De la laïcité, valeur universelle !

laizismusLa laïcité[1], valeur universelle [2], dans son principe[3], peut être définie comme un lien constitutif obligatoire de la cité démocratique. Elle permet à tous les individus d’un pays, qu’ils croient au ciel ou qu’ils n’y croient pas, qu’ils fassent partie d’une institution religieuse ou pas, qu’ils pratiquent ou non une religion ou qu’ils se réfèrent à une spiritualité ou une philosophie particulière ou à aucune, de participer en citoyens à la vie publique, à égalité de droits et de devoirs. Elle se caractérise par un double refus : celui d’un athéisme (ou d’une autre philosophie) d’État et celui de toute religion officielle et/ou exclusive. Son principe constitue une idée régulatrice générale, mais peut être appliqué de manière fort diverse selon les climats. Ainsi comprise, la laïcité n’est l’apanage d’aucun groupe, d’aucun état, d’aucune culture. Elle peut exister de droit, ce qui ne donne pas forcément de garantie sur sa «bonne» application. Elle peut avoir une existence de fait, y compris dans des états où le mot est ignoré. Il n’existe donc pas de laïcité «pure» ou absolue, ni de laïcité unique, mais des situations diverses qui cherchent à organiser la vie collective selon le principe «régulateur» de laïcité. Au demeurant, l’acceptation explicite (France, Inde, Mexique, Turquie) ou implicite (Belgique, Brésil, Italie, Suède) du principe de laïcité n’implique pas un consensus sur la définition de cette notion. Le rapport Stasi  (décembre 2003) affirme que «derrière le même mot, existent pourtant des différences d’approche qui en voilent la signification et la portée». Au contraire, la laïcité n’a pas cessé d’être un enjeu social. Certes, le terme de laïcité a d’abord émergé dans un contexte français. La France a grandement contribué à le conceptualiser et à le faire vivre concrètement. La laïcité est, sans doute, une passion française, mais sûrement pas, et de moins en moins, une exception française. Plus grave encore est de considérer le modèle laïque français comme le nec plus ultra et de juger les autres situations à son aune. La laïcité est, comme principe, universelle, et doit, comme réalité sociale, devenir véritablement universelle. Un nombre de plus en plus grand d’états vivent dans une société et/ou sous un état, qui ont renoncé, totalement ou majoritairement[4], à trouver leurs fondements, à une transcendance religieuse, et qui s’en tiennent à un contrat social : une «constitution», des droits fondamentaux plus ou moins larges pour tous et un système sociétal et social plus ou moins sécularisé et/ou laïcisé (droit civil, enseignement[5], justice, médecine, protection sociale)[6]. La laïcité ne peut être un absolu. Ceci bien compris, on peut définir la laïcité par trois «grands» principes : 1°)     la neutralité confessionnelle, spirituelle[7] et philosophique[8] du politique, ce qui implique, d’une part son autonomie par rapport à toutes les formes du religieux et du spirituel et, d’autre part, le respect par l’État, les institutions et les pouvoirs publics, dans les limites d’un ordre public «juste» et de lois démocratiques, de l’autonomie des religions et des institutions religieuses, mais également des convictions spirituelles et philosophiques non religieuses, y compris l’athéisme et l’indifférence religieuse. Cette nécessaire autonomie du politique par rapport au religieux a pour corollaire le devoir «volontaire» ou «légalement contraint»[9] d’autonomie des institutions religieuses par rapport au politique. Cette autonomie n’implique pas que les dites institutions ne fassent pas connaître leur sentiment sur la vie de la cité et son organisation. Elles peuvent même, dans le cadre d’un choix pluraliste, demander à leurs fidèles, de suivre une option plutôt qu’une autre, mais elles ne peuvent en aucun cas contraindre ceux qui choisiraient une autre option, et encore moins s’opposer à une loi commune démocratiquement adoptée[10]. Enfin autonomie n’induit pas obligatoirement séparation institutionnelle. Au demeurant, une séparation «totale» est impossible. Comment une partie de la société pourrait-elle être totalement séparée de l’ensemble de la société globale ? La loi française du 9 décembre 1905, si souvent citée en exemple, est loin d’établir une frontière étanche entre le politique et le religieux[11]. La République laïque «ne reconnaît aucun culte» mais les connaît tous. Il est impossible d’assimiler la loi de 1905 à une totale privatisation de la religion. En effet, parce qu’il doit faire respecter la liberté d’exercice du culte, l’État reste, en dernier ressort, l’instance suprême de régulation entre les cultes. Cela implique que les autorités publiques disposent d’interlocuteurs religieux représentatifs. Paradoxe des conséquences, la fin du système des cultes reconnus en 1905 a favorisé aujourd’hui le pluralisme religieux, spirituelle et philosophique, le zapping « idéologique » ou l’indifférentisme peureux ou assumé. Face à ces phénomènes, la culture républicaine, encore trop jacobine et marquée dans la pratique par le souvenir gallican, est souvent dépassée. La séparation très stricte qui existe, sans interruption aux États-Unis depuis 1787, entre les Églises et l’État fédéral, s’est toujours accompagnée d’un très large consensus autour d’une Religion civile «déconfessionnalisée» déiste (Dieu providentiel impersonnel, immortalité de l’âme, «asocialisme» de l’athéisme[12], mission «messianique» du peuple américain)[13]. Inversement, le Danemark possède une Église luthérienne d’État, mais la pratique religieuse régulière est si faible (2% environ)[14] que les sociologues des religions qualifie sa situation de «post-chrétienne». Cependant la dite Église est considérée comme exerçant une mission publique : les pasteurs sont ainsi officiers d’état civil[15]. La Suède a mis en pratique, à compter du 1er janvier 2000, dans un consensus général, une séparation dite de velours pour des motifs avant tout religieux[16]. Comment classer la Suisse où la séparation, sous des formes différentes, existe dans trois cantons et pas dans les autres ? 2°)     la reconnaissance pleine et entière de la liberté de croyance, de religion, de conviction philosophique et d’indifférence. Cette reconnaissance implique non seulement l’organisation institutionnelle de la liberté religieuse et de la liberté de convictions spirituelles et philosophiques non religieuses, mais également la reconnaissance de l’autonomie de la conscience individuelle[17]. Concrètement cela entraîne la liberté personnelle[18] de tout être humain par rapport à toutes les autorités religieuses, philosophiques, politiques, sociales, économiques et culturelles et la possibilité de la réflexivité critique appliquée à tous les domaines (religion, politique, économie, science), c’est-à-dire le libre examen et le débat contradictoire. L’émergence du principe de laïcité se trouve en affinité avec la notion d’individu-citoyen, doté de droits fondamentaux et comptables de devoirs identiques. Il apparaît ainsi que cette caractéristique, comme la précédente au demeurant, peut s’incarner dans divers régimes des cultes et qu’elle n’est pas incompatible avec la reconnaissance d’un certain rôle public du religieux[19], à la condition qu’en cas de conflit avec la loi générale, cette dernière reste le dernier recours[20]. 3°)     la non-discrimination entre les citoyens qui implique l’égalité de traitement des personnes quelle que soit leur religion, leurs convictions, leur sexe, leurs conditions sociales et physiques et la dissociation de leurs droits et devoirs, notamment de citoyens, de toute appartenance ou de non appartenance à une religion, à une spiritualité ou à une philosophie. Le principe de laïcité est en corrélation avec un exercice des droits civils et politiques totalement déconnectés de toute appartenance religieuse, philosophique et culturelle[21].

