Gérard et Hiram : Nerval et le rêve d’un Orient mythique

5b58a1f5fc3e593fd13026333e7abd1dDans la première moitié du XIXe siècle, un déisme (ou un panthéisme selon les auteurs) syncrétique maçonnique, associé à une ascendance ésotérique prestigieuse et à des formes occultisantes, influencera plusieurs intellectuels qui reprendront à leur compte l’idée d’une franc-maçonnerie religio naturalis, athanor des spiritualités et des initiations antiques et modernes. Le panthéisme mystique cherchant à totaliser l’expérience de l’humanité d’Alphonse de Lamartine (1790-1869) à partir de la mort de sa fille, après son voyage en Orient (1832-1833), s’apparente à cette religiosité que l’on trouvait dans certaines loges. Il en fut de même pour Gérard de Nerval (1805-1855), également lors de ses pérégrinations au Proche-Orient (1843), après son premier accès de folie. La question de sa non-appartenance à la franc-maçonnerie semble résolue depuis les travaux de Georges-Henri Luquet et de Louis Levionnois . En revanche, le climat maçonnique dans une partie de l’œuvre nervalienne est indéniable . Mais ce décor doit être inclus dans la quête de l’Orient mythifié, lieu des destins, foyer du savoir, berceau de la foi .
Nerval quitta Paris le 23 décembre 1842 pour Alexandrie via Marseille (embarquement le 1er janvier) et Malte. Remontant le Nil, il parvint au Caire le 7 février, où il allait séjourner, à l’orientale, dans le quartier copte, jusqu’au 2 mai. A la mi-mai, il était à Beyrouth, visite le djebel Druze et, après avoir été malade, il rejoignit Constantinople le 25 juillet. Il y demeura plus de trois mois jusqu’au 28 octobre et assista aux fêtes du mois de Ramadan 1259 (25 septembre- 25 octobre 1843). Il rentra en France par Malte (5-16 novembre) et Naples (18 novembre-1er décembre). Arrivé à Marseille, le 5 décembre, il était à Paris le 1er janvier 1844. Du 1er mai 1846 au 15 octobre 1847 paraissaient dans la Revue des Deux-Mondes, les Scènes de la vie orientale. Le texte fut repris par l’éditeur-libraire d’origine allemande installé à Paris Carl Friedrich Ferdinand Sartorius, qui publia en deux fois, une première partie avec pour sous-titre Les Femmes du Caire et une seconde partie dénommée Les Femmes du Liban . Ensuite, Nerval passa un contrat avec Gervais Charpentier (1805-1871). Le Voyage en Orient comprendra le texte publié dans la Revue des Deux-Mondes, la double édition de Sartorius, une version augmentée des Nuits de Ramazan parue dans le quotidien Le National, et un ajout de onze chapitres aux Femmes du Caire. L’ensemble sera publié en deux volumes . Le premier tome couvre l’Europe centrale et l’Egypte, tandis que le second traite du Liban et de la Turquie.
Gérard de Nerval ne fut pas le premier occidental à voyager en « touriste littéraire » . Déçu par l’Orient qu’il avait tant rêvé, Nerval parvint à transfigurer ses souvenirs en rédigeant ses textes après son retour en France . Au-delà des paysages et des hommes, le « voyageur-cherchant » entra dans une quête ésotérique qui s’apparentait à une pérégrination hors du temps, ou dans le passé, vers un système de valeurs qui, en l’éloignant du quotidien étouffant auquel il ne pouvait s’adapter, lui permettait enfin d’assumer pleinement sa liberté . Nerval situait ce parcours géographique et spirituel dans un double questionnement : d’une part, la diversité actuelle des religions et des cultes résulte-t-elle d’une rupture d’une unité primitive, d’autre part comment retrouver cette unité aujourd’hui en harmonie avec la modernité ? Il optera pour un syncrétisme réunissant en un credo unique l’essentiel des traditions religieuses et spirituelles pour dépasser à la fois les limites d’une confession dogmatisée et les angoisses du scepticisme contemporain. Cette pensée, Nerval crut l’avoir trouvée dans le druzisme officiellement nommé Din al-Tawhid (religion de l’Unité divine). Le poète le définissait comme une « religion singulière qui, formée de débris de toutes les croyances, permet à ses fidèles d’accepter momentanément toutes les formes possibles de culte comme faisaient jadis les initiés égyptiens. Au fond, la religion druse n’est qu’une sorte de franc-maçonnerie, pour parler selon les idées modernes…» .
Nerval cherchera alors à prouver cette filiation historique, via notamment les Templiers en Terre Sainte. Il fera d’autres rapprochements, notamment entre les degrés initiatiques des deux groupes. Cependant, ne voir dans l’Histoire de la Reine du matin et de Soliman prince des génies qu’un masonic soap opera semble un peu court. 32771_Solomon_And_The_Queen_Of_Sheba_fD’abord, le récit nervalien s’écarte des canons maçonniques mais, avec Lévi-Strauss , nous savons que tout peut arriver dans un mythe, y compris dans ses formes marginales et en apparence aberrantes.
