Des loges de civils allemands internés au Royaume-Uni et en France durant la Grande Guerre

 

pic_79Paradoxalement, les premiers internés de la Grande guerre furent des civils.

Dès le 2 août 1914, les ressortissants civils des deux Empires centraux qui se trouvaient en France furent arrêtés. Les premiers « camps de concentration », terme officiel de l’époque, s’ouvraient. Dans l’Île Longue[1], en rade de Brest, un camp d’internement pour civils et militaires allemands et alliés du Reich, capturés en mer ou arrêtés au début des hostilités fonctionnera de l’automne 1914 à l’automne 1919. Le camp construit par le génie à partir d’octobre 1914, puis par les prisonniers eux-mêmes, verra passer plus de cinq mille internés: Allemands, Autrichiens, Hongrois, Ottomans, Alsaciens-Lorrains, dont de nombreux intellectuels et artistes.

Dans le camp, huit maçons s’étaient progressivement reconnus comme tels et se réunissaient dans un compartiment d’un grand baraquement [2] pour des discussions amicales et informelles, tout en fumant et en buvant du café (si on pouvait s’en procurer). Durant l’hiver 1917-1918, quatre nouveaux frères les rejoignirent. Les douze prirent alors la décision de créer une loge nommée In Ketten zum Licht inaugurée le 28 janvier 1918. Le germano-américain Oscar Heinrich Lederer, charcutier à Milwaukee (Wisconsin), membre de la Grande Loge de Pennsylvanie, 32e du Suprême Conseil de la Juridiction Nord consacra le « lieu profane » et le « dédicaça en temple maçonnique ». Le principal animateur de cette loge, Karl Italiener (1889-1942)[3], membre de la loge berlinoise Germania zur Einigkeit (Grande Loge de Hambourg) fut choisi comme vénérable. Les autres membres étaient le germano-argentin Otto Beck, né à Reichenbach im Vogtland (Saxe) (Aurora, sise à Buenos Aires, Gran Logia de la Argentina), le Hiérosolymitain Judah Holzmann, dit Ahmed Othman après sa convertion à l’Islam, médecin particulier du prince Moulay Hafiz (1876-1937), sultan de janvier 1908 à août 1912, fait maçon dans la loge locale Coronation n° 934 [4] (Grande Loge d’Ecosse), Gustav Adolf Kreuziger, officier de marine de la Hamburg Amerika Linie (Teutonia zur Weisheit [5], à Potsdam, Franc-Mauerwerk), le juriste juif hongrois Ludwig Manheim, (loge Cosmos n ° 288, à Paris, GLdF), Karl Heinrich Maser, de la loge de Nuremberg Josef zur Einigkeit (Grande Loge Eclectique), Johannes Mättig, professeur de littérature française au gymnase royal de Remscheid (Zu den Romeriken Bergen, sise à Remscheid, Große Landesloge der Freimaurer von Deutschland), l’ottoman Nafiz Schelik Kori Bey,  natif de Ioannina (actuelle Grèce) (Mesrutiyet=Constitution, sise à Damas, Grand Orient Ottoman), militant jeune-turc, ancien chef de la police de Smyrne et de Beyrouth, Bernhard Schmidt, négociant en Afrique (loge Widow’s Son VII n° 7, sise à Grand Cape Mount, Grande Loge de Libéria), Titus Taeschner, ingénieur du bâtiment d’abord en Allemagne, puis au Cameroun allemand, (Bruderbund am Fichtenberg[6], à Berlin-Steglitz, Große NationalMutterloge « Zu den drei Weltkugel « ) et Ludwig Weiß, juif hongrois, négociant à Tanger et « attaché d’ambassade », également de la Coronation n° 934.

Le 17 février 1918, dans le journal du camp, Die Insel-Woche, la loge fit passer en termes camouflés une annonce pour chercher d’éventuels autres frères prisonniers :

« Wer unter uns ist in einer=Pianoforte-Fabrik=tätig gewesen Anmeldungen schriftl. Bei Italiener/8».

La forte présence (supposée) de facteurs de pianos dans les loges allemandes devait rendre le message compréhensible pour tout maçon attentif. Mais aucun nouveau frère ne se présenta. La loge tint quatre tenues et écouta deux « planches ». Les travaux furent suspendus à la St Jean d’été 1918 quand le bruit courut que les prisonniers allaient être rapatriés dans leur pays. Pour des raisons de sécurité, Italiener brula tous les documents. Les derniers prisonniers quitteront le camp fin décembre 1919. La France mit une certaine mauvaise volonté à libérer les 300 000 prisonniers qu’elle voulait garder comme monnaie d’échange et moyen de pression pour faire exécuter les clauses de l’armistice, bien que l’article X dudit accord prévoyait un « rapatriement, immédiat, sans réciprocité… », puis du traité de Versailles. Les derniers prisonniers allemands quitteront la France au printemps 1920, quelques mois après le départ des pensionnaires de l’Île-Longue. In Ketten zum Licht fut la seule loge de prisonniers de l’Axe, mais elle ne comptait que des civils et demeura en marge des obédiences allemandes. Dans une lettre datée du 21 janvier 1921, adressée à l’ingénieur électricien, philosophe, écrivain et érudit maçon (1855-1934), Eugen Müllendorff (1855-1934), grand maître depuis 1916 de la Große Landesloge der Freimaurer von Deutschland, Johannes Mättig justifia cette marginalité institutionnelle par la prudence à observer vis-à-vis des geôliers français mais il obtint la permission de porter en tenue les « bijoux » de l’atelier de Longue-Île.