sekularizmAussi pour s’incarner, la laïcité ne peut être l’apanage exclusif d’un seul camp idéologique. Elle doit devenir une référence partagée, la règle commune du lien social et politique. Cela n’implique pas une définition univoque de la laïcité, mais l’acceptation par tous de son principe régulateur[22]. Pour apprécier cette situation, il est autant nécessaire, sinon plus, de prendre en compte la réalité sociale[23] que les déclarations de principes[24].Mais la Laïcité n’est pas un « principe abstrait », un concept philosophiquement « pur », une valeur « transcendante ». Elle s’inscrit, on peut même dire qu’elle s’incarne, dans divers processus socio-historiques avec lesquels on la confond parfois, que l’on peut rassembler dans quatre idéaux-types (à la Max Weber). Elle interfère, parfois avec l’un ou plusieurs des quatre, mais elle en est finalement distincte : .1°)    la laïcisation. On peut définir (mais de manière non exclusive) la laïcité «réelle» comme la laïcisation parvenue à un certain seuil, sous réserve de préciser qu’il n’existe pas une «fin historique» à ce processus, et que chaque ensemble passe par des seuils différents. La séparation en France s’est faite sur un siècle, en Suède, sur une décennie, mais un siècle après. Il faut également noter qu’une laïcisation faite dans un contexte non démocratique ne conduit pas à la laïcité (voir les ex-pays communistes) à moins d’admettre qu’il existe une laïcité dictatoriale[25]. La laïcisation prend trois dimensions, dont certains aspects ont déjà été évoqués plus haut : d’abord, l’autonomie entre le politique et le religieux, ce qui implique l’absence d’une religion officielle même séculière (athéisme d’État), la distinction juridique entre les deux (d’où des formes diverses de «séparation») et la neutralité du politique vis à vis des expressions socialement admissibles du religieux. Cette dimension peut être en interférence avec le « régalisme », mais ne doit pas être confondu avec lui.          Ensuite, la limitation, voire la disparition plus ou moins complète, de la religion comme instance unique ou globalisante de socialisation. La religion ne doit plus être une institution englobante. Ce processus va de pair avec le développement autonome d’autres instances institutionnelles ou non (enseignement, système médical, syndicats, partis, associations diverses). Paradoxe des conséquences, arrivé à un certain seuil, ce processus implique que les instances religieuses soient incluses à nouveau comme les autres associations, à égalité de droits et de devoirs[26]. Cette seconde dimension se trouve en interférence avec la sécularisation, mais ne doit pas être confondue avec ce processus.          Enfin la troisième dimension est l’affaiblissement et l’affadissement de la religion comme constituant de l’identité symbolique de la nation. C’est un phénomène plutôt européen, notamment français, mais il est polymorphe. Il est pourtant difficile d’affirmer que le catholicisme n’est plus, sous des formes et des «intensités» diverses, constitutif de l’ethos français[27]. De même, depuis la renégociation du Concordat en 1984, le catholicisme n’est plus religion «nationale» en Italie mais «les principes du catholicisme font partie du patrimoine historique du peuple italien» (article 1). Dans les monarchies nord-européennes, le souverain, symbole de l’identité nationale, appartient à l’Église établie où majoritaire cependant que les libertés individuelles y sont sans doute plus respectées qu’ailleurs. L’invocation de la «Sainte Trinité» dans la constitution irlandaise s’accompagne d’une séparation institutionnelle «à la française» de l’État et des églises. Le Shinto au Japon est compatible avec un système politique, juridique et éducatif totalement laïcisé. Toute cette visibilité de la composante religieuse dans l’identité nationale n’empêche pas une autonomie du politique et du religieux, la dissociation entre citoyenneté et appartenance culturelle et la neutralité du politique[28]. Cette dimension se trouve en interférence avec la religion civile, mais ne doit pas être confondue avec elle. 2°)     le «régalisme »[29]. Il peut être défini comme la prise progressive du contrôle du religieux par le politique. La France en offre un bon exemple, depuis le concile national d’Orléans (511) sous Clovis, jusqu’au Concordat de 1801, via celui de Bologne (1516), et la déclaration des 4 articles de 1682. Le gallicanisme a théorisé cette subordination du religieux catholique au pouvoir civil. La Réforme a eu la même conséquence, en créant des Églises nationales soumises au politique (Angleterre, Écosse, Suède et autres). La paix d’Augsbourg de 1555 s’inscrit dans ce processus, en partageant l’Empire germanique selon le principe cujus regio, ejus regio. Il en est de même lorsque Süleyman le Magnifique, sultan ottoman, se proclame calife en 1517 ou aujourd’hui, pour les souverains chérifiens de Jordanie ou du Maroc. On retrouve cette perspective, dans le despotisme éclairé, du siècle des Lumières. Cette mainmise du politique sur le religieux est de la laïcisation (sécularisation), dans le sens ancien du terme. Elle peut néanmoins produire de la laïcisation au sens moderne du terme[30], comme le vote de la Constitution civile du Clergé par le législateur français en 1790 ou leKulturkampf mené par Bismarck contre les catholiques allemands. On peut se demander si la laïcisation de la Turquie par Kemal Atatürk et Ismet Inönü n’entre pas dans ce champ ? Depuis 1905 en France, il existe en permanence des velléités de l’État d’assumer la «police» des cultes, souvent pour des intentions louables, voire peut être nécessaires (organisation de l’Islam de France depuis deux décennies). La France laïque a souvent la tentation de définir le religieusement correct. Cette tendance se retrouve, la plupart du temps sous des formes douces, dans la totalité des états démocratiques et plus ou moins laïques. Le «régalisme» peut donc constituer une étape de la laïcisation, mais si l’autonomie du politique et du religieux ne se met pas en place rapidement et durablement, on ne peut plus parler de laïcité. 3°)     La sécularisation. Elle désigne deux processus différents, mais parfois en interférence. Son «vieux» sens d’origine latine (saecularis) signifie le transfert au pouvoir civil de compétences ou de biens religieux ou la réduction d’un clerc à l’état laïc (et non laïque). Son sens «nouveau» d’origine anglaise[31] (secular) rend compte d’un processus socio-historique, commencé au Moyen Âge, par lequel le religieux «idéologique» et institutionnel perd progressivement son emprise sur la société globale et les comportements individuels. Max Weber parle de «désenchantement du monde». Les sociologues contemporains des religions le mesurent par le degré d’autonomisation des pratiques sociales et culturelles par rapport au religieux. Du XVIIIe au XXe siècle, cette sécularisation s’est accompagnée d’un «réenchantement» exclusivement ou presque «séculier» (Lumières, croyances au progrès, espoir dans le «tout scientifique», «espérances séculières» comme les utopies sociales, y compris celles issues de la Révolution d’octobre). Depuis la Shoah, Hiroshima, le Goulag, la fin des utopies globalisantes, le doute vis-à-vis de la science, le séculier est à son tour «désenchanté» favorisant ainsi l’émergence de formes anciennes (fondamentalismes) ou nouvelles (nouveaux mouvements religieux qui dérivent souvent vers le sectarisme[32]), mais surtout de «bricolage» religieux ou de religion à la carte[33]. Ce processus est à la fois «indépendant» et en interférence avec la laïcisation, mais les deux n’ont pas toujours le même rythme ou la même intensité. La laïcisation qui se rapporte plutôt à l’institutionnel et à la sphère publique[34], est souvent plus ou moins conflictuelle avec le religieux, et procède par rupture. La sécularisation qui se rapporte plutôt aux mentalités et aux comportements et à la sphère privée, est plus «douce», plus lente et plus profonde. Ainsi l’Inde, le Mexique et la Turquie laïques sont peu sécularisés. L’Islande, bien moins laïcisée que la France, est largement plus sécularisée. L’Italie, la France et le Royaume-Uni qui ont des seuils de laïcisation différents, sont sécularisés de manière assez proche. La sécularisation aux États-Unis se fait à la fois par le consumérisme marchand et l’affirmation de plus en plus grande de l’utilisation de la liberté à usage individuel. Malgré un renouveau religieux relatif, la Roumanie ou la Bulgarie ont été largement sécularisées par cinquante de dictature «communiste». La sécularisation «produit» de la laïcité, mais paradoxalement; son développement rend parfois moins visible ou lisible, voire pertinent, le «principe régulateur» de la laïcité. 4°)     La religion civile. Cette notion a été formulée pour la première fois par Rousseau dans sa correspondance avec Voltaire. Il explicite sa pensée dans le livre IV du Contrat Social en définissant ses principes : existence de Dieu, immortalité de l’âme, bonheur des justes et châtiment des méchants dans la vie à venir, sainteté des lois, tolérance religieuse et liberté de conscience. Au XVIIIe siècle, et encore après, cette notion constitue une adaptation du religieux à la modernité, et procède ainsi de la laïcisation. La religion civile exprime les dimensions «symboliques», religieuses et politiques, du lien social et fournit un imaginaire commun à la fois au système étatique et à la société civile. Elle prit des formes diverses. Dans les pays catholiques, elle devint souvent une alternative à la religion dominante, notamment en France, comme le montrent les diverses tentatives de cultes révolutionnaires. Dans les pays protestants multiconfessionnels, notamment au États-Unis où elle fut théorisée par B. Franklin, elle devint une sorte de programme civico-religieux non clérical minimum acceptable pour tous. C’est à Robert Bellah (1973) que nous devons la théorisation du concept pour désigner cette ambiance particulière américaine, qui nous empêche de voir que même aux États-Unis, il y a de la laïcisation et de la sécularisation. Ainsi aux États-Unis, la religion civile, visible au niveau symbolique (serment du président sur la Bible fermée[35]) mais non institutionnalisée (ce n’est pas l’idéologie officielle d’État) bien que très largement admise par tous, soit clairement distincte de toute organisation religieuse[36].

