Latomophobie et latomophagie. De l’antimaçonnisme/antimaçonnerie autoritaire ou totalitaire

 

ob_9234a6_russeL’Europe, dans le temps que l’on nommera plus tard l’entre-deux-guerres, fut marquée par le développement de formes diverses de dictature dont certaines se pérenniseront après la Seconde Guerre mondiale. Les plus terriblement élaborés, les totalitarismes se caractérisent par la haine de la société « bourgeoise » et libérale, l’origine « révolutionnaire » de leur pouvoir, le contrôle de l’économie, la toute-puissance de l’État, du parti et de l’idéologie et leurs interdépendances, la mainmise sur l’armée et les forces de coercition, le culte du chef, l’absence de libertés, la monopolisation de la culture et de l’information, la légalisation de la violence politique, la terreur comme méthode de gouvernement et un système concentrationnaire de camps[1]. Aussi faut-il introduire quelques nuances dans la nébuleuse tyrannique, même si globalement, elle affirme partout son antihumanisme, sa haine de la démocratie et son mépris de l’état de droit. Tous les totalitarismes[2], brun, noir ou rouge, sont, entre autres, des dictatures poussées à leur paroxysme, mais la réciproque n’est pas vraie. Toute dictature est brutale, voire sanguinaire, mais elle peut accepter, plus ou moins, l’existence de principes ou de groupes extérieurs à elle, sous réserve que ces derniers ne constituent pas une menace pour sa domination. Ainsi, divers régimes autoritaires, comme ceux du roi Boris III en Bulgarie ou du maréchal Pilsudski en Pologne, tolérèrent-ils, plus ou moins, des activités maçonniques. En revanche, les totalitarismes sont des religions séculières exclusives et éliminatrices. Ils sont porteurs d’une idéologie absolutiste selon l’expression de Raymond Aron[3]. Ils se veulent les seuls possesseurs des moyens de force et de persuasion. Les corps sociaux hors du contrôle de l’État et du parti unique n’ont pas leurs places, comme le montre la tentative pathétique de certaines Grandes Loges allemandes de se transformer en Ordres germano-chrétiens crypto-nazis pour continuer à exister. Si tous les totalitarismes furent violemment antihiramiques, José A. Ferrer-Benimeli parle d’« obsession antimaçonnique », typique de la « causalité diabolique » analysée par Léon Poliakov[4], ils furent imités, dans cette politique répressive, par certains régimes autoritaires. Parmi les pays qui poussèrent le plus loin possible cette politique outrancièrement coercitive, citons l’URSS communiste, puis plus tard certaines démocraties dites populaires, l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie, mais également l’Espagne franquiste ou le régime national-catholique de l’évêque romain Josef Tiso, en Slovaquie. L’Europe antimaçonnique du XXe siècle fut donc polymorphe. Si tous les totalitarismes y furent presque immédiatement latomophages, il n’en est pas de même pour les régimes autoritaires. Certains interdiront rapidement la franc-maçonnerie, comme la Hongrie de l’amiral Horthy, d’autres la tolèreront plus ou moins. Elle prospéra même sous d’autres encore.

 

