Pierre Brossolette : 22 mars 1944

ob_2e5353_brossolette-pierrePierre Brossolette [1] naquit à Paris, le 25 juin 1903 dans une famille champenoise, fils de Léon-Célestin (1868-1938), ancien élève de l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud (1890) qui terminera sa carrière comme inspecteur de l’enseignement primaire de la Seine (1912/30) et de Jeanne Vial qui mourut au cours de l’hiver 1913/4. Il entra premier à l’ Ecole normale supérieure en  1922. Ses deux sœurs ainées, Suzanne et Marianne, furent toutes deux également agrégées. Cacique de sa promotion, il fut reçu seulement deuxième à l’agrégation d’histoire, derrière Georges Bidault, à la suite d’une impertinence courageuse envers le jury. À l’issue de son service militaire, il épousa en  1926 Gilberte Bruel (1905-2004), journaliste, résistante avec qui il aura deux enfants, Anne et Claude, et qui, après la libération, sera députée (1944/6), puis sénatrice (1946/58). Pierre se lança peu après dans le journalisme, profession qui lui permit de défendre ses idées tout en assurant son indépendance économique. Il fut un journaliste à la fois hyperactif par sa collaboration à plusieurs journaux (L’Europe nouvelle, Le Quotidien, Le Progrès civique, Les Primaires, Notre Temps, Excelsior, Marianne et Terre Libre et le quotidien de la SFIO, Le Populaire où il fut le rédacteur de politique étrangère) et novateur notamment comme chroniqueur au micro de radio-PTT dont il sera licencié en janvier 1939 parce qu’il s’y opposait aux accords de Munich. C’était donc un jeune républicain affirmé, fidèle aux grands idéaux des fondateurs de la IIIe République, attaché à la morale laïque, un tantinet rigoriste, mais réaliste quand il le croyait utile. Ainsi au printemps 1929, il quitta les amitiés radicales pour le socialisme. De même, il milita d’abord par goût pour les affaires internationales, dans le sillage pacifiste d’Aristide Briand au moins jusqu’en 1934 avant de prôner à compter de l’automne 1938 la résistance armée face à Hitler.

Le 12 mai 1927, à vingt-quatre ans, il avait sollicité son admission dans la franc-maçonnerie. Sans doute cette ouverture lui fut faite au Quotidien où travaillaient des maçons. Son profil dut convenir puisqu’il fut reçu apprenti le 23 juin par la loge Emile Zola n° 382 (GLDF). Quelques temps après, il adhérera à l’Association fraternelle des journalistes. Malgré l’empathie qu’un intellectuel de gauche pacifiste pouvait porter à l’institution, l’intérêt bien compris de sa carrière ne fut pas totalement étranger à ce choix si on en croit le témoignage de son épouse qui l’interrogeait, au printemps 1927, sur le bienfondé de sa réception en loge[2]. Compagnon le 26 juin 1928, il sera avancé à la maîtrise le 28 juin et occupera pendant trois ans les fonctions de second expert (1928/30). Le 10 juillet 1930, Il devint également Maître Secret (4e degré du REAA) à la loge dite de Perfection, La Fraternité Latine mais sans doute il n’y trouva pas l’esprit qu’il y cherchait et fut peu assidu. Le 19 décembre 1935, ledit atelier proposa sa radiation au SCDF-Rue Puteaux qui l’accepta.  Entre temps, il avait été député suppléant (1932) puis titulaire (1936) de sa loge au convent de la GLDF, dont il sera pendant un an premier surveillant.  En revanche, lors de son aventure champenoise, il sera affilié à L’Aurore sociale (GODF), sise à Troyes (janvier 1937), mais demeurera toujours affilié à sa loge-mère. Jusqu’à la guerre, il commit plusieurs conférences dans diverses loges.