laiciEntre les deux modèles, des variantes ont été développées par le réaménagement des rapports du religieux, du politique et du sociétal, et en particulier des transferts de légitimité du religieux au champ institutionnel civil. Selon les cas, une religion historique très majoritaire, fait office de religion civile comme le catholicisme en république d’Irlande ou l’orthodoxie en Grèce, mais en lui donnant ce statut «identifiant», ces religions cessent d’être totalement englobantes[37]. C’est le cas également des pays scandinaves, mais avec une variante actuelle qui rend leur situation spécifique : l’absence presque totale de pratique religieuse régulière (1 à 5% selon les cas). La religion «historique» devient presque exclusivement symbolique de l’identité nationale. L’Angleterre et l’Écosse sont dans une situation intermédiaire. Ce rôle «symbolique» et parfois matériel (activités caritatives ou culturelles) du religieux est totalement compatible avec un seuil certain de laïcisation. Parfois la religion civile fait appel à une symbolique non religieuse mais sacralisée. Ainsi en France, depuis la Révolution française, la perte d’influence du religieux s’est accompagnée d’une «sacralisation» du politique et de la nation. La IIIe République, jusqu’en 1905, avait ainsi une véritable religion civile implicite (laïcité, positivisme, solidarisme, morale laïque et symbolique religieuse sécularisée, comme le Panthéon) exprimée dans le mythe de la «République rédemptrice» et « absolue« . La loi de séparation a impliqué le renoncement du catholicisme à redevenir le substrat d’une religion civile telle qu’elle était induite dans le Concordat de 1801, mais également le renoncement de l’État à se doter d’une religion civile et à faire jouer à la laïcité ce rôle. C’est un des aspects du pacte laïque engendré par la loi de 1905. Pourtant cette dernière produit parfois une religion civile implicite discrète[38] «laïco-catholique»[39]. Conséquence, les «seules» valeurs largement admises par tous, sont les Droits de l’Homme, considérés comme «supérieurs» à l’État. Ipso facto, la laïcité, associée à eux et à la démocratie, devient véritablement universelle et éventuellement opposable aux états «laïques». Aujourd’hui, le principe régulateur de laïcité est actif, avec des intensités variables, dans le monde. Les états totalement «théocratisés», peu sécularisées et pas laïcisés sont minoritaires, le plus souvent dans la sphère arabo-musulmane[40].  Les dictatures «séculières [41]» se comptent sur les doigts de la main[42]. Si le monde, à l’exception de l’Europe, est moyennement sécularisé, la majorité des états contemporains a atteint, au moins un certain seuil[43] de laïcisation[44]. Le double mouvement, qui comporte des arrêts, voire des retours en arrière, brutaux et parfois violents, est assez constant depuis deux siècles[45]. Il est d’autant plus efficace qu’il s’accompagne d’un mouvement de démocratisation (et vice versa). Dans l’Europe des 25 en général, et de la France en particulier, la laïcité, comme principe régulateur, se confronte à un triple défi :Ø   la déstabilisation des anciens «déstabilisateurs» devenus des «institutionnalisateurs». La  sécularisation entraîne une certaine déstructuration du symbolique. La «dérision médiatique» devient dominante par rapport aux rituels sociaux. Des institutions qui avaient porté de forts espoirs symboliques séculiers, sont en partie «décrédibilisées» (science, médecine, école). Au «désenchantement religieux» succède un «désenchantement» laïco-séculier qui n’est pas sans conséquence sur la perception par les citoyens, devenus trop souvent consommateurs (y compris d’école et de médecine), de la représentation de la laïcité[46].Ø   la crise que l’on nommera faute de mieux de la «morale»[47] (ou de l’éthique). En réalité, il s’agit d’un dédoublement de ce conflit : d’un côté, on exige toujours plus du politique, de l’institutionnel et du professionnel[48]; de l’autre, on assiste à un large abandon des pratiques morales individuelles, comme la perte de conscience professionnelle, des repères de toute sorte, et en parallèle, le développement du primat du «tout liberté» sur la responsabilité et la solidarité. A cela s’ajoutent le consumérisme matérialiste et le règne du Veau d’or. L’économie a pris le pas sur le symbolique. Ce délitement du lien social dans la cité ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur l’appréhension et le rôle de la  laïcité.Ø   Les conséquences de la mondialisation-globalisation. Globalement la laïcité, bien que concept universel, est associée à la cité. Pour parodier, une formule célèbre : laïcité en deçà des Pyrénées, autre laïcité au-delà. La crise de la cité, affaiblie par le local et l’individualisation et par la mondialisation et la massification, a des conséquences sur le positionnement de la laïcité. Universelle comme les droits de l’homme et les principes démocratiques, elle peut s’avérer opposable à des états «laïques». Comment vont s’articuler ces valeurs universelles dans ces diverses strates ? De même se référer à des valeurs universelles signifie-t-il perdre sa singularité ? Pour surmonter ces obstacles nouveaux et anciens, la laïcité doit sans cesse se laïciser car il n’y a pas de fin ultime à l’histoire. Il ne s’agit point de prôner une laïcité combattante et conquérante, ni d’évoluer vers la mollesse laïque, mais à partir des seuils de laïcisation des uns et des autres, bien comprendre la philosophie qui les anime et la pratique qui les sous-tends, et essayer, dans l’esprit de son principe régulateur, de résoudre les problèmes qui se posent à la laïcité dans l’évolution incessante de l’humanité[49].

