Abd El-Kader, franc-maçon

Extrait de l’Europe sous l’acacia, Paris, Dervy, 2014,
Tome 2, p. 316-318 (article revu et augmenté)

http://www.editions-tredaniel.com/leurope-sous-lacacia-tome-p-6083.html

ImageHandler…C’est à la lumière de cet amour pour toutes les créatures de Dieu qu’il faut comprendre l’attitude de l’émir lors des évènements de Damas de 1860, d’autant que la protection des Gens du Livre (Ahl al-Kitab : juifs, chrétiens, sabéens puis zoroastriens) était prévu dans le régime particulier juridico-religieux du Dhimma impliquant une certaine protection des non-musulmans. Dans un contexte troublé où se mêlaient les craintes de certains musulmans d’être mis sur le même pied que les chrétiens après la réforme impériale de 1856 accordant l’égalité entre tous les citoyens ottomans, les rivalités économiques entre les diverses communautés de Syrie et les conflits ethnico-religieux du Liban, notamment les massacres des maronites par les Druzes au printemps 1860, les 9-18 juillet suivants, avec la complicité (l’incapacité ?) du gouverneur Ahmed Köprülü Pasha, des musulmans s’attaquèrent à la communauté chrétienne de Damas. L’émir, aidé de ses fils, de ses guerriers et de ses gens, s’employa à les protéger et en sauva environ dix milliers. Ce geste lui valut une immense popularité en Occident, avec lettres, présents, décorations et visiteurs officiels ou officieux des Etats-Unis, de France, de Grèce, de Piémont-Sardaigne, de Prusse, du Royaume-Uni, de la Sublime Porte et du Saint-Siège. Beaucoup envisageaient de l’utiliser à des fins diverses, les maçons comme les autres si on se réfère au discours un tantinet « occidentalo-centré » du 18 juin 1864 de l’orateur de la loge Henri IV :

« Ce que nous avons  vu, dans l’initiation que nous consacrons aujourd’hui après en avoir poursuivi si longtemps l’accomplissement, c’est la Maçonnerie implantée en Orient dans le berceau de l’ignorance et du fanatisme ; c’est le drapeau de la tolérance remis entre des mains vénérées, confié à un bras qui a fait ses preuves, et arboré par lui, tel est notre vœu le plus cher, arboré sur les plus hautes mosquées en face de l’étendard du Prophète. L’émir franc-maçon, c’est pour nous le coin entré dans le roc de la barbarie, c’est la cognée placée à la racine du mancenillier de l’ignorance aux fruits mortels, et, destinés à l’abattre dans un temps prochain… ».

Diverses loges, notamment La Sincère Amitié, sise à Paris, le félicitèrent ou le sollicitèrent. Après lui avoir offert un bijou en signe de reconnaissance, le 20 septembre 1860, la loge parisienne Henri IV (GODF) désira à son tour lui manifester sa sympathie pour « ses actes éminemment maçonniques ». Reconnaissant en Abd el-Kader un maçon sans tablier, elle lui adressa le 16 novembre une missive approuvée et lui proposa de s’affilier sur ces colonnes :

« La franc-maçonnerie qui a pour principe de morale l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme, et pour base de ses actes l’amour de l’humanité, la pratique de la tolérance et la fraternité universelle, ne pouvait assister sans émotion au grand spectacle que vous donnez au monde. Elle reconnaît, elle revendique comme un de ses enfants (pour la communication d’idées tout au moins) l’homme qui sans ostentation et d’inspiration première, met si bien en pratique sa sublime devise : Un pour tous».