La guerre et la résistance allaient donner à Brossolette l’occasion de révéler son courage[3]. D’abord dans la retraite de près de 500 km à la tête de sa compagnie du 5e régiment d’infanterie (juin 1940) qu’il conduisit de La Ferté-sous-Jouarre (Seine-et Marne) au Limousin, via la Brie, le Gâtinais, Sully-sur-Loire et le Berry, conduite qui lui vaudra la Croix de guerre. Puis dans son engagement dans la résistance. A l’automne 1940, ne voulant écrire dans la presse de la zone occupée, ne pouvant enseigner car Vichy lui refusa un poste, Pierre et Gilberte achetèrent une librairie-papeterie, 89, rue de la Pompe. C’est là qu’au cours de l’hiver 1940/1, l’écrivain Jean Cassou (1897-1986) et l’historienne de l’art Agnès Humbert (1894-1983) prirent langue avec lui. Brossolette rejoignit le réseau dit du Musée de l’Homme. Il écrira le cinquième et dernier numéro du journal Résistance paru le 25 mars 1941 et échappera de peu au démantèlement du groupe. Puis, il participera à la formation des mouvements de résistance Libération-Nord et Organisation Civile et Militaire (OCM) dans la zone occupée. Après sa rencontre avec le colonel Rémy (Gilbert Renault, 1904-1984), Brossolette devint le chef de la section presse et propagande du réseau Confrérie Notre-Dame. En avril 1942, Brossolette était à Londres où il vit De Gaulle à plusieurs reprises. Il retrouvera outre-Manche sa vocation de journaliste en prenant la parole à 38 reprises au micro de la BBC et en écrivant dans la presse de la France Libre divers articles, dont Ce qu’ils pensent, dans La Marseillaise qui par la suite sera considéré par certains comme un des textes fondateurs du « gaullisme de guerre » :

«… C’est ici que se place la plus grande page de gloire commune à la France combattante et à la France résistante. À Londres, la voix du général de Gaulle a claironné aux Français qu’au contraire, c’est pour les valeurs spirituelles qu’il fallait continuer à se battre, et que c’est en se battant pour ces valeurs spirituelles qu’on arriverait un jour à la victoire. Et, réveillé du tombeau par cet appel miraculeux, le peuple de France, le peuple de France occupée le premier, puis peu à peu le peuple de la France libre a compris; il a suivi; dans un immense frémissement muet, il s’est tout entier donné. Et pour de longues années, le sens de la lutte s’est fixé dans son esprit. C’est la lutte entre tout ce que représente un de Gaulle et tout ce que représentent un Laval, un Darlan, un Pétain; la lutte entre toutes les valeurs occidentales avec ce quelque chose de fier que leur a ajouté ce geste de défi du général de Gaulle en juin 1940 et toutes les valeurs hitlériennes avec ce quelque chose de plus bas encore que leur a donné la prostitution vichyssoise. Entre les deux, il s’est prononcé. Une poignée d’écumeurs et de matraqueurs, auxquels s’est ajoutée, dans la zone libre, une minorité chaque jour plus réduite de maniaques de l’obéissance passive, a seule choisi Hitler. En se proclamant gaulliste, tout le reste, la quasi-unanimité du peuple français, a signifié qu’il entendait donner son sang, ses souffrances et ses larmes, pour poursuivre la lutte et participer à la victoire sur Hitler et tous les agents d’Hitler, qu’ils se nomment Göring ou Laval, Abetz ou Darlan…»

En effet, Brossolette envisageait la création d’un grand mouvement rassemblé autour de De Gaulle pour reconstruite la France après sa libération. Il était très critique vis-à-vis des institutions et des partis de la défunte République. Ce point fut sans doute l’un des principaux sujets de discorde avec Jean Moulin. Dire que les relations entre les deux hommes étaient difficiles est un doux euphémisme. Entre temps, Brossolette avait été affecté au BCRA, le bureau central de renseignement et d’action, nom depuis le 1er septembre 1942 des services secrets de la France Libre, placé sous l’autorité du colonel Passy (André Dewavrin, 1911-1988). Le 1er octobre 1942, il fut nommé à la tête de la section opératoire, service chargé de faire le lien entre la France libre et la résistance intérieure. Il devint rapidement un des piliers du BCRA avec six opérations, deux missions et trois parachutages en France occupée. Pour la mission Marie Claire qui sera la dernière, il était accompagné de l’espion britannique Forest Yeo-Thomas dit White Rabit (1901-1964) (avec un triple pseudonyme pour ladite mission : Thierry/Shelley/Cheval).les deux hommes atterrirent près d’Angoulême le 19 septembre dans la nuit. Le lendemain matin, ils étaient à Paris, gare d’Austerlitz. Le 25 septembre, le secrétariat de la délégation du BCRA à Paris, rue de la Pompe, fut investi par la Gestapo qui arrêta plusieurs personnes et saisit le courrier et la totalité des archives dont une partie avait été rédigée en clair. Les deux hommes échappèrent de peu à un coup de filet de la police allemande. Les jours suivants, dans un climat tendu, furent consacrés à la rencontre avec les responsables civils et militaires des cinq grandes organisations non communistes de la zone nord qui confirmèrent la relative désorganisation des mouvements. Début octobre, Brossolette s’attacha à installer concrètement Emile Bollaert (1890-1978), nommé par décret du 1er septembre 1943 du général De Gaulle, délégué général auprès du CNR en remplacement de Jean Moulin et à brider l’influence des communistes. Enfin, il essaya d’adjoindre un neuvième mouvement l’ORA (Organisation de résistance de l’Armée) du général Georges Revers (1891-1974) aux huit qui étaient déjà dans le CNR. Brossolette et « Shelley » rencontrèrent encore des chefs régionaux de maquis de la zone sud, le 26 octobre, et le lendemain, le comité militaire de la zone nord, entretien qui confirma la désorganisation déjà vue par Brossolette. Néanmoins, à la fin de l’automne, les deux comparses avaient réussi à assainir la situation « politico-administrative », prélude à une réorganisation militaire de la résistance. Cependant la Gestapo et l’Abwehr continuaient leur travail d’infiltration et d’arrestation. Brossolette et « Shelley » échappèrent de peu plusieurs fois aux greffes des services de répression allemands.