 

[1]     C’est volontairement que je n’ai pas mis de ? La laïcité est une valeur intrinsèquement universelle, donc «universalisable». Pour l’universaliser, encore faut-il éviter de lui donner une définition restrictive franco-française et d’en faire de surcroît une exception nationale.

[2]     A noter que le mot laïc (qui vient du grec laïos existe au moins dans tous les langues européennes) sur lequel le mot laïcité [(mot qui existe au moins dans toutes les langues gréco-latines, mais dont le concept se traduit dans les autres par des expressions qui expriment la forme prise par l’autonomie du religieux et du politique dans ces cultures. Ainsi à propos du mot qui serait intraduisible dans les autres langues, à la page du Harrap’s New Standard, Edimbourg, éd. 1994, dictionnaire français anglais, t. 2, p. L.3, on trouve : laïcisation = laicization, secularization ; laïciser = to laicize ; laïcisme =laïcism ; laïcité =secularity ; laïque (adj.)= laïc, lay, secular ; école laïque =  non religious school, State school; laïque (nom) = layman, laywoman; les laïques = the laity. De même, dans le Hachette-Langenscheidt, Dictionnaire français-allemand, Paris & Berlin, 1995, p. 420, on note : laïcisation = Befreiung von religiöser ; laïciser l’enseignement = enkonfessionalisieren; laïcisme = laizismus ; laïcité (laïcisme) = religiïse, bekentnismässige Neutralität des Staates ; Trennung von Kirche und Saat ; enseignement laïque = bekenntnisfreies (staatliche Unterrichtswesen ; État laïque = bekenntnisneutraler Staat)] a été forgé, en français, dans les décennies 1870-1880, a d’abord désigné une opposition de statut au sein du religieux (entre les clercs et les laïcs) avant de définir (à partir de la Renaissance et avec un changement d’orthographe) une extériorité ou une neutralité par rapport au religieux : au XVIe , le magistrat nommé par le prince est laïque (mot qui existe également dans toutes les langues européennes) tout comme l’école primaire, obligatoire et gratuite, mise en place par les lois Ferry.

[3]     L’erreur serait de croire que la laïcité ne serait qu’un principe constitutionnel et qu’elle devrait obligatoirement prendre une forme institutionnelle. Ainsi existe-t-il aujourd’hui, une laïcité «culturelle» ou «sociétale» souvent plus dynamique et pertinente (Danemark, Finlande, Pays-Bas, Suède) que dans divers états qui se disent et/ou se croient «authentiquement» laïques (Mexique), ce qui ne veut pas dire que ces derniers ne le soient pas. Typique de cette laïcité culturelle est la «philosophie» de la Convention européenne des droits de l’homme. Mais le pire est de faire de la laïcité une valeur globalisante, une « méta doctrine » ou une idéologie exclusive.

[4]     Ainsi le préambule de la Loi fondamentale du 23 mai 1949 de la RFA (et reprise par les ¾  des nouveaux länder, à l’exception notable du Land de Berlin-Brandebourg) est ainsi libellée : «Conscient de sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes, animé de la volonté de servir la paix internationale en tant que membre à part entière d’une Europe unie, le peuple allemand a, en vertu de son pouvoir constitutionnel, adopté la présente Loi fondamentale.» Or, en Allemagne, l’athéisme n’a jamais constitué un marqueur discriminant pour la vie publique ou privée d’un citoyen allemand. Le Préambule de laConstitution française du 4 octobre 1958 commence ainsi : «Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946» (Le Préambule de la dite Déclaration du 26 août 1789 se termine ainsi : «En conséquence, l‘Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Etre suprême, les droits suivants de l’Homme et du Citoyen.»