la-pieuvre-1924Néanmoins, cet antimaçonnisme des décennies 1920-1980 présentait des similitudes[5]. Il passa de l’antimaçonnerie ou latomophobie, attitudes et mesures plus ou moins contingentes, éphémères et partielles contre certains aspects de la vie maçonnique, à l’antimaçonnisme ou latomophagie, c’est-à-dire à une doctrine généralisée, organisée, systématique, visant à dénoncer, à combattre, voire à extirper la franc-maçonnerie de la société globale[6]. Il reprit les grands discours des siècles précédents, l’antimaçonnisme politique et le thème du complot, d’une part, et le mythe de la franc-maçonnerie, contre-Église et/ou synagogue de Satan. Il allait cependant mettre en relief des thématiques particulières. D’abord, la franc-maçonnerie était vécue comme un élément étranger à la société globale : « bourgeoise » dans l’URSS prolétarienne, allogène dans la « turquitude », cosmopolite dans l’Allemagne « aryenne ». Cette altérité faisait d’elle un ferment antinational et/ou antisocial. Elle la conduisait inévitablement à la trahison, tour à tour, comme agent de la CIA, suppôt du communisme, auxiliaire du « judéo-capitalisme ». Surtout, la haine latomophage du XXe siècle amalgamait non seulement les divers courants antimaçonniques des époques précédentes, mais également les autres « haines » comme l’antisémitisme. Associée tour à tour au libéralisme anglo-saxon, à l’héritage « révolutionnaire » européen, à la démocratie « bourgeoise », et/ou au communisme, la franc-maçonnerie sera accusée d’être, selon les cas, agent de l’Intelligence Service, de la CIA ou du KGB, jouet de l’impérialisme occidental, servante du capitalisme apatride, complice de la bourgeoisie juive, auxiliaire de la ploutocratie, relais de l’argent sale ou suppôt des Soviets. Elle fut dénoncée comme un ou le principal élément du complot selon un schéma désormais classique : une poignée ou une nébuleuse plus importante[7] d’individus obscurs et malsains cherchent à dominer un territoire. C’est un thème récurrent de l’ultra-droite française contre la République (la Troisième) « maçonnisée ». Paradoxe des conséquences, ce discours est, par effet de miroir, l’envers des déclarations de positionnement maçonnique (la franc-maçonnerie, « Église », bras armé de la République). Face à ce complot, la société globale est menacée d’autant qu’elle est très majoritairement composée d’éléments sains qui ne peuvent véritablement imaginer la réalité de la conspiration. Heureusement, existe en son sein une avant-garde éclairée prête à se battre, en l’occurrence les antimaçons. Les faits avérés et patents sont des faux. Les anecdotes et les petits détails sont les évènements centraux et les traces visibles, émergées ou non détruites du complot.

 

Face à cet antimaçonnisme, la franc-maçonnerie ne forma jamais un bloc. Produit et agent de la modernité depuis le XVIIIe siècle, elle se diversifia en se nationalisant. Au XXe siècle, elle se présentait comme un réseau fluctuant, polyphonique et polymorphe. Face à l’unicité symbolique intemporelle de l’Ordre, n’existait que la symphonie changeante (et souvent la cacophonie) des Obédiences, des Loges et des maçons. Dans les décennies 1920/1930, l’exacerbation des « patriotismes » maçonniques et les divergences culturelles et idéologiques des institutions maçonniques rendirent inefficace, voire impossible, une réaction commune ou même une simple solidarité minimale coordonnée, face à un antimaçonnisme galopant, mais tout aussi diversiforme. Néanmoins, sentimentalement et idéologiquement, l’antimaçonnisme fut, pour les totalitarismes, un élément unificateur et un moyen de mobilisation massive. On peut donc s’interroger pour savoir si l’antimaçonnisme totalitaire fut utilisé, à Moscou comme à Berlin, comme une arme réelle et/ou symbolique contre les puissances occidentales. La complexité des maçonneries et les degrés divers de la latomophagie poussèrent les acteurs sociaux vers des analyses paradoxales. Ainsi l’hypothèse fut émise que la mise au ban de la société de la franc-maçonnerie allemande largement conservatrice de tradition völkisch fut la contrepartie offerte par le IIIe Reich au Vatican en échange de l’appui pontifical au nazisme[8]. C’est oublier que le concordat négocié par la république de Weimar, date du 20 juillet 1933, soit un an avant l’interdiction de la franc-maçonnerie (17 août 1934). Quoi qu’il en soit dans un contexte d’antimaçonnisme de plus en plus généralisé, de manière plus ou moins radicale, progressivement, la franc-maçonnerie fut éliminée de toute l’Europe autoritaire :

1919 : Russie des Soviets ;

1919 & 1920 : Hongrie des Soviets, puis contre-révolutionnaire ;

1925 : Italie fasciste ;

1934 : Allemagne nazie ;

1935 : Portugal salazariste ;

1936 à 1939 : Espagne au fur et à mesure de l’avancée franquiste ;

1937 : Roumanie ;

1938 : Pologne, Autriche et Sudètes après l’annexion allemande ;

1939 : Ex-Tchécoslovaquie (Bohème -Moravie vassalisée et Slovaquie « indépendante »)

1940 : Estonie, Lettonie et Lituanie après l’occupation soviétique, Norvège, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg et Îles anglo-normandes après l’occupation allemande, et France (régime de Vichy)

1941 : Bulgarie, Finlande, Grèce & Yougoslavie ;

1943 : Danemark.