En novembre 1943, dans un contexte de mésententes entre divers résistants, Brossolette reçut l’ordre de rentrer à Londres mais il estima que sa mission n’était pas terminée. Après Noel, il obtempéra. Plusieurs tentatives d’exfiltration par voie aérienne par Westland Lysander ayant échoué, la voie maritime fut choisie. Le 3 février 1944, partant de l’Île-Tudy, commune du Finistère sur la presqu’île homonyme, le chalutier le Jouet des Flots qui devaient conduire les deux hommes à une frégate britannique au large de l’île de Sein fit naufrage, à cause d’une tempête, près de la pointe du Raz. Les deux chefs de la Résistance ainsi qu’une trentaine de marins et d’aviateurs alliés échouèrent sur la côte, où ils furent récupérés par la résistance locale. Lors d’un barrage de routine, alors que Bollaert et Brossolette arrivaient à Audierne dans une voiture à gazogène, ils furent dénoncés par une collaboratrice, contrôlés par un poste volant de la Wehrmacht et emmenés en prison à Quimper, puis à Rennes, siège de la Kommandantur locale où le 5, Pierre fut écroué sous le nom de Paul Boutet. Plusieurs semaines passèrent sans qu’ils fussent reconnus. Une évasion fut même envisagée avec Forest Yeo-Thomas parachuté en urgence depuis le 25 février, avec l’aide de Brigitte Friang (1924-2011), mais les deux furent arrêtés quelques jours plus tard. Brossolette fut finalement identifié suite à une maladresse de la délégation générale à Paris du BCRA par l’envoi d’un rapport semi-codé vers Londres mais intercepté à la frontière espagnole (mais cette thèse est contestée par certains). Ernst Misselwitz, Hauptscharführer du Sicherheitsdienst (SiPo-SD Paris) se rendit en personne en Bretagne pour identifier Brossolette et le fit transférer, le 19 mars, au quartier général du SD à Paris. Il avait mené une vie-opéra[4] jusqu’à ces deux jours de torture qui se terminèrent l’après-midi du 22 mars 1944, lorsque Brossolette, se défenestra du cinquième étage du 84, avenue Foch, tomba sur le balcon du quatrième, enjamba la balustrade et se jeta à nouveau dans le vide. Terribile et decorum est pro Patria mori. Pierre mourut le soir à l’hôpital de la Salpêtrière, sans avoir parlé. Avant de mourir, il aurait répété deux fois : « tout ira mieux mardi ». Crématisé au cimetière du Père-Lachaise, ses cendres reposent au columbarium dans l’urne n° 3913 portant l’inscription inconnu. Ainsi finit hic et nunc, un de ceux qui acceptèrent le « suicide altruiste obligatoire » selon la typologie durkheimienne, acte à la fois individuel, défensif, protestataire et symbolique, vécu comme une arme (priver l’ennemi de renseignements, voire d’une prise ou d’un trophée) et un devoir (plutôt mourir que de parler), traduisant une ample et profonde empathie avec l’idée de la France, de la liberté et de l’humanisme, dans une logique sublimée de l’honneur exalté, du devoir inexorable, du patriotisme incandescent et du sacrifice accepté face à l’autre ensauvagé. Si tenter qu’on puisse comprendre cette seconde d’éternité (qui dans le cas présent fut suivi de plusieurs heures d’agonie) et encore plus de l’exprimer, Pierre Brossolette décida de plus être au présent pour être encore plus dans un futur inextinguible, dont les noms de rues, squares et collèges tentent de conserver la mémoire, dans un élan émotionnel, peut être seul capable de conduire l’individu à l’anéantissement total par amour d’une cause et des autres, et sans trop tirer le tablier à soi, à l’image d’un maître architecte, figure anthropologique du martyr comme expression sacrificielle laïcisée dans la sphère du politique :