[5]     Le § 2 de l’article 16 de la Constitution grecque précise : « L’instruction constitue une mission fondamentale de l’État. Elle a pour but l’éducation morale, culturelle, professionnelle et physique des Hellènes, ainsi que le développement de leur conscience nationale et religieuse et leur formation comme citoyens libres et responsables ». Concrètement, chaque élève, des classes primaires uniquement, devait recevoir un enseignement religieux orthodoxe donné par un instituteur obligatoirement orthodoxe. Depuis 1988, l’enseignement public est ouvert à des enseignants non orthodoxes qui peuvent depuis 2002 donner des cours de religion non orthodoxe, mais surtout depuis cette même année, les familles, au nom de leurs convictions religieuses ou philosophiques, peuvent demander l’exemption des cours de religion orthodoxe (ou autre) pour leurs enfants. Pourtant, l’enseignement public (il n’existe pratiquement pas d’établissements religieux privés) est toujours géré par le ministère de l’Education nationale et de la Religion. Toute analyse de faits sociaux implique que l’on s’intéresse autant, sinon plus, à la pratique qu’aux textes.

[6]     Actuellement, c’est le monde «arabo-musulman» qui semble le plus rétif à ce processus, mais des progrès sont néanmoins à noter. L’erreur est cependant de décréter ex abrupto l’islam consubstantiellement incompatible avec le principe régulateur de la laïcité.

[7]     Cela pose un difficile problème car tous les états ont de manière implicite ou explicite une «religion civile».

[8]     L’Albanie d’Enver Hodja, «premier état athée du monde» (Constitution du 29 décembre 1967) peut difficilement être classée parmi les «modèles» de la laïcité, même si la République dite populaire a cherché à laïciser et à séculariser totalement l’état et la société. La laïcisation ne conduit pas obligatoirement à la laïcité.

[9]     L’Etat a le devoir, dans le cadre d’une stricte légalité démocratique, de borner les excès du cléricalisme, ce qui ne veut pas dire interdire l’expression du religieux dans l’espace public.

[10]    La question du divorce, de l’avortement ou du mariage pour tous peut parfaitement illustrer cette considération. L’Église romaine peut dire publiquement son opposition lors d’un débat sur cette question. Elle peut recommander à ses fidèles de ne pas y recourir, libres à eux de suivre ou non cette injonction. En revanche, elle ne peut pas s’opposer, de manière sournoise, et encore moins violente, à l’application de la loi (même si elle peut dans le cadre du débat démocratique chercher à la faire réviser comment n’importe quel autre groupe), ni « l’interdire » à ceux qui veulent y recourir. A noter que cette procédure doit s’appliquer à n’importe quel groupe social, religieux ou non.

[11]    Pour au moins sept causes : 1°) La loi de 1905 n’a jamais été appliquée partout, hier dans l’Empire colonial, y compris pour les «indigènes» des trois départements d’Algérie, aujourd’hui, en Alsace-Moselle, et dans divers DOM-TOM ; 2°) la loi prévoit dans certains de ses articles, des exceptions , comme les aumôneries dans les milieux «fermés» (prisons, hôpitaux, armées, internats scolaires, bien que les choses ne soient pas toujours simples : la loi de 1905 prévoit des aumôneries dans l’enseignement public ; En 1927, une circulaire Herriot supprime les aumôneries d’externat ; En 1959, la loi Debré se référant à la loi Camille Sée de 1880 précise que « l’Etat prend toutes les dispositions utiles pour assurer aux élèves de l’enseignement public la liberté des cultes et de l’instruction religieuse ». Une circulaire ministérielle de 1960 indique que les recteurs peuvent autoriser l’ouverture d’aumôneries d’externats lorsque les parents en font la demande), mais surtout les lieux de culte, construits avant 1905 (d’où la discrimination des confessions «nouvelles» (Islam, bouddhisme, protestantisme non calvino-luthérien, christianisme orthodoxe et oriental, sikhs et autres) par rapport aux quatre anciens «cultes reconnus»), propriétés de l’Etat ou des communes, sont mis gratuitement à la disposition des associations cultuelles (1905) ou diocésaines officialisées en 1923-24, tandis que les articles 12 et 13 complétés par l’article 5 de la loi du 13 février 1908 permettent d’effectuer des travaux d’entretien et de réparation avec des fonds publics ; 3°) Son application (Le gouvernement fait voter le 2 janvier 1907 une nouvelle loi qui permet au clergé catholique de demeurer dans les églises comme «occupant sans titre juridique»)et la jurisprudence qui lui est attachée ont été le plus souvent interprétées dans un sens «libéral» ; 4°) Depuis la construction de la Grande Mosquée de Paris, jusqu’à celle de la cathédrale d’Evry, et d’autres érections plus récentes, divers artifices «légaux», bénéficiant le plus souvent d’un large consensus politique, ont été trouvées pour financer des lieux de culte ; 5°) L’Etat et les collectivités locales (jusqu’à 10% à cause paradoxalement de la loi Falloux de 1850) subventionnent l’enseignement privé catholique, modestement d’abord par la loi Astier de juillet 1919, puis par les lois Marie & Barangé (1951) et Debré (1959). L’évolution (loi Guermeur 1977 ; accords Lang-Cloupet 1992) a intégré, de facto, l’enseignement privé catholique dit sous contrat dans «l’offre éducative générale» (je n’ose pas écrire publique) au point qu’aujourd’hui, les motivations des parents qui y placent leurs enfants sont devenus très majoritairement non religieuses ; 6°) L’Etat lui-même utilise les religions (obsèques nationales à Notre-Dame de Paris, culte catholique ou interconfessionnel avec la participation «officielle» des représentants des pouvoirs publics lors de grandes catastrophes, par exemple) et les Eglises (personnalités religieuses dans de nombreux comités : éthique, Nouvelle Calédonie) dans la sphère publique et offre un espace public pour les confessions (émissions religieuses dans les média publics, par exemple ou signature le 13 février 2002 d’un accord instituant au plus haut niveau des rencontres régulières entre l’Etat et l’Eglise romaine) ; 7°) L’Etat laisse à chaque confession le droit de s’organiser selon ses propres critères et les fait siens ensuite (ainsi aucune église n’a jamais été attribuée par la puissance publique à des catholiques non «labellisés» : voir l’affaire de la mairie de Bordeaux qui avait alloué une église à un groupe traditionaliste engendrant une double protestation de l’archevêque et des laïques de gauche) à l’exception notable de l’Islam (création «régalienne» du CFCM). Tous ces faits convergents montrent que la loi de 1905 n’est pas une loi de séparation, mais la traduction législative, judiciaire et administrative d’un pacte social, bref un accommodement raisonnable. Analysée ainsi, l’exception française apparaît beaucoup moins singulière.