En 1943, elle n’était plus active ouvertement que dans cinq États : le Royaume-Uni, la République d’Irlande, l’Islande, la Suède et la Suisse. Quelques mois plus tôt, en février 1941, dans l’American Mercury[9], magazine littéraire alors dirigé par le journaliste Lawrence E. Spivak (1900-1994), Sven G. Lunden publiait un article « à chaud » posant avec pertinence la problématique de la franc-maçonnerie pour la première moitié du XXe siècle :

 

It is clear, consequently, why the Nazis and Fascist and Bolsheviks must hate an organization so steeped in humanitarian traditions. They know that Masons, as individuals, have founded a great number of modern democratic states, have drafted the Declaration of Independence and created liberal Constitutions the world over. But the totalitarian hatred for the Order is not merely emotional. It is clearly defined in the fundamental divergence between their creed and the Masonic ideal. In his book to which we have already referred, the Nazi Dr. Rosenberg writes :

« Without doubt the Masonic dogma of Humanity is a relapse into worlds of the most primitive conceptions; everywhere where it is put into practice it is accompanied by decadence, because it conflicts with the aristocratic laws of Nature ».

Thus in his own dogmatic terms he indicts Freemasonry for what is its greatest pride, its ideal of equality….

 

[1] Arendt Hannah, The origins of totalitarianism, New York, Harcourt Brace & Co, 1951 (1958, 1966, 1973) ; diverses traductions françaises dont Paris, Le Seuil, 2005 ; Raymond Aron, Démocratie et totalitarisme, Paris, Gallimard, 1965 ; Bernstein Serge, Démocratie, régimes autoritaires et totalitarismes au XXe siècle. Pour une histoire comparée du monde développé, Paris, Hachette, 1999 ; Browning Christopher, Fateful months : Essays on the emergence of the final solution, New York, Harper Collins, 1992 ; Bruneteau Bernard, Les Totalitarismes, Paris, A. Colin, coll. « U », 1999 ; L’Âge totalitaire ; idées reçues sur le totalitarisme, Paris, Cavalier Bleu, 2011 ; Clit Radu, Cadre totalitaire et fonctionnement narcissique, Paris, L’Harmattan, coll. « Études psychanalytiques », 2001 ; Courtois Stéphane, Werth Nicolas, Panné Jean-Louis, Paczkowski Andrzej et Baretosek Karel, Le livre noir du communisme, crimes, terreur, répression, Paris, R. Laffont, 1997 ; D’Almeida Fabrice, Images et propagande, Paris, A. Colin, 1999 ; Ferro Marc (dir.), Nazisme et Communisme. Deux régimes dans le siècle, Paris, Hachette, 1999 ; François Furet, Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Paris, R. Laffont & Calmann-Lévy, 1995 ; Kopic Mario, Otkucaji drugoga [Les battements des autres], Belgrade, Službeni Glasnik, 2013 ; Le Goff Jean-Pierre, La Démocratie post-totalitaire, 2002 ; Lewin Moshe et Kershaw Ian (direction), Stalinism and Nazism : Dictatorships in Comparison, Cambridge University Press, 1997 ; Linz Juan José, Totalitarism and authoritarian regimes, Boulder (Colorado), Lynne Rienners Publishers, 2000 ; Régimes totalitaires et autoritaires, Paris, Armand Colin, 2006 ; Milza Pierre, Les fascismes, Paris, Imprimerie nationale, 1985 ; Ernst Nolte, Der europäische Bürgerkrieg 1917-1945 : Nationalsozialismus und Bolschewismus, Berlin, Propyläen Verlag, 1987, trad. française La Guerre civile européenne (1917-1945) : national-socialisme et bolchevisme, Paris, Édition des Syrtes, 2000, avec une préface de Stéphane Courtois ; Polin Claude, Le totalitarisme, Paris, PUF, 1995 ; Rousso Henry (dir.), Stalinisme et nazisme. Histoire et mémoire comparées, Bruxelles, Complexe, 1999.

[2] Cf. Bruneteau Bernard, Les Totalitarismes, op. cit. ; Item, L’Âge totalitaire, op. cit. ; (dir) Gleason Abbott, Totalitarianism. The Inner History of the Cold War, New York, Oxford University Press, 1995; Hermet Guy (dir.), Totalitarismes, Paris, Economica, 1984 ; Prezioso Stéfanie, Fayet Jean-François, Haver Gianni, Traverso Enzo et coll., Le Totalitarisme en question, Paris, L’Harmattan, 2008 ; Traverzo Enzo, Le Totalitarisme. Le XXe siècle en débat, Paris, Le Seuil, coll. « Points Essais », 2001.

[3] Démocratie et totalitarisme, Paris, Gallimard, 1965.

[4] Paris, Calmann-Lévy, 1980 & 1986, rééd. des deux tomes, avec une préface de Pierre-André Taguieff, 2006.

