Progrès et optimisme

280px-Candide1759La fixation de l’idée de progrès [1] au XVIIIe se fit en rupture avec le modèle historique cyclique humaniste et les visions chrétiennes, parfois fort différentes, de l’avènement du Royaume ici et maintenant. Le XVIIe siècle vit la mise en place de systèmes de mouvements cycliques globalement ascendants. Avec Fontenelle s’élabore la première théorie moderne du progrès de l’humanité, reposant sur le principe de l’augmentation des connaissances. Une partie du siècle suivant (Diderot, Voltaire) se refusa à une généralisation de cette idée. Néanmoins, ce cheminement de l’homme et de l’humanité dans un mouvement de l’histoire en avant, et dans un temps globalement ascendant (Buffon, Condorcet), rentrait en résonance avec un vieux thème des maçons des XVe et XVIe siècles. Le corpus des opératifs développait, certes souvent de manière implicite, le mythe de la création inachevée, mais achevable, pour laquelle les maçons s’estimaient les auxiliaires du Grand Architecte. Dans cette optique, l’augmentation et l’acquisition des connaissances furent haussées, par les maçons du XVIIIe siècle, à la fois au premier rang des critères qui déterminent le progrès et au premier devoir de celui qui voulait y contribuer. A la perfection divine du corpus chrétien et/ou esthétique d’origine platonicienne ou de la Renaissance, des loges et des maçons développèrent, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, un discours plus ou moins laïcisé sur une perfectibilité morale, oscillant entre l’impératif métaphysique et l’utilité sociale du vivre ensemble. Peut-être est-il symbolique que le terme perfektibilität soit employé pour la première fois par Lessing dans une lettre à Mendelssohn (21 janvier 1756). Lessing étend aux animaux la perfectibilité que le Créateur a donnée à la création. En maçonnerie, de manière modeste, se développa ainsi l’idée d’une perfectibilité de l’homme et de son âme, au sens moral et esthétique (« temple intérieur »), en résonance avec la perfectibilité métaphysique (divine). Le siècle avançant, on assista à la transformation du concept de perfection absolue en une idée générale de tous les progrès possibles de l’humanité.

Comme le XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie sera optimiste [2], au moins jusqu’au tremblement de terre de Lisbonne, suivi d’un tsunami et d’un gigantesque incendie qui firent 60 000 victimes. Jusqu’aux années 1750, l’optimisme maçonnique s’inscrivait dans le sillage des Essais de Théodicée (1710) de Gottfried Leibniz, des Essays on Man (1732-1733) d’Alexander Pope (1688-1744), du providentialisme newtonien et des Contes de Voltaire. Fermant les yeux aux divers maux de l’humanité, l’Art royal était consubstantiellement optimiste. Il s’inscrivait dans les Lumières qui opposaient à l’idée chrétienne de l’humanité déchue la volonté confiante d’assumer le bonheur humain par un progrès prométhéen :

« Le progrès devient visible quand l’homme acquiert la puissance, la richesse et la liberté qui lui manquaient et que, construisant sur le passé, il se tourne résolument, avec optimisme, vers l’avenir… »[3]

Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, l’optimisme changea de nature. Moins humaniste, moins rationaliste, il s’imprégnera d’un sentimentalisme préromantique. Néanmoins, en loge, les discours maçonniques continuèrent à développer un progressisme moral. Le plus souvent, la franc-maçonnerie y était définie comme une institution positive basée sur les vertus. Le corpus maçonnique développait l’idée d’un bonheur spécifiquement hiramique, prouvé par les fêtes et les cérémonies dont les éléments négatifs étaient consciencieusement écartés. Les discours cherchaient à convaincre que l’on était heureux d’être maçon, voire que l’on était heureux parce qu’on était maçon. Ce bonheur ici et maintenant conservait un avant-goût de la félicité éternelle. Globalement, ces textes prêchant la perfectibilité et l’optimisme s’inscrivaient dans une sensibilité débordante évoquée plus haut, le cœur détrônant progressivement la raison. On y trouvait une foi absolue dans le savoir, les sciences et un certain progrès qui relevait de la métaphysique et/ou de la raison. La volonté affichée et affirmée de travailler à l’épanouissement terrestre de l’humanité y était affirmée comme le prouvent les propos de l’avocat, agronome, oenologue et historien bourguignon, monarchien, catholique gallican et sensible aux idées physiocrates le frère Edme Béguillet (1730-1786), collaborateur de l’Encyclopédie :

« Le culte du GADL’U, la connaissance des merveilles qu’il a opérées, et le bonheur de l’humanité, par la pratique constante de toutes les vertus… »[4]

Parfois, plus prosaïquement, c’était la quête de petits bonheurs terrestres qui constituait l’optimisme maçonnique, comme l’écrivait Casanova :

« J’aimais, j’étais aimé, je me portais bien, j’avais beaucoup d’argent, et je le dépensais, j’étais heureux, et je me le disais, riant des sots moralistes qui disent qu’il n’y a pas de véritable bonheur sur la terre. C’est le mot sur la terre qui me fait rire, comme si on pouvait aller le chercher ailleurs.» 

Casanova_1788


[1]         Cossy Valérie et Dawson Deidre, Progrès et violence au XVIIIe siècle, Paris, H. Champion, 2001.

[2]         Loty Laurent, La genèse de l’optimisme et du pessimisme de Pierre Bayle à la Révolution française, thèse de doctorat sous la direction de Jean-Marie Goulemot, Université de Tours, 1995 ; item, Optimisme, pessimisme, in Dictionnaire européen des Lumières, op. cit., p. 794-797.

[3]         Knabe Peter-Eckhard, Mortier Roland & Moureau François, L’aube de la modernité 1680-1760, Amsterdam-Philadelphie, John Benjamins Publishing Cy, 2002, p. 9.

[4]         Discours sur l’origine, les progrès et les révolutions de la F\M\  philosophique…, A Philadelphie, 1784, p. 5.

Extrait de l’Europe sous l’acacia, Paris, Dervy, 2012,
Tome 1, p. 328-330

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