[12]    D’autant que durant le XXème siècle, dans l’ethos américain, l’athéisme est associé au communisme, et plus largement au totalitarisme. La généralisation de la devise In God we trust sur la monnaie date de 1955 («guerre froide»). L’athéisme est, aux Etats-Unis, un choix individuel légal, affirmé et protégé par la loi (Ainsi la Cour fédérale de Californie en 2002 a-t-elle fait droit à la requête de Michael Newdow alléguant que la référence under God dans le serment d’allégeance au drapeau, de même que l’obligation des enseignants de la réciter dans les écoles, violaient la Constitution des Etats-Unis ; l’affaire est actuellement devant la Cour fédérale), mais il est socio culturellement très mal vu.

[13]    Ce «croire commun» est largement partagé à la fois parce qu’il date des Pères fondateurs (Franklin, Jefferson, Monroe,Washington), qu’il ne privilégie aucune confession (chacun « doit » appartenir à une «Eglise» largo sensu, mais le panel est extrêmement vaste depuis les unitariens universalistes qui acceptent même des incroyants jusqu’aux multiples groupes fondamentalistes protestants : la World’s Christian Fundamentals Association est fondée en 1919), sans compter les religions non monothéistes et les « nouveaux mouvements religieux » (appelés de manière scientifiquement non pertinente en France « sectes ») et que son contenu religieux est laissé à l’appréciation individuelle de chacun. La religion civile américaine est donc plus un consensus « religieux » à caractère social et symbolique qu’une croyance religieuse stricto sensu. Ce qui est nouveau, c’est qu’une partie des américains est en train de vouloir en faire une véritable religion américano-chrétienne «transconfessionnelle» imposable à tous. Le processus a commencé avec le mouvement de la Majorité morale fondé en 1979 par le pasteur Jerry Falwell. Un pas supplémentaire a été franchi quand l’administration Bush, pour déclencher la deuxième guerre d’Irak, a joué la religion civile (revue et corrigée par les fondamentalistes) contre les Eglises qui dans leur immense majorité, au niveau de leurs instances dirigeantes, étaient opposées à ce conflit.

[14]    A noter que 2 danois sur 3 déclarent appartenir à la religion luthérienne, bel exemple du phénomène que la britannique Grace Davie nomme belonging without believing (appartenir sans croire). Les sociologues des religions avaient créé pour analyser la situation de la Pologne «communiste» ou de la Lituanie soviétique, la notion de pratiquant non croyant. La pratique religieuse hebdomadaire dans la Pologne d’aujourd’hui est inférieure d’un quart environ à celle de l’époque «communiste», alors que dans les autres pays ex-communistes, elle a légèrement augmenté. Inversement, 2 français sur 3 affirment croire en Dieu (le % est d’autant plus fort quand la définition de Dieu est laissée à l’appréciation de l’enquêté), mais seulement 1 sur 2 déclare appartenir à une religion et la pratique religieuse régulière est de 10 % (8% chez les protestants [sauf dans les Eglises de confessants], 15% chez les « juifs » et 20% chez les « musulmans »). La France illustre le believing without belonging (croire sans appartenir).

[15]    Très prosaïquement, les danois trouvent cette situation bien commode. Le pays compte 275 communes, mais 4000 paroisses. Il est donc plus pratique d’aller faire « enregistrer civilement » (pas baptiser) la naissance de son enfant au temple qu’à la mairie.

[16] En 1952, la Suède avait reconnu le droit à l’athéisme. En 1996, une loi prévoyait que désormais un suédois, du seul fait de sa naissance, ne serait plus « membre » de l’Eglise d’Etat. Aujourd’hui, la pratique religieuse régulière est de 2%, mais 82% des suédois paient volontairement une contribution à l’Eglise luthérienne désormais libre. Les cinq pays scandinaves relèvent du belonging without believing.

[17]    A noter que la construction européenne se fait, grosso modo, dans cette optique, comme le montre cette formulation dans le préambule du traité du Conseil de l’Europe du 5 mai 1949 (« inébranlablement attachés aux valeurs spirituelles et morales qui sont le patrimoine commun de leurs peuples »  et celle, après des débats vifs, du préambule de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne adoptée à Nice, en décembre 2000 (« Consciente de son patrimoine spirituel et moral, l’Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d’égalité et de solidarité… »).

[18]    Cela implique pour chacun la possibilité d’autonomie, d’indifférence ou d’adhésion totale et partielle à l’un ou plusieurs de ces pouvoirs.

[19]    C’est notamment par une forte réticence à cette idée que la France se singularise. Cette situation s‘explique par une certaine confusion entre laïcisation, anticléricalisme et antireligion (dans le langage courant ne parle-t-on par exemple, des « laïques et des croyants », comme si dans un certain inconscient collectif, les deux étaient incompatibles) liée à notre histoire : 1°) l’héritage de la guerre des deux France, en général, et des deux écoles en particulier depuis deux siècles 2°) l’importante de courants philosophiques et politiques hostiles ou suspicieux vis-à-vis du religieux, mais également des minorités culturelles ; 3°) l’affirmation plus marquée qu’ailleurs de la suprématie de l’Etat et de son rôle émancipateur ; 4°) plus récemment, une certaine incompréhension, voire une hostilité (aux causes multiples et contradictoires) à l’Islam et aux dérives sectaires. Il va sans dire qu’il ne s’agit pas d’un jugement, mais d’une tentative d’explication comme dans tout le texte au demeurant.