Avant de répondre, l’émir se renseigna auprès de quelques rares maçons de son entourage, notamment le journaliste libanais Shahin Makarius. En janvier 1861, Abd el-Kader répondit favorablement :

« J’ai le plaisir très réel de m’associer à votre confraternité [tarîqa] d’amour et de participer à vos vues dans la généralité de vos excellentes règles, car je suis disposé à y déployer mon zèle… »

La loge Henri IV envisageant une initiation par correspondance, le pria de répondre par écrit au questionnaire habituel en précisant ses devoirs envers Dieu, ceux de l’homme envers ses semblables et envers lui-même. On lui demanda également un exposé succinct sur l’immortalité de l’âme et l’égalité des races humaines aux yeux de Dieu. A la première question, il répondit en bon musulman et vrai soufi absorbé dans al-fanâ (« annihilation » en Dieu) :

« L’homme doit honorer le Dieu Très-Haut, l’aimer, se hâter d’accomplir ce qui lui est agréable, se rapprocher de lui, se modeler sur ses attributs : miséricorde, pardon, protection, générosité, science, justice, bienveillance, etc., le suivre dans ses actions, s’efforcer de faire sa volonté, se résigner à ses commandements, se complaire dans ses arrêts supporter ses épreuves avec patience, se persuader qu’on ne peut empêcher ce qu’il a établi dans l’avenir, être convaincu que tout bien dont on jouit vient de ce Dieu qui est le Très-Haut, l’Unique et n’a pas d’associé dans la création. »

Pourquoi l’émir accepta-t-il de se faire recevoir maçon ? Au-delà des motifs géopolitiques et triviaux, le professeur Bruno Etienne émet l’hypothèse que l’émir avait évolué vers un Dâr al-Islâm, régénéré (régénérable, à régénérer) par l’apport occidental spirituel et matériel. Il faisait un double rêve : féconder l’Occident par la spiritualité musulmane, apporter le progrès technique et scientifique à l’Orient arabo-islamique. On trouvera une illustration concrète de cet espoir d’interpénétration dans l’appui qu’apporta Abd el-Kader au projet de percement du canal de Suez, ce qui lui vaudra d’être à côté de l’impératrice Eugénie, le 16 novembre 1869, lors de l’inauguration.

L’émir avait été initié dans au moins quatre confréries : la Qâdiriyya, fondée par le persan Abdal al-Qadir Al-Gilani (1077-1166) et qui insiste sur le « grand djihad » contre les désirs de l’ego, la Nakshbandiya, reposant sur onze principes (répétition du Dhikr, souvenir, retenue, vigilance, conscience de la respiration, voyage intérieur, solitude dans la foule, conscience du temps, des nombres et du cœur), la Shâdhiliyya, issue de l’enseignement d’Abou Hassan al-Chadhili (1197-1258) et qui conjuguait stricte orthodoxie sunnite et respect des doctrines ésotériques et la Mawlawiyya (derviches tourneurs). Sans doute trouvera-t-il dans ces institutions l’idée que la franc-maçonnerie serait la tarîqa (voie/ordre) occidentale par excellence[1].

Diverses difficultés retarderont la réception de l’émir. Au demeurant, ce dernier avait entrepris un nouveau et long pèlerinage de seize mois (janvier 1863-mai 1864) aux Lieux saints de l’islam. Rentrant du port de Djeddah, il débarqua à Suez le 5 juin 1864. A la demande de la loge Henri IV, le 18 juin courant, la loge Les Pyramides, sise à Alexandrie, procéda à l’initiation, aux trois grades, de l’Émir au nom de sa sœur parisienne. Son premier biographe, le colonel Charles Henri Churchill (1807-1889), cousin au quatrième degré de Sir Winston, diplomate, sioniste avant l’heure, fait maçon en 1864 à la loge Palestine n° 415, sise à Beyrouth (Grande Loge d’Ecosse), écrivait : « Au privilège d’être compagnon du Prophète s’ajouta celui plus moderne et plus éphémère, d’être un litre et vrai maçon »[2]. Le 21 juin, Abd el-Kader quittait l’Egypte pour Damas. Le 10 août, en réponse à une lettre de la loge Henri IV, il se félicitait de son appartenance maçonnique :

