéré comme le nouveau « métarécit » maçonnique, par la renaissance du Rite Ecossais Rectifié, par l’effervescence d’une frange maçonnique occultiste et par la création d’une toute petite obédience (trois loges) traditionnelle, la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière pour la France, reconnue par Londres.

Malgré l’action individuelle de maçons pacifistes comme l’historien franc-comtois Charles Beauquier (1833-1916), militant libre penseur, député radical du Doubs (1880-1914), Léon Bourgeois, l’avocat Lucien Le Foyer (1872-1952), ancien député de la Seine (1910/11), secrétaire général de la délégation permanente des sociétés françaises de paix, secrétaire du comité exécutif du parti radical et futur grand-maître de la GLDF, Gaston Moch (1859-1935), polytechnicien, espérantiste, président de l’Institut international pour la paix (Monaco), Pierre Nattan-Larrier (1872-1929) ou Marcel Sembat (1862-1922), député de la Seine (1898-1922) et conseiller de l’ordre du GODF, les tentatives de rapprochement franco-allemand depuis le congrès maçonnique d’Anvers (1894) jusqu’au comité pour la réconciliation franco-allemande (1911) et un fort courant socialiste pacifiste dans les loges, les obédiences françaises participèrent à l’Union Sacrée dès le début de la Grande Guerre. Le conseil de l’ordre (exécutif) du GODF adressa « l’assurance de son entier dévouement au gouvernement de la République » tandis que le conseil fédéral de la GLDF s’indignait de « l’odieuse agression austro-allemande contre la civilisation ». L’armée était aux ordres du frère Joseph Joffre (1952-1931), chef d’état-major et généralissime à 59 ans en juillet 1911. Contrairement aux attaques latomophages, sa nomination ne devait rien à son appartenance maçonnique. En effet le gouvernement avait choisi avant lui les généraux Joseph Gallieni et Paul Pau qui pour diverses raisons s’étaient récusés. De plus, Joffre avait pris comme adjoint le vicomte Edouard de Castelnau (1851-1944), surnommé le Capucin botté pour son catholicisme zélé. Le cabinet constitué le 13 juin 1914, du frère René Viviani (1863-1925), fait maçon en 1894 à la loge parisienne Droit et Justice comptait sept (huit ?) maçons ou anciens maçons. Ils étaient neuf dans le deuxième cabinet Viviani (26 août 1914/29 octobre 1915). Une petite moitié des maçons français sera mobilisée. Leur patriotisme s’affirmera d’autant plus qu’une grande majorité de frères considérait que le conflit était la défense « sacrée » de la France, de la République et de la Liberté et l’occasion de démontrer leur amour de la Patrie. Les premiers tués renforcèrent ces sentiments dans les loges. Certaines morts devinrent emblématiques. Le 29 janvier 1915 à Silberlock (Haut-Rhin) tombait Félix Chautemps (1877-1915), député radical de Savoie (1906-1914), ancien vénérable de la loge parisienne n° 383 La République (GLDF). Le 9 mars suivant, Henri Collignon (1856-1915), ancien préfet, ancien secrétaire général de la présidence de la République (1912/3), conseiller d’Etat, vénérable de la loge Alsace-Lorraine (GODF), âgé de 59 ans, engagé l’année précédente comme simple soldat, était fauché à la butte de Vauquois (Meuse). Les exactions commises par l’armée allemande en Belgique, renforcèrent la conviction des maçons français d’être dans le camp de la civilisation face à la pseudo-maçonnerie « austro-boche ». Pourtant à partir de 1916, des critiques, notamment contre le cléricalisme aux armées et sur des tentatives (fantasmées) de restauration monarchique, apparurent. Le bloc hiramique français se fissura nettement en 1917 avec l’apparition d’un courant pacifiste. Certes les obédiences dans leur majorité (le GODF sous la présidence (1913-1920) du journaliste radical-clémenciste Georges Corneau (1855-1934), directeur du Petit Ardennais et la GLDF sous la grande-maîtrise (1914-1918) du général de corps d’armée Paul Peigné (1841-1919), président du comité technique de l’artillerie depuis 1906), demeurèrent dans l’Union Sacrée jusqu’en novembre 1918. Le cabinet Paul Painlevé (12 septembre-16 novembre 1917) comptait neuf maçons, le ministère Georges Clémenceau (16 novembre 1917-18 janvier 1920) sept. Mais diverses initiatives maçonniques tentèrent de concilier pacifisme et patriotisme, germanophobie et internationalisme, guerre et fraternité. Il s’agissait de dépasser l’hypertrophie des sentiments nationaux qui avaient balayé toutes les autres connivences, les obédiences des belligérants refusant la qualité maçonnique aux frères des pays adverses. 1917 vit diverses tentatives de négociations mais aucune n’aboutit car personne (ou presque) n’était prêt au moindre compromis. A sa manière, la maçonnerie française postulait la paix mondiale et un monde hiramique réconcilié mais seulement après la victoire de l’Entente, une sorte si l’on peut oser cet oxymore, de belligérance pacifiste. Les 14-15 janvier 1917, les loges de la région parisienne de la GLDF et du GODF réunirent une « conférence des maçonneries des pays alliés », rue Puteaux : outre la GLDF et le GODF, quatre obédiences européennes (Belgique, Italie, Portugal et Serbie) étaient présentes. Un nouveau « congrès des maçonneries alliés et neutres » se tint à Paris, rue Cadet, les 28-30 juin 1917. Outre le GODF et la GLDF, il réunira les délégués de seize obédiences argentine, belge, espagnole, italienne, portugaise, serbe et suisse. Le Congrès vota un texte qui souhaitait la victoire des alliés. Il adoptera également une motion de soutien à l’ancien président du conseil des ministres français (1895-1896), Léon Bourgeois, futur Prix Nobel de la Paix en 1920, et inscrira le droit des Arméniens à l’autodétermination. Il soutiendra outrageusement les visées géopolitiques des états dont il était issu. Ces initiatives de 1917-1918 illustraient les limites de ce « pacifisme » maçonnique. En effet, en associant les puissances alliées au triomphe de la paix et de la liberté, les francs-maçons des pays alliés les dédouanaient des responsabilités de la guerre, et leur attribuaient le bénéfice exclusif de la guerre juste. L’arrivée des troupes américaines permit la reprise (certes éphémère) des relations avec diverses obédiences nord-américaines.

