Les loges militaires anglaises en France durant la Grande Guerre (1914-1918)

1393493436_15Durant tout le conflit, la British Expeditionnary Force (BEF) se battit au côté des Français et des Belges, d’Ypres à la Somme principalement. Forte de 70 000 hommes à la veille de la guerre, elle passa à 1 600 000 à la fin des hostilités. On peut estimer qu’entre 1/5 et 1/6 des sous-officiers et officiers (28 000 en aout 1914, 165 000 en novembre 1918) appartenaient à la franc-maçonnerie.

Le ministère de la guerre (Secretary of State for War) fut d’abord confié, d’août 1914 à juin 1916, à Lord Horatio H. Kitchener (1850-1916), fait maçon en 1883, par la loge cairote italophone Concordia n° 1226, grand maître du district d’Egypte et du Soudan (1899/1900), puis du Pendjab (1902/9). Après l’intermède (juin-décembre 1916) du futur premier ministre David Lloyd George (1863-1945), le poste, de décembre 1916 à avril 1918, revint à Lord Edward Stanley (1865-1948), 17e vicomte de Derby, grand maître provincial du East Lancashire (1899-1948°. Enfin d’avril 1918 à janvier 1919, Sir Alfred Milner (1854-1925), que certains milieux complotistes accusent d’être franc-maçon occulte et un des pères du « New World Order ».

La BEF fut aux ordres successifs des frères maréchaux Sir John French (1852-1925), fait maçon à la Jubilee Masters Lodge n° 2712, sise à Londres, puis Sir Douglas Haig (1861-1928), reçu apprenti àimages l’Elgin’s Lodge n° 91, sise à Leven (Grande Loge d’Ecosse), mais avancé à la maîtrise en 1924 avant d’être Grand Senior Deacon de l’obédience écossaise. Sir John R. Jellicoe, commandant en chef de la Grand Fleet (marine) sera grand maître de la Grande Loge de Nouvelle Zélande (1922/3).

Plusieurs centaines de militaires maçons anglo-saxons maçonneront sur la terre française. Sans doute à la fois pour s’en tenir aux usages et pour aider la jeune obédience française « régulière », la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière pour la France et les colonies françaises (GLNIRF) sous la grande maîtrise (1913-1918) du professeur Edouard de Ribaucourt (1865-1936), docteur ès sciences, en médecine et en philosophie, et qui comptait alors trois loges, la parisienne fondatrice Le Centre des Amis, la bordelaise ralliée, L ’Anglaise 204 et l’anglophone St George n° 3, Londres décida que les loges militaires de Britanniques se feraient sous des auspices français. Cinq loges d’origine militaire britannique furent ainsi fondées en France entre 1916 et 1918 :

Le Havre et Rouen devinrent les deux têtes de pont de l’empire britannique sur le continent. Pendant cinq ans, la Seine-Inférieure passa à l’heure anglaise. Les deux bases britanniques, sises en Normandie, accueilleront hommes et matériel de tout le Commonwealth : Anglais, Ecossais, Gallois, Irlandais, Australiens, Canadiens, Néo-Zélandais, Sud-Africains, Indiens sans oublier les prisonniers de guerre allemands, les travailleurs chinois et le gouvernement belge installé à Sainte-Adresse. Une loge y fut
allumée dans chaque port.

La n° 4 Havre de Grâce, sise au Havre, consacrée le 31 octobre 1916 cessa ses travaux le 7 janvier 1919 avec le retour de ses 72 membres venus d’Angleterre, Ecosse et Irlande, d’Australie, Canada, Gibraltar, Inde, Malte et Union sud-africaine et des Etats-Unis., dans leur mère-patrie, emportant les archives et les meubles, lesquels furent Recruitment-advertacquis par la Carleton Lodge n° 465, sise à Carp (Grande Loge de l’Ontario) qui les possède toujours.

La n° 5 Jeanne d’Arc, sise à Rouen, fut allumée le 16 décembre 1916, par Magnus Douglas Nicholson, grand trésorier de la Grande Loge Unie d’Angleterre, en présence de l’architecte Charles Barrois (1863-1929), grand maître provincial de Neustrie et futur grand maître (1919-1929) de la Grande Loge Nationale (GLNIRF). L’atelier comptait 106 fondateurs. Son premier vénérable fut le sergent-chef J. R. Walker, passé maître de la City of London Lodge n° 901. Elle se réunissait au Grand Hôtel du Nord, 91, rue du Gros-Horloge. En 1917, elle tint 58 réunions et fit 93 initiations, en 1918, respectivement 41 et 51. La 100e tenue eut lieu le 26 décembre 1918. En 1919, elle se réunira encore 30 fois et procédera à 43 réceptions. Elle cessa ses travaux le 22 mai 1920. Elle fut reconstituée avec le même titre distinctif et le n° 4168 à Londres, où elle maçonne toujours.

