Du bon usage du christianisme primitif dans le corpus maçonnique du XVIIIe Siècle

…Le XVIIIe siècle fut caractérisé par un double intérêt pour le christianisme primitif et pour le primitivisme. Durant tout le siècle, la question des origines ira croissante[1]. La tradition théologique chrétienne et la généalogie biblique furent soumises à une critique systématique, mais elles furent en partie supplantées par des reconstitutions fictives, des analogies douteuses et des prémices plus ou moins pertinentes (les actuels « bons sauvages » seraient l’image-mémoire idyllique de la société première). La Tradition fut le fil d’Ariane qui rattachait les contemporains aux premiers âges de l’humanité, celui de la Révélation primordiale de l’Eden, chère à Claude de Saint-Martin ou à Joseph de Maistre. Dans ses Discours, Ramsay présentait la franc-maçonnerie comme étant la continuation de la « religion noachite« . Divers textes maçonniques définissaient l’Ordre « comme de temps immémoriaux » et Anderson suggéra qu’Adam fut le premier « initié ». Quoiqu’il en soit, il ne faut point négliger le fait qu’une partie de la franc-maçonnerie, notamment française, baignait dans une ambiance sacerdotale et cultuelle structurée autour de la quête d’une religion primitive.

Dans ce contexte « primitiviste », le Rose-Croix, nec plus ultra de divers systèmes maçonniques, parachevait cette transmission en l’inscrivant dans le christianisme primitif, épuration et épanouissement de la Religion primordiale. Aux temps heureux de cette dernière correspondait le modèle de l’Eglise primitive. Cette vision ésotérique rencontra la volonté de diverses églises chrétiennes contingentes, notamment protestantes, de retrouver le culte et l’esprit des origines du christianisme. A cela s’ajoutaient les travaux « historiques » pour mieux définir ce que nous appellerions aujourd’hui le judéo-christianisme. Ainsi John Toland regardait les nazaréens « comme les premiers Chrétiens« [2]. On voit donc que les regards portés sur le christianisme primitif divergeaient un tantinet. Le christianisme primitif est une expression qui doit être prise avec précaution. Au XVIIIe siècle, sa définition est plus doctrinale qu’historique. Le restaurationnisme ou primitivisme chrétien désigne les mouvements religieux prétendant avoir (ou vouloir) restauré le christianisme originel. Ce dernier ne s’identifie pas au paléo-christianisme ou au judéo-christianisme contingent, mais aux conceptions que divers acteurs se font d’une prétendue « église » primitive et/ou de la religion évangélique.

Pour les uns, il s’agissait du plus petit commun dénominateur métaphysique de l’Europe, une sorte de programme minimum chrétien, prélude et vecteur pour la réunification du christianisme : n’est-ce pas un des niveaux de lecture du discours de Ramsay, du moins dans sa première version, celle qui fut largement euphémisée dès 1737[3] ? Ce projet exotérique était d’autant plus implicite que maçonnerie et christianisme primitif relevaient de l’ésotérisme. Ce fut une idée centrale chez Joseph de Maistre pour qui étaient indiscutables l’origine primitive de la « vraie religion » (catholique) et l’unicité première de toutes les religions, idée qui le conduisit à déclarer qu’aucun « système religieux [n’était] entièrement faux…« . Cependant les polythéismes ne sont que des croyances sans fondement. Le christianisme développe une incontestable supériorité métaphysique. Dès sa naissance, il était une véritable initiation. Aussi la franc-maçonnerie ne peut être que d’essence chrétienne. La source de son initiation doit donc être cherchée dans le christianisme primitif. Maistre trouvera dans le régime rectifié une sorte de gnose chrétienne susceptible de lier le christianisme et les antiques religions païennes à la Tradition Primordiale.

Comme Maistre et Willermoz, quelques-uns ne voyaient les retrouvailles chrétiennes que dans le giron de Rome[4], à l’image du poète et dramaturge Zacharias Werner (1768-1823), luthérien qui, après s’être enthousiasmé pour la franc-maçonnerie, se convertit au catholicisme (1810) et devint prêtre romain (1814)[5] :

« De plus les liens, rompus complètement depuis quatre ans, Dieu soit loué, que je contractai avec une société trop largement répandue, qui se comporte vis à vis de notre sainte Eglise comme une rotonde jardin vis-à-vis du panthéon romain, mais n’en possède pas moins avec elle pareille similitude, accrurent autant dans mon âme originellement chrétienne la prédilection pour les recherches religieuses qu’ils m’offrirent l’occasion de développer les talents oratoires que Dieu me fit don… »[6]

Pour d’autres, sans doute les plus nombreux, le christianisme primitif avec sa doctrine élémentaire minimale (Existence de l’Etre Suprême, immortalité de l’âme, justice post-mortem, sainteté de Jésus, tolérance religieuse, sacralité du contrat social), plus ou moins synonyme de christianisme raisonnable, voire de théisme chrétien, aurait pu servir de doctrine latitudinariste aux Eglises chrétiennes susceptibles alors de se réunifier. Ne faut-il pas voir cette empreinte dans la deuxième rédaction des Constitutions d’Anderson, notamment l’article 1er ? Le christianisme primitif s’identifiait peu ou prou au noachisme.

Extraits du tome 1 (le XVIIIe  siècle) de Yves Hivert-Messeca, L’Europe sous l’Acacia. Histoire des franc-maçonneries européennes du XVIIIe à nos jours,  Préface de Pierre-Yves Beaurepaire,  Postface de José Antonio Ferrer Benimeli, Paris, Dervy, 2012 , p. 376/8.

L'europe sous l'acacia

[1]         Sous la direction de Grell Chantal & Michel Christian, Primitivisme et mythes des origines dans la France des Lumières 1680-1820, actes du colloque de Paris Sorbonne 24-25 mai 1988, Paris, PUF, 1989.

[2]         Nazarenus, 1718, traduction française faussement attribuée au baron d’Holbach, Londres, 1777, p. VI.

[3]         Version manuscrite dite d’Epernay, prononcée le 26 décembre 1736, différente de la version imprimée de 1737, « officielle », mais non prononcée.

[4]         Cf. par exemple, Joseph de Maistre, in La Franc-Maçonnerie. Mémoire inédit au duc de Brunswick (1782), réédition, Paris, L’harmattan, 1995, ouvrage dans lequel il développe de manière explicite que la « seconde classe » de la maçonnerie doit avoir pour but « l’instruction des gouvernements et la réunion de toutes les sectes chrétiennes ».

[5]         Guinet Louis, Zacharias Werner et l’ésotérisme maçonnique, Caen, Caron & Cie, 1961.

[6]         Op. cit., p. 367.

 

 

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