« J’ai su que le fondement de cette noble société est de faire ce qui est utile aux créatures du Très-Haut, de repousser ce qui leur est nuisible et d’aller sur une voie pleine d’humanité et de fraternité. C’est ce que Dieu le Très-Haut exige de tous Ses serviteurs et ordonne de faire par l’intermédiaire de Ses employés… »

Au printemps suivant, après avoir été accueilli par le Sultan, Abd El-Kader vint à Paris. Logé par le ministre de la Guerre, le maréchal Jacques Louis Randon (1795-1871), il fut accueilli par Napoléon III. Pour des raisons encore mal élucidées, il ne vint pas à la réception prévue le 26 août en l’hôtel du GODF. Le 28 courant, à Amboise, il reçut cependant deux délégations maçonniques locales. Il leur fit une déclaration dithyrambique :

« Je considère la franc-maçonnerie comme la première institution du monde. A mon avis tout homme qui ne professe pas la foi maçonnique est un homme incomplet… »

49016500Le 30, de retour à Paris, il visita sa loge-mère qui lui décerna un diplôme confirmant ses grades. Il y déclara que la franc-maçonnerie était « la plus admirable institution de la terre … ». Lors de son troisième voyage à Paris, à l’invitation de Napoléon III, pour visiter l’Exposition universelle du champ de Mars, il n’eut plus de contact avec les loges françaises. Malgré les allusions à l’émir dans la correspondance de diverses loges, L’Orient à Damas où il est porté comme membre honoraire et Palestine à Beyrouth, il est difficile de dire si l’émir eut une activité maçonnique au Moyen-Orient. Le contexte avait changé. La chute de l’Empire signifiait la fin de la « politique arabe» de Napoléon, remplacée par la volonté colonisatrice de la République. La révolte de Kabylie (1871) fut sévèrement réprimée. Les puissances occidentales continuaient le lent dépeçage de l’Empire ottoman. Par le traité du Bardo (12 mai 1881), la France établissait son protectorat sur la Tunisie beylicale, en théorie sous la souveraineté de Constantinople. L’évolution positiviste de la franc-maçonnerie française l’éloignait de l’idée que l’émir se faisait de cette tarîqa occidentale. Enfin, la réception d’Abd el-Kader en maçonnerie fut l’objet d’un double malentendu : celui de l’émir qui pensait y trouver une institution occidentale authentiquement initiatique, celui des frères français qui voyaient dans l’émir un relais de leur vision civilisatrice européenne. Quoiqu’il en soit, on notera que quatre de ses fils, Muhyi ed-Din, Mohammad, Omar et Ali, rejoindront l’Art royal, les quatre dans des ateliers de la Grande Loge d’Ecosse. Le 26 mai 1883, Abd el-Kader décéda à Damas où il fut inhumé à côté de la tombe de son maître Ibn’ Arabi, avant le retour de ses cendres en Algérie en 1966.


[1]          51dlkwWtpxL._AC_UL320_SR204,320_Sur le parallélisme entre soufisme et franc-maçonnerie, voir Etienne Bruno, Soufisme et franc-maçonnerie, Paris, Dervy, 2008, p. 91-156 et Zarcone Thierry, Mystiques, philosophes et francs-maçons en Islam. Riza Tevfik, penseur ottoman (1868-1949), du soufisme à la confrérie, Paris, Maisonneuve, 1993 ; Secrets et sociétés secrètes en 979_1_02_420119_1_UNE_185_279_1444032959Islam. Turquie, Iran et Asie centrale, XIXe-XXe siècles. Franc-Maçonnerie, Carboneria et confréries soufies, Milan, Archè, 2002; Le croissant et le compas. Islam et franc-maçonnerie, de la fascination à la détestation, Paris, Dervy, 2015, II, 1, Francs-maçons et soufis, p. 133-174.

[2]           The Life of Abd-el-Qader, ex-sultan of the Arabs of Algeria, Londres, Chapman Hall, 1867.

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