Adoniram, « chef des légions d’ouvriers » du chantier du Temple de Jérusalem, d’origine inconnue, misanthrope, « indifférent aux femmes », d’une fascinante beauté, architecte exalté, « participait de l’esprit de lumière et du génie des ténèbres ». Son chef-d’œuvre était la « mer d’airain« . Le cours des choses allait être perturbé par l’arrivée de Balkis, la reine de Saba (le Yémen ou Arabie heureuse), qui projetait une alliance, voire un mariage, avec le roi Soliman Ben Daoud (Salomon). Subjugué par ses travaux, la sabéenne demanda à rencontrer Adoniram. Elle allait immédiatement subir l’attrait intellectuel de l’architecte, tout comme celui-ci fut troublé par ses charmes. A cette occasion, Soliman découvrit également l’extraordinaire ascendant que le maître exerçait sur les cent mille ouvriers du temple. Jaloux, le roi assista à l’échec de la fonte de la mer d’airain. Désespéré et humilié, Adoniram vit alors apparaître l’ombre de son ancêtre Tubal-Kaïn, l’entraînant dans un « monde souterrain». Là lui furent révélées son ascendance prométhéenne et la malédiction qui pesait sur elle. A l’aide du marteau de Tubal-Kaïn, mystérieusement tombé dans sa main, Adoniram reprit l’ouvrage : la mer « admirable resplendit aux regards étonnés de ceux qui l’ont accomplie ».
Malgré son désir de se cacher après ce triomphe, Adoniram rencontra Balkis. Ils s’avouèrent un amour réciproque, légitimé par le fait qu’ils appartenaient à la lignée des « génies du feu ». Les amants décidèrent de s’enfuir séparément. Envieux, excité par le grand-prêtre Sadoc, le roi Soliman suggéra à trois compagnons d’assassiner l’architecte. Après une entrevue orageuse avec Adoniram, le forfait fut accompli pendant que Balkis quittait subrepticement Jérusalem. « Avide d’honneurs, de puissance et de volupté, Soliman épousa cinq cent femmes, et contraignit enfin les génies réconciliés à servir ses desseins contre les nations voisines … ». Mort très vieux, il demeura sur son trône. Le croyant endormi, les génies continuèrent à attendre ses ordres. Mais le plus humble des insectes, un ciron de la farine, rongea patiemment le siège royal. Le cadavre du roi s’écroula sur le sol :
« Alors les génies humiliés reconnurent leur méprise et recouvrèrent la liberté ».
Derrière la légende maçonnisée se trouve d’abord la mythologie nervalienne . Adoniram est avant tout l’incarnation de l’altérité, extérieure au genre humain et ontologiquement prométhéenne, mais également le portrait en abîme de l’artiste romantique mélancolique.
anteros_kupris (1)Il est également une figure composite entre le Christ aux Oliviers, oublié de Dieu, Antéros et el Desdichado, trois portraits des Chimères . Soliman, faux-héros, symbolise l’orthodoxie, le conformisme et le rationalisme, incapables de comprendre et de dépasser le dualisme ténèbres/lumière. Balkis, femme à la fois fatale et initiatrice, d’essence solaire mais de dimension nocturne, idéale et mystique, identifiée à Aurélia, une des Filles du feu, incarne la figure isiaque éternelle et omniprésente, mère, sœur et femme.
Le profane Nerval, fortement influencé par l’imaginaire maçonnique, avait construit (consciemment ou pas) un système « idéologique » d’une religion universelle conservée par la franc-maçonnerie que partageaient bon nombre de maçons du temps. D’abord, l’Histoire de la Reine du matin se situe dans la mort nervalienne de Pan, c’est-à-dire pour le poète la fin du paganisme. Pourtant, cette destruction apparente survit dans diverses formes de son vainqueur, le christianisme. Nerval proclame également la mort de Dieu, ou plus exactement du dieu du christianisme. Le ciel est-il vide pour autant ? Non car chaque culte ou chaque confession est l’avatar d’une aspiration anthropologique. Nerval se situe dans la lignée de Charles François Dupuis (1742-1809), auteur de l’Origine de tous les cultes ou la Religion Universelle (1794). Pour donner corps à cette conscience religieuse consubstantielle à l’humanité, Nerval se tourne « idéologiquement » (mais sans y adhérer) vers la franc-maçonnerie revue et reconstruite, refuge et héritière de toutes les religions et spiritualités .

Extrait du tome 2 de l’Europe sous l’Acacia, Paris, Dervy, 2014, d’Yves Hivert-Messeca, p. 408/412.

 

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