Entre temps, des loges parisiennes avaient manifesté leur sympathie pour la Révolution d’Octobre et/ou adopté des résolutions pour une paix sans « annexion ni indemnités » comme celle du comité des loges de la région parisienne (7 juin 1917), mais peu ou prou la majorité des frères demeura derrière Clémenceau. La rupture se fit après les élections législatives de novembre 1919. Le Bloc national (Droite & centre-droit) obtint 53,4% des suffrages et 412 députés, le centre-gauche 112 et les socialistes 68. La nouvelle Chambre Bleue Horizon (1919-1924) (une petite moitié des députés est composée d’anciens combattants) était violement anticommuniste et un tantinet blanche. Ce rassemblement patriotique jugeait l’anticléricalisme d’avant-guerre désuet. Diverses mesures desdits cabinets nationaux (1920-1924) mécontentèrent les loges : rétablissement des relations diplomatiques avec le Saint Siège, maintien du système concordataire dans l’Alsace-Lorraine récupérée, institution de la fête nationale de Jeanne d’Arc, loi interdisant toute propagande et activité antinatalistes, répression des grèves de 1919-1921. Après quatre décennies de lune de miel, de nombreux maçons eurent le sentiment d’un divorce entre la République et la franc-maçonnerie. Le malaise fut encore accentué par la montée du pacifisme dans les loges et les tensions issues de la rupture entre socialistes et communistes. Cette déception s’ajoutait aux lourdes pertes humaines du conflit. Un frère sur dix fut tué, un sur dix environ blessé. Les pertes maçonniques de la Grande Guerre furent cinq à six fois supérieures à celles du deuxième conflit mondial, répression politique et déportation comprises. En 1919, le GODF comptait 23 000 membres (- 6000), la GLDF, 6 300 (- 2000). Néanmoins, les obédiences reprirent rapidement leur progression et retrouvèrent un temps leur rôle d’appareil idéologique d’état durant le gouvernement du Cartel des gauches (1924-1926), but that’s another story.


Notes :

[1]Un ouvrier gagnait 4 à 5 francs par jour pour 9/11 heures de travail, un manœuvre 3 francs, un ouvrier spécialisé 8 à 10 francs. Un kilo de pain coûtait 0, 34/8 francs, de viande 2 à 6 francs selon les catégories.

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