Dès le 10 août 1914, les premiers soldats britanniques arrivèrent à Boulogne-sur-Mer. Progressivement, ils installèrent plusieurs camps de tentes et de baraquement. Le port devint à la fois le centre principal de transit des troupes entre le Royaume-Uni et le continent. A 30 km au sud, à Etaples fut installé le plus grand camp britannique de l’Ouest (100 000 personnes en 1917) et vingt hôpitaux. La n° 6 Godefroy-de-Bouillon, à l’orient de Boulogne, créée le 17 février 1917, par des personnels de la Croix-Rouge britannique s’appelait d’abord Earl of Donoughmore, en l’honneur de Lord Richard Hely-Hutchinson, 6e comte de Donoughmore (1875-1948), grand maître de la Grande Loge d’Irlande (1913-1948), pair d’Irlande (1900) et colonel honoraire de la Croix-Rouge (1916/7), lequel refusa l’honneur de donner son nom à cette création (1919).

La n° 7 France 1917, fut établie à Paris, le 21 octobre 1917[1] et la n° 8 Libération, à Bordeaux, le 8 février 1918. Capitale provisoire (août-décembre 1914), Bordeaux devint avec le port de Bassens, le principal centre de débarquement des matériels et de ravitaillement des troupes américaines. Durant tout le conflit, plusieurs centaines de Britanniques et d’Américains (officiers, sous-officiers, soldats, diplomates, journalistes) séjournèrent plus ou moins longtemps à Paris. Ainsi la n° 9 Britannia, installée à Paris, le 23 février 1918, regroupait des journalistes américains et britanniques et des membres de l’Anglo Saxon Lodge n° 343, constituée en 1899, sous les auspices de la GLdF et travaillant au Style Emulation (Emulation Working).

A l’initiative de Sir Fabian Ware (1869-1949), qui avait commencé modestement et empiriquement ce travail dès l’automne 1914, fut créée par charte royale du 21 mars 1917, l’Imperial War Graves Commission avec le prince de Galles, Edouard (VIII) comme président et Graves comme vice-président, poste qu’il occupera jusqu’en 1948. Devenue Commonwealth War Graves Commission (1960), l’association entretient toujours des cimetières militaires de soldats du Royaume-Uni et du Commonwealth dans 150 pays dont 2943 en France, mais également 40 000 tombes de soldats d’autres nationalités et 25 000 de civils. A la différence des Américains qui regroupaient leurs tués dans de grands cimetières, l’Imperial War Graves Commission prit l’option d’enterrer les morts (1 019 882 répertoriés) au plus près de l’endroit où ils étaient tombés. Parmi ses membres se trouvait Rudyard Kipling (1865-1936), à la recherche Rudyard-Joseph-Kiplingdu corps de son fils[2] pour qui il écrivit le poème My Boy Jack[3]. Il participa à la symbolique de la Cross of Sacrifice[4], croix haute de pierre blanche, élaborée par Sir Réginald Blomfield[5] (1856-1942), présente dans tous les cimetières militaires britanniques, avec sur sa face antérieure, une épée de bronze pointe en bas. Il choisit de même l’inscription « Ther name liveth for evermore »[6] (« Leur nom vivra à jamais ») marquée sur la Stone of Remembrance (Pierre du Souvenir), parallélépipède[7] standard (1,5m x 3,5) de pierre blanche, posé sur un socle de trois marches, conçu par l’architecte Sir Edwin Luytens[8] (1869-1944), franc-maçon et théosophe et que l’on trouve dans tous les cimetières qui renferment au moins mille morts. Kipling « inventa » également l’inscription sur les tombes des soldats inconnus britanniques : Known unto God (Connu de Dieu [seul]), tirés de divers versets bibliques. En janvier 1918, après d’âpres discussions entre ses membres et avec divers évêques anglicans, la commission adopta le double choix de la croix et la pierre « areligieuse », sans «shapes associated with particular religions »  dans l’esprit de la Secular religion (religion civile), si typique des loges britanniques. De même, à la différence des américains et des Français, la commission ne retint pas la croix sur chaque emplacement mais une stèle rectangulaire
ginchy2sur laquelle les familles pouvaient faire inscrire quelques mots ou faire graver des inscriptions religieuses. On planta pelouses et fleurs à l’anglaise, et pour chaque état, une flore distincte (érable du Canada, eucalyptus d’Australie).

