Hiram entre paix et guerre. L’humanisme maçonnique à l’épreuve de la Grande Guerre. version écrite et longue de la conférence publique prononcée le 3 novembre 2016 dans le cycle annuel de la loge Villard de Honnecourt (GLNF)

La Grande Guerre (1914-1918) parce qu’elle est la première guerre véritablement totale a provoqué dans la franc-maçonnerie mondiale une véritable rupture. Le corpus et les institutions maçonniques vont se heurter au choc d’un réel nouveau totalisant et dantesque, à un affrontement destructeur entre idéal et réalité. Les francs-maçons du monde rêvaient d’un humanisme universaliste, d’une cité idéale, de fraternité entre les peuples, de bonheur du genre humain, mais ils étaient également de leur temps, de leur culture, de leur patrie. Au début du XXe siècle naissant, ils oscillaient entre une double fidélité : l’amour de l’humanité et l’amour de la patrie.

La notion d’absoluter krieg avait été théorisée par Carl von
clausewitz-vom-kriege_portrait-pg-titre_1190x794Clausewitz (1780-1831), dans son ouvrage De la Guerre, publié par sa veuve[1]. La logique de radicalisation de l’affrontement entre des belligérants conduit, en théorie, le politique, à mobiliser l’ensemble de toutes les forces possibles pour assurer la victoire, même si pour le général prussien, des forces centrifuges empêcheront toujours cette mobilisation générale. Le monde n’avait pas encore connue de guerre de cette nature. Certes il y avait eu déjà des guerres totales mais localisées comme les guerres du Péloponnèse, les guerres mongoles du XIIIe siècle, la guerre de trente ans, les guerres de Vendée, la guerre d’Espagne antinapoléonienne, mais principalement pour les contemporains de la Belle Epoque, la guerre de sécession (Civil War) (1861/65), la guerre de la Triple-Alliance (1865/1870), entre l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay, d’une part, et le Paraguay[2], d’autre part, et plus près de 1914, la seconde guerre des Boers (1899/1902). La Grande Guerre est donc la première guerre totale (conflit dans lequel tous les moyens sont mobilisés en vue de la victoire), mais à l’échelle mondiale (ou presque).

Comme le reste de la société globale, les maçons y seront confrontés corps et âme. Ante bellum, l’optimisme philosophique maçonnique ne croyait pas possible un conflit généralisé entre états « civilisés ». Comment le corpus maçonnique humaniste se fracassa face à cette brutalisation générale, à la généralisation, la banalisation et la sacralisation de la violence légitime étatique[3] ?

 

  • 1 Un pacifisme maçonnique qui vient de loin…

Comme citoyens, les maçons avaient accepté bien des guerres même s’ils en pinçaient pour Eiréné. Déjà en filigrane dans les Constitutions d’Anderson (1721), un pré-pacifisme était présent dans le corpus maçonnique dans les décennies 1740/1750. En effet toute guerre entre nations, princes ou civils allait obligatoirement provoquer des combats entre frères et créer une contradiction ontologique avec le principe de fraternité universelle. Cette question provoqua diverses discussions entre maçons après la guerre de sept ans (1756/1763). L’idée de fraternité universelle et par conséquent, le projet de construction d’un monde où tous les humains pourraient vivre dans la paix et l’harmonie, deviennent progressivement un des fondamentaux de l’identité maçonnique. Cette« utopie planétaire » spécifiquement maçonnique s’exprima à travers le mythe de « République[4] universelle des francs-maçons » : c’était la conviction à la fois exubérante et naïve que (seules) les loges maçonniques étaient capables de reconstituer la communication universelle, base de la cité harmonieuse et fraternelle, perdue après la chute de la tour de Babel.

Au cours du XVIIIe siècle, l’Ordre s’était développé et dilaté dans toute l’Europe et les Amériques formant un réseau de relations interpersonnelles, de correspondances, de voyages, qui semblaient ouvrir la voie à la réalisation du rêve utopique de ladite « République universelle des francs-maçons ». L’Ordre maçonnique consubstantiellement cosmopolitiste était ainsi à la recherche de la fraternité universelle, opposé aux guerres et aux divers conflits politiques « profanes ». Partout, en loge, l’étranger était considéré comme un frère. Le franc-maçon se devait d’être un homme libre, de bonnes mœurs, respectueux des lois de son pays et tolérant à l’égard des idées civiles et  religieuses de ses semblables. Il devait s’engager à favoriser la paix et la conciliation entre les peuples, les nations et les hommes, tout en se présentant concomitamment comme un patriote et un citoyen exemplaire.