[5] Sous la direction d’Alain Dierkens, Les Courants anti maçonniques hier et aujourd’hui, Bruxelles, Éditions de l’université de Bruxelles, 1993 ; De Hoyos Arturo & Morris S. Brent, Is it true what they say about Freemasonry ? The methods of anti-masons, New York, M. Evans and Compay Inc, 2004; Laurant Jean-Pierre & Poulat Émile, L’Anti maçonnisme catholique. Les francs-maçons, par Mgr de Ségur, Paris, Berg International, 1994 ; Lemaire Jacques, Les origines françaises de l’antimaçonnisme (1744-1797), Bruxelles, Éditions de l’ULB, 1995 et L’Antimaçonnisme. Aspects généraux, Paris, Edimaf, 1998 ; Pragman Jiri, L’Antimaçonnisme actuel, préface d’Eric Giacometti, Bruxelles, Editions Télélivre, 2014 ; Pruneti Luigi, La Sinagoga di Satana. Storia dell’antimassoneria (1725-2002), Bari, Ed. Giuseppe Laterza, 2002 ; Rousse-Lacordaire Jérôme, Anti maçonnisme, coll. B.A-BA, Puiseaux, Pardès, 1998.

[6] Cf. les diverses définitions de Lemaire Jacques, op. cit.

[7] Dans ce discours, on amalgame sous le qualificatif de maçons, d’authentiques fils d’Hiram, des maçons buissonniers ou éphémères (que veut-dire le qualificatif de Frère pour Voltaire, qui a passé quelques heures seulement en Loge à 84 ans). Si l’initiation a, dans le corpus maçonnique, un caractère défini comme « inaliénable », doit-on considérer Augusto Pinochet comme maçon à vie ? Faut-il conserver dans le « catalogue », les démissionnaires (faut-il parler du franc-maçon Mendès-France en 1954, alors que ce dernier a refusé d’être réintégré en 1945 et a publiquement expliqué pourquoi ?) ? Doit-on considérer comme maçon, Marcel Peyrouton (1887-1983), ancien membre du GODF, devenu en septembre 1940, ministre de l’Intérieur de Vichy jusqu’en avril 1942, puis un court moment gouverneur « giraudiste » de l’Algérie ? Faut-il accoler le terme maçon à quelqu’un qui n’a pas encore été initié ? Louise Michel n’a pas participé à la Commune de Paris (1871) comme Sœur puisqu’elle a été reçue à la Grande Loge Symbolique Écossaise « maintenue et mixte » en 1906. Nous-même, dans le présent ouvrage, avons pratiqué ces rapprochements/confusions. À cela s’ajoute un autre aspect de l’amalgame, le grossissement, volontaire ou non, du nombre des maçons supposés. Ainsi dans le corpus « conspirationniste » du XXe siècle, sont cités comme maçon, entre autres, Lénine; Trotski, Mussolini ou Franco. Il est vrai que dans cette tâche, les latomophages sont involontairement aidés par des obédiences et/ou des maçons qui, pour des motifs d’honorabilité et/ou de prosélytisme, publient des listes de Frères pas toujours très précises, voire quelquefois fantaisistes. Cela pose une question méthodologique essentielle : à l’aune des sciences humaines, quel acteur social peut être « dit » franc-maçon ? « Scientifiquement », on considéra comme maçon, celui qui maçonne, ni avant sa réception, ni après son éventuel départ, les autres ont été un temps plus ou moins éphémère membres de l’Ordre, sans plus. Ce qui demeure signifiant sera la brièveté de leur passage, les motifs de leur départ et/ou les raisons de leur latomophobie. Le chercheur, même s’il ne peut totalement faire abstraction d’empathie ou de méfiance, doit faire preuve de vigilance épistémologique. Le cherchant reconnaîtra pour tel(le) qui bon lui semblera. Mais dans ce cas, nous ne sommes plus dans le domaine des sciences humaines.

[8] Cf. John Mossaz (1876-1953), artiste peintre et grand chancelier de l’Association maçonnique internationale depuis 1927, « En Allemagne : crépuscule sur le Temple », in L’Acacia, 100, Paris, 1933.

[9] P. 184-190.

 

 

 

Extraits du tome 3 (le XXe siècle) de Yves Hivert-Messeca, L’Europe sous l’Acacia. Histoire des franc-maçonneries européennes du XVIIIe siècle à nos joursPréface de Jeffrey Tyssens, Paris, Dervy,  à paraître à l’automne 2015.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s