En 1922, divers Britanniques membres de ladite commission dont Rudyard Kipling, en maçonnerie buissonnière depuis plusieurs années, et Fabian Ware, fonderont à Saint-Omer[9] (Pas-de-Calais), toujours sous les auspices de la GLNIRF (province de Neustrie); une loge avec comme titre distinctif Les Bâtisseurs des Cités Silencieuses et le numéro 12, et comme premier vénérable le colonel Sir Herbert Ellisen (1880-1946). Ladite loge fut recréée en décembre 1927, avec le même titre anglais The Builders of Silence Cities et le numéro 4948, à Londres où elle maçonne toujours.

Extraits  du chapitre VII, Les loges militaires, de l’ouvrage Hiram et Bellone. Franc-maçonnerie et Grande Guerre dans le monde (1914-1918), Paris, Dervy, à paraître octobre 1916.

 

[1] Réveillée en 1979 au sein de la GLNF.

[2] Son fils unique John (Jack) Kipling, dix-huit ans, lieutenant au 2e bataillon des Irish Guards fut tué le 27 septembre 1915 lors de l’attaque de Chalk Pit Wood, à la bataille de Loos (Loos-en-Gohelle, Pas-de-Calais) (25/28 septembre 1915), gagnée par la VIe armée du prince Rupprecht de Bavière (1869-1955). Jusqu’à sa mort, Rudyard chercha la dépouille de John. En 1991, les restes du lieutenant furent identifiés au St. Mary ADS Cemetery (Haisnes-lez la Bassée, Pas-de-Calais), mais certains spécialistes contestent cette identification.

[3]Have you news of my boy Jack?

Not this tidet this tide.

When d’you that he’ll come back?”

Not with this wind blowing, and this tide.

“Has any one else had word of him”

Not this tide.

For what is sunk will hardly swim, 

Not with this wind blowing, and this tide.

« Oh, dear, what comfort can I find? »

None this tide,

Nor any tide,

Except he did not shame his kind— 

Not even with that wind blowing, and that tide.

Then hold your head up all the more,

This tide,

And every tide;

Because he was the son you bore,

And gave to that wind blowing and that tide.

[4] Dans son poème The King’s Pilgrimage, écrit pour la visite du roi George dans les cimetières militaires britanniques en France (1922), Kipling décrit ladite croix comme une «Stark Sword brooding on the bosom of the Cross » :“…Father and mother they put aside, and the nearer love also-

An hundred thousand men that died whose graves shall no man know.

 

And the last land he found, it was fair and level ground

About a carven stone,

And a stark Sword brooding on the bosom of the Cross

Where high and low are one.

 

And there was grass and the living trees,

And the flowers of the spring,

And there lay gentlemen from out of all the seas

That ever called him King…”

[5] Architecte et paysagiste, auteur entre autres  de la construction et de la rénovation de plusieurs dizaines de country houses, du marché couvert d’Hertford (1889), de l’église anglicane d’Aslockton (1890/2), du Lady Margaret Hall, à Oxford (1896/1915), de la Sherborne School (1909/1926), à Dorset, de la New Public Library (1910/14), à Lincoln ou du Lambeth Bridge (1929/32), à Londres.

[6]              “Their bodies are buried in peace; but their name liveth for evermore”, l’Ecclésiaste, 44, 14, dans la King James Bible (“Authorized Version”), 1611.

 

[7]              En réalité, les angles ne sont pas totalement droits car la Pierre est taillée selon le principe du renflement, c’est-à-dire l’application d’une courbe convexe sur une surface à des fins esthétiques.

[8]              Il est l’auteur en autres du Cénotaphe de Whitehall (1920), de la résidence de l’ambassadeur britannique à Washington, de la Queen Mary’s Dolls’ House (1924), du Rashtrapati Bhavati (1912/29), aujourd’hui résidence du président de l’Inde et de nombreuses villas à New Delhi ou de l’Irish National War Memorial Gardens, à Dublin.

[9]              Saint-Omer fut le quartier général du British Expeditionary Force, d’octobre 1914 à mars 1916. Le cimetière de Longuenesse (Saint-Omer Souvenir Cemetery) renferme 2874 sépultures dont 23 de travailleurs du Chinese Labour Corps, 403 tués de la Seconde Guerre mondiale, 34 de civils et 239 de militaires non anglo-saxons.

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