De ces années naîtra progressivement chez divers maçons, l’idée de relire le concept de paix dans une optique kantienne, théorisée dans l’essai publié en 1795, Zum ewigen Frieden. Ein philosophischer Entwurf (Vers la paix perpétuelle)[5]. Mais au XIXe siècle, va se développer en maçonnerie une théorie de la paix qui adaptera l’universel kantien aux intérêts des Etats-Nations. C’est le moment, ou abandonnant le cosmopolitisme des Lumières, les obédiences se nationalisent souvent à outrance. Au fil du temps, l’universalisme des Lumières se mua en un sentiment patriotique, voire nationaliste, qui désormais rencontrait une difficulté ontologique dans la conciliation du cosmopolitisme avec le nouveau cours cocardier et chauvin du XIXe siècle. Les deux tendances devenaient de plus en plus inconciliables. Au fil du temps cette attitude de respect absolu envers les institutions de l’État set transformera en un sentiment patriotique, de plus en plus difficilement compatible avec l’universalisme des origines. Le problème avait commencé à se poser de manière évidente après la Révolution française et surtout lors de l’apparition du nationalisme au début du XIXe siècle, comme annoncé ci-dessus : La première conséquence de ces changements a été la généralisation d’obédiences nationales, vire nationalistes, toutes autonomes et souveraines, indépendantes les unes des autres, et souvent à la recherche de la protection des États, qui à leur tour se sont servis de la maçonnerie la transformant souvent en appareil idéologique d’Etat.

 

  • 2, Des maçons pour la Paix…

0b347b_ef797e3dcea04264a7bd59283909e366-mv2La guerre de Sécession et les guerres de Napoléon III marquent le départ du pacifisme occidental[6]. Il semble qu’un nombre certain de maçons s’agrégea au mouvement en considérant que la paix allait de soi avec les principes de l’Ordre et en participant aux premières manifestations pacifistes. Cependant l’exigence constante, mais de plus en plus difficile, cherchant à concilier cosmopolitisme et patriotisme fait que la Franc-maçonnerie refusera les thèses du pacifisme intégral ou absolu défendues, à partir de 1815-1816, par les Peace Societies américaines et britanniques. Le pacifisme
maçonnique sera de type conditionnel ou démocratique : il se donnera comme objectif de préserver la paix à travers le droit et par des réformes qui devaient conduire à l’affirmation d’une société plus équitable et plus juste. Ce pacifisme maçonnique ne refusait pas la guerre en tant que telle : au contraire, il reconnaissait même une légitimité dans le cas où, lorsque le droit et la justice étaient menacés, cette guerre servait à se défendre. Les plus engagés imagineront même le concept de « nation armée » pris comme modèle la notion suisse du « citoyen armé » en opposition à l’armée professionnelle[7].

Mais la franc-maçonnerie n’a jamais été un corps social et culturel homogène.  Alors, on se heurte à une première difficulté méthodologique. Comment apprécier, dans ces années  1890/1900 le rôle de la famille maçonnique d’alors ? La plupart des obédiences ne communiquait pas publiquement alors que les plus bruyantes n’étaient pas obligatoirement représentatives de la majorité silencieuse. Comment appréhender les idées du peuple maçonnique ? Selon l’annuaire du BIRM [8], la franc-maçonnerie aurait compté, en 1913, 23 812 loges et 2 095 000 maçons. Compte tenu des oublis volontaires ou non de cette revue, on peut arrondir ces chiffres à environ 25/27 000 ateliers et 2 250/2 280 000 maçons. Il est donc quasi-impossible de savoir ce que pense cette masse de frères. Néanmoins, très majoritairement, chaque fois qu’il est possible, collectivement ou individuellement, d’appréhender, d’approcher ou de subodorer le choix des maçons, on découvre que les frères étaient, peu ou prou, engagés dans ledit mouvement la paix par le droit[9]. Au demeurant le mot pacifisme (