Au début de la guerre, 70 000 Allemands et Austro-hongrois vivaient au Royaume-Uni. Presque tous furent arrêtés et internés. Parmi eux, se trouvait unegrosse centaine de maçons dont les membres des loges germanophones de la Grande Loge Unie d’Angleterre, Pilgrim n° 238 et Deutschland n ° 3315 . Dans cette dernière loge, en octobre 1914, il ne restait plus que 17 des 33 membres, les autres ayant été internés ou expulsés du Royaume-Uni. La dernière réunion se tint le 30 mars 1915, après que l’obédience anglaise eût décidé de fermer ses portes aux maçons des états ennemis. Divers frères allemands internés, ex-membres de la Grande Loge Unie d’Angleterre, lui adressèrent des courriers divers. Ainsi, le grand secrétaire Sir Edward Letchworth reçut une lettre datée du 22 janvier 1916 et signée par F. L. Schanfeld et Heinrich Wilhelm Blusch ( ?-1941), internés au Stobs Military Camp, près d’Hawick, dans les Scottish Borders. Les frères sollicitaient une aide financière pour les maçons prisonniers et leurs familles et un appui pour le rapatriement des plus âgés. Elle précisait également qu’une « loge of instruction », forte de 35 membres, fonctionnait dans le camp. Par un courrier du 13 mars 1916, deux autres frères allemands, Henry Junker, de la New Cross Lodge n° 1559, sise à Londres, et Karl Adolf Fuhr, membre de la Mount Lebanon Lodge n° 73, également à Londres, demandaient la permission de tenir loge dans le camp, sis Cornwallis Road Workhouse, à Islington (nord de l’agglomération londonienne) en joignant une liste de 13 frères. Un courrier en date du 3 avril 1916, signé par Oskar Fritz, membre de la Cheerybles Lodge n° 2466 (Londres) sollicitait l’autorisation de tenir loge avec une cinquantaine de frères dans le camp de Knockaloe, dans l’île de Man. Les réponses du grand secrétaire furent courtoises mais fermes et identiques. En reconnaissant les titres maçonniques des demandeurs, il rappela qu’en vertu de la décision du 1er août 1915, de la Grande Loge Unie, il interdisait toute réunion maçonnique dans des camps de prisonniers. Il n’est pas sûr que cette décision ait été reçue partout. Il est donc possible que des tenues « sauvages » se soient déroulées dans divers camps. Après la guerre, plusieurs maçons allemands libérés furent réadmis dans leur ancienne loge. Ainsi Karl A. Fuhr retrouvera les colonnes de la Mount Lebanon Lodge en janvier 1932 avant d’être naturalisé citoyen britannique le 21 avril suivant. Quoiqu’il en soit, au Royaume-Uni comme en France, les loges et/ou réunions tenues dans des camps le furent par des civils principalement.

[1]              Cf. Ile-Longue, 1914-1919, le camp de prisonnier : http://www.ilelongue14-18.eu/?lang=fr Guengant Jean-Yves, « In Ketten zum Licht », une loge maçonnique dans un camp de prisonniers, in Chroniques d’histoire maçonnique, Paris, 2015, n° 76, p. 44/72. L’ouvrage de ce référence est du même auteur, Des chaines à la lumière ou l’histoire singulière d’une loge maçonnique de prisonniers pendant la Grande Guerre, Brest, Editions PAM, 2016.

[2]              Sur sept hectares, le camp comptait cent baraques dont 72 d’habitation pour 3040 couchages.

[3]              Issu d’une famille juive berlinoise, enfant précoce et sportif, Karl refusa de poursuivre ses études à cause de l’antisémitisme de son gymnasium. Il fit alors divers métiers à Berlin et en Rhénanie, puis émigra à Londres puis à New York où il arriva le 25 février 1913. A la déclaration de guerre, il s’embarqua le 25 août sur le paquebot néerlandais Nieuw Amsterdam qui sera arraisonné le 2 septembre par le croiseur Savoy au large des Casquets. Détourné sur Brest, sa cargaison sera saisie. Tous les hommes de 16 à 60 hommes qui ne purent prouver une nationalité neutre ou alliée furent arrêtes et internés, soit 682 Allemands et 266 Austro-hongrois. Sa sœur Käthe (1896-1999) épousa le médecin Alfred David Beutler, d’où Ernst Beutler (1928-2008), hématologue et professeur de médecine, père du généticien américain Alan Beutler, Prix Nobel de médecine 2011. Réfugié aux Pays-Bas après l’arrivée d’Hitler (1933), puis à Londres, puis de retour à Amsterdam, Karl fut arrêté et interné à Mauthausen où il mourut.

[4]              Fondée en juillet 1902 avec comme premier vénérable Russel E. C. Edye, futur capitaine au 7e bataillon des Prince of Wales’s Volunteers, la Coronation 934 sera transféré à Gibraltar en 1964.

[5]              Fondée en 1809, auto-dissoute en 1935, la Teutonia zur Weisheit a repris ses travaux en 1991.

[6]              Fondée en 1886.

 

Extraits de l’ouvrage de Yves Hivert-Messeca, L’Europe sous l’Acacia. Hiram et Bellone. Franc-maçonneries et Grande Guerre (1914-1918) , Paris, Dervy,  à paraître en 2016.

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