[20]    L’Italie et l’Allemagne offrent un bon exemple de cette situation. L’Italie unifiée a connu jusqu’en 1929 un régime de séparation des Eglises et de l’Etat. Les accords de Latran ont mis fin à cette situation. En 1971, la Cour constitutionnelle de Rome a établi la priorité des normes constitutionnelles sur les accords concordataires. En 1984, le Concordat fut renégocié pour instaurer en Italie un véritable pluralisme religieux dans un premier seuil de laïcisation.      L’Allemagne est très ouverte à une reconnaissance des groupes religieux dès lors qu’ils s’inscrivent positivement dans l’ordre public démocratique et contribuent à son maintien, autant elle réagit vigoureusement contre les groupes religieux dont la loyauté à l’ordre démocratique ne lui paraît pas garantie. Ainsi l’Etat reconnaît le statut de « corporation de droit public« , non seulement aux Eglises catholique, luthériennes et réformées, mais également aux méthodistes, aux néo-apostoliques, aux Adventistes du Septième Jour et à la communauté juive. Certains länder le font également pour les orthodoxes, les baptistes, les pentecôtistes, l’Armée du Salut et la Science chrétienne. Des discussions sont en cours avec divers mouvements asiatiques (Hindouistes, par exemple) et l’Islam qui doivent se doter d’institutions « représentatives ». En revanche, les pouvoirs publics ont refusé (et la justice a confirmé) aux Témoins de Jéhovah et à l’Eglise de scientologie, ce statut, décision qui a pour effet la possibilité d’exclure ses membres de la fonction publique. De même, à la suite d’une plainte de parents d’élèves anthroposophes, la cour fédérale de Karlsruhe, a décidé, le 16 mai 1995, inconstitutionnel l’article de la loi scolaire du land de Bavière, datant de 1949, imposant des crucifix dans les salles de classes des écoles publiques.

[21]    Encore que ! Faut-il parler français pour être citoyen français ?

[22]    Au demeurant tous les français, et je ne parle pas seulement des royalistes de gauche, républicains et démocrates ont-ils la même conception de la République et de la démocratie ? Cependant, l’immense majorité (encore que nous soyons le pays de l’Europe des 25 où les droites contre-révolutionnaires et post-fascistes et l’ultra-gauche néo-stalinienne ou « poly-trotskiste » représentent au moins un quart, voire parfois un tiers, de l’électorat) en accepte le principe et la légitimité.

[23]    Refuser la « discrimination positive », les quotas, les solutions « particulières » au nom d’une conception d’un citoyen théorique en forte contradiction avec la situation réelle est-il toujours la solution « équitable » ? De même privilégier systématiquement le particulier, même majoritaire, au détriment d’un général « théorique » (ou le contraire) crée-t-il plus de lien social ? Par exemple faut-il supprimer le calendrier grégorien et les fêtes religieuses chômées ? Aujourd’hui, le 11 novembre (dont un collégien sur trois ignore la signification) fait-il plus sens, ou moins, que Noël, devenu un événement consumériste largement non religieux (le Père Noël ayant remplacé Jésus : cf. dans les années 1950  les réactions violentes de l’épiscopat français contre le Père Noël, symbole du consumérisme américain, et la campagne du PCF contre Coca-cola, boisson « impérialiste ») au point que 90 % (et peut-être plus) des « musulmans » de France le célèbrent alors qu’ils ne sont que 50 à 60 % à fêter l’Aïd ? Dans cette confusion générale, on a même vu, en décembre 2004, un petit noyau de lycéens « musulmans fondamentalistes » (?) demander, et obtenir, au nom de la neutralité laïque, l’interdiction d’un arbre de Noël dans leur établissement scolaire (décision en partie annulée devant les réactions d’autres élèves « sapinophiles ») ignorant combien cet élément était païen germanico-scandinave et comment, il s’était imposé dans la France catholique, dans le deuxième tiers du XIXème siècle, via le protestantisme « allemand ». Leurs motivations étaient de rendre la monnaie de leur pièce aux « chrétiens » (sic) qui interdisent le voile à l’école.

[24]    Que veut dire concrètement l’affirmation qu’il n’existe que des citoyens égaux en droits ou en devoirs, pour un français juif loubavitch s’il rencontre un antisémitisme latent dans sa vie quotidienne, pour un français noir musulman gringalet et borgne, s’il se heurte à une discrimination sournoise à l’embauche, au logement et aux loisirs, ou pour un français breton bretonnant laïque de gauche qui voit l’éducation nationale refuser l’intégration des écoles Diwan ?

[25]    Sauf à désigner par ce terme, des états autoritaires qui, au nom d’une idéologie totalitaire ou totalisante (que l’on peut alors qualifier de religion séculière comme le communisme athée à la soviétique ou le nazisme « païen »), combattent les religions comme « opium du peuple » et les institutions religieuses comme des organisations « contre-révolutionnaires », et/ou les mettent à leurs services.

[26]    Ainsi, en France, alors que tout groupe peut se constituer en loi 1901 et bénéficie, si les conditions sont requises, de fonds publics, seules les ex-cultes reconnus doivent se former en association loi 1905 ou en association diocésaine, et sont privés de financement public, sans compter les congrégations catholiques qui demeurent soumises aux lois des 1er juillet 1901, 4 décembre 1902 et 7 juillet 1904. Paradoxe des conséquences, aujourd’hui les juifs et surtout les protestants qui ont largement joué le jeu de la séparation en 1905 (il existe aujourd’hui 2400 associations protestantes sur 3 000 associations cultuelles 1905) se trouvent pénalisés par rapport aux associations diocésaines mises en place par les accords Briand-Ceretti (1920-1924) et plus encore, par les cultes « immigrés » récents et par les nouveaux mouvements religieux qui se forment en loi 1901 pour le temporel, voire souvent pour le business, doublée d’une association cultuelle 1905 pour se faire reconnaître comme religion (Par exemple, en 1997, le Conseil d’Etat a été amené à admettre le caractère « cultuel » de l’Association internationale pour la conscience de Krishna et des activités des Témoins de Jéhovah). La loi de finance de 2002 prévoyait que n’importe quel type d’association (1901, 1905 et autres) devait avoir un budget d’au moins 250 000 € pour que l’un de ses dirigeants soit salarié. Les 9/10 des associations catholiques, un nombre difficilement chiffrable de « sectes », mais seulement 5 % des associations cultuelles protestantes ont atteint ce seuil. La demande de « toilettage » de la loi de 1905 faite par la Fédération protestante de France (FPF) s’explique par cette situation, et non par une prise de distance vis-à-vis de la laïcité à la française. Plutôt que d’avoir ce double système, la FPF demande que l’objet des associations cultuelles soit « principalement cultuel« , ce qui permettrait à ces associations d’avoir une activité culturelle et caritative officielle et transparente sans avoir recours à diverses arguties juridico-administratives (Cf. le pseudo musée dans le dôme de la cathédrale d’Evry qui a permis un financement public). Si les passions et les arrière-pensées n’obscurcissaient pas le débat, on pourrait réfléchir à un toilettage intelligent de la loi de 1905, sans la proclamer « sainte » et intouchable (à ce propos, elle a déjà été aménagée une dizaine de fois depuis 1905).

[27]    Mais sans doute jamais sa disparition, car le religieux est capable de métamorphoses et de messages «subliminaux» (cf. la petite église de l’affiche de laforce tranquille lors de la campagne présidentielle de 1988).