« À côté de vous, parmi vous, sans que vous le sachiez toujours, luttent et meurent des hommes, mes frères d’armes, les hommes du combat souterrain pour la libération. Ces hommes, je voudrais que nous les saluions ce soir ensemble. Tués, blessés, fusillés, arrêtés, torturés, chassés toujours de leur foyer; coupés souvent de leur famille, combattants d’autant plus émouvants qu’ils n’ont point d’uniformes ni d’étendards, régiment sans drapeau dont les sacrifices et les batailles ne s’inscriront point en lettres d’or dans le frémissement de la soie mais seulement dans la mémoire fraternelle et déchirée de ceux qui survivront; saluez-les. La gloire est comme ces navires où l’on ne meurt pas seulement à ciel ouvert mais aussi dans l’obscurité pathétique des cales. C’est ainsi que luttent et que meurent les hommes du combat souterrain de la France.

Saluez-les, Français ! Ce sont les soutiers de la gloire. »[5]

 

[1] Ozouf René, Pierre Brossolette, héros de la résistance, Paris, librairie Gedalge, 1946 ; Brossolette Gilberte , Il s’appelait Pierre Brossolette, Paris, éd. Albin Michel, 1976 ; Perrier Guy, Pierre Brossolette, le visionnaire de la Résistance, Paris, Hachette littératures, 1997, préface de Maurice Schumann ; Piketty Guillaume, Itinéraire intellectuel et politique de Pierre Brossolette, thèse dirigée à l’Institut d’Études Politiques de Paris par Jean-Pierre Azéma, 2 vol., 1997, publiée sous le titre Pierre Brossolette, un héros de la Résistance, Paris, Odile Jacob, 1998 ; Pierre Brossolette, Résistance (1927-1943), Paris, Odile Jacob, 1998, textes rassemblés et présentés par Guillaume Piketty ; Piketty Guillaume, Cordier Daniel & Finkielkraut Alain, Pierre Brossolette ou le destin d’un héros, Genève, ed. du Tricorne, 2000 ; Piketty Guillaume, Pierre Brossolette, le rude parcours d’une mémoire, Les Chemins de la Mémoire, no128, mai 2003 ; Roussel Éric, Pierre Brossolette. Paris, Fayard/Perrin, 2011.

[2] Cf. Piketty Guillaume, op. cit., p. 34/5.

[3] Non le courage des salons parfumés, des arrière-salles enfumées ou des parvis embrumés, mais le courage comme vertu platonicienne, l’ἀνδρεία, le courage non comme contraire de la peur, mais de la lâcheté, le courage comme surpassement de la peur dans l’action, le courage mis au service de la justice car sinon il ne serait pas digne d’être considéré comme une vertu, le courage tel qu’il s’exprime dans la loi du buke-shô-hatto (武家諸法度) : « Le vrai courage consiste à vivre quand il est juste de vivre, à mourir quand il est juste de mourir », in Hagakure Kikigaki (葉隠聞書), littéralement à l’ombre (à l’abri) des feuilles (du feuillage), dit le Livre du Samouraï, de Jôcho Yamamoto Tsunetomo (1659-1719), rassemblé, transcrit et distribué par Tashiro Tsuramoto (Cf. TsunetomoYamamoto, La Voie du Samouraï, Paris, Presses du Châtelet, 2010, nouvelle traduction d’Alexis Lavis).

[4] A la fois comme opéra, genre dramatique, bouillonnant et esthétique et comme magna opera, grande œuvre même si le latin est pluriel, comme perfectionnement total de l’individu dans toutes ses dimensions durant une vie.

[5] Fin du discours du 22 septembre 1942, à la BBC (Londres).

 

Extraits du tome 3 (le XXe siècle) de Yves Hivert-Messeca, L’Europe sous l’Acacia. Histoire des franc-maçonneries européennes du XVIIIe siècle à nos joursPréface de Jeffrey Tyssens, Paris, Dervy,  à paraître à l’automne 2015.

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