[28]    Il va sans dire qu’il n’existe pas de laïcisation, dans un état où une religion officielle contraignante et discriminante accorderait aux seuls fidèles de cette confession, les droits civiques et politiques, ou autres.

[29]    Lato sensu, comme les droits souverains de l’état monarchique ou pas.

[30]    Cf. les mesures de laïcisation prises par Joseph II d’Autriche et Catherine II de Russie lors du renforcement du pouvoir civil sur l’Eglise catholique ou l’Eglise orthodoxe.

[31]    Schématiquement, on peut dire que le monde latin et catholique produit plutôt de la laïcisation, tandis que le monde protestant et germano-anglophone (Etats-Unis compris) produit surtout de la sécularisation.

[32]    A noter qu’une secte n’est pas toujours un mouvement religieux stricto sensu. Le raélisme est athée et se veut exclusivement « scientifique ». La «révélation» ne vient pas d’un Dieu transcendant, mais d’extra-terrestres bien «réels».

[33]    Dans la catégorie des catholiques français peu pratiquants (environ 25 % de la population), les 4/5 ne croient pas à l’incarnation du Christ, dogme officiel de l’Eglise romaine depuis le concile de Nicée, mais les 2/3 croient à la réincarnation, idée totalement non chrétienne. Dans la tranche des français (toutes catégories) de 16-25 ans, moins de la moitié environ croit «en Dieu», mais les deux tiers pensent qu’ils «existent une vie après la mort». Tous ces chiffres ne sont pas extraits de sondages plus ou moins faisandés publiés par les médias, mais de travaux d’enquête sociologique sur le terrain selon des techniques «scientifiques».

[34]    La sphère publique n’est pas l’espace public comme la sphère privée n’est pas l’espace privé. Là encore, paradoxe des conséquences, la loi, dite à tort sur le voile, autorise les signes religieux non ostentatoires contrairement à la pratique mise en place par la circulaire Jean Zay, il est vrai tombée en désuétude depuis longtemps.

[35]  Ce n’est qu’un usage.

[36]    Ce concept de religion civile, très consubstantiel de la démocratie et des libertés individuelles, fait d’autant plus consensus qu’il est souple et débonnaire, même pendant les périodes de revivalisme protestant. Le problème, comme il a déjà été dit, est que ce concept global est actuellement phagocyté par certains charismatiques (protestants et catholiques) et fondamentalistes protestants, pour en faire une idéologie «politico-moralo-religieuse» d’un ordre moral et d’un certain messianisme américain et de ses manifestations impérialistes. Au contraire, d’autres fondamentalistes et littéralistes bibliques sont de farouches partisans de la séparation du spirituel et du temporel (Dieu et César).

[37]    Le catholicisme en Irlande « doit » servir d’expression symbolique immanente à tous les Irlandais, y compris les non catholiques, ce qui paradoxalement relativise sa position. L’état irlandais est neutre en matière religieuse et les Eglises, y compris la catholique sont institutionnellement séparées de lui. L’article 42 de la Constitution irlandaise précise : «§1.L’Etat reconnaît que l’éducateur premier et naturel de l’enfant est la famille et il promet de respecter le droit et le devoir inaliénables des parents d’assurer, selon leurs moyens, l’éducation morale et religieuse, intellectuelle, physique et sociale de leurs enfants § 2. Les parents sont libres d’assurer cette éducation, soit dans leurs foyers, soit dans les écoles privées, soit dans les écoles reconnues ou établies par l’Etat. § 3.1. L’Etat n’obligera pas les parents à envoyer, contrairement à leur conscience et à leurs préférences légitimes, leurs enfants dans une école publique établie par l’Etat ou dans n’importe quelle école désignée par lui. § 3.2. Toutefois l’Etat, en tant que gardien du bien commun, et en vue des circonstances actuelles, exigera que les enfants reçoivent un certain minimum d’éducation morale, intellectuelle et sociale» [pas religieuses ou spirituelles].

[38]    Et parfois même voyante, comme lors des guerres de 1914-1918 et 1939-1940.

[39]    Cf. Les obsèques officielles de Gaston Defferre et de François Mitterrand.

[40]    En Europe, le Vatican, comme Etat, est une notable exception.

[41]    Hélas, pas les dictatures, encore qu’il n’y ait jamais, dans l’histoire, autant d’états peu ou prou démocratiques, qu’aujourd’hui.

[42]    L e dernier dinosaure est la Corée du Nord. Cuba qui n’en est pas vraiment une (c’est une dictature, mais pas vraiment séculière, s’accommode fort bien du religieux dans lequel, selon le schéma latino-américain, on place la franc-maçonnerie) est en sursis. Le rapport du politique et du religieux dans la Chine et le Viet Nam sont complexes, dans la mesure où la définition du religieux y est complexe (culte des ancêtres, taoïsme, bouddhisme, confucianisme).

[43]    Je ne dis pas un «seuil certain».

[44]    Je n’ai pas dit «sont laïques».

[45]    Sans aller très loin, ni dans le temps ni dans l’espace, il suffit de comparer l’Espagne de Franco à celle de Zapatero, ou même la Pologne de la décennie 1920 à celle d’aujourd’hui.

[46]    La représentation symbolique de la reine d’Angleterre est tout aussi atteinte. Sa «sacralité» est remplacée par un engouement (ou un rejet) de typepeople.

[47]    On ne glosera pas sur la différence (ou pas) entre la morale sociale et l’éthique personnelle, tout en insistant sur le fait que la morale n’est pas l’ordre moral. On parle ici de la crise de la morale que les français qualifieraient de laïque, et les autres européens de sociale, sociétale ou  séculière.

[48]    Cf. la hausse vertigineuse des procès pour faute professionnelle, ou la méfiance grandissante vis-à-vis du politique, ou la pratique inconsidérée du principe de précaution ou «des cellules de crise» pour «faire son deuil».

[49]    Dire que cette réflexion doit beaucoup aux travaux et/ou à l’enseignement et/ou aux discussions de Jean Baubérot, Jean Boussinesq, Patrick Cabanel, Roland J. Campiche, Jocelyne Césari, François Champion, Martine Cohen, Guy Coq, Jacques Costa-Lascoux, Grace Davie, Régis Debray, Bruno Etienne, Marcel Gauchet, Danielle Hervieu-Léger, Jacqueline Lalouette, Yves Lambert, Jean-Marie Mayeur, Francis Messner, Michèle Milot, Claude Nicolet, Pierre Nora, Mona Ozouf, Emile Poulat, Fabienne Randaxhe, René Rémond, Patrice Roland, Jean-Paul Willaime, et Valentine Zuber est un doux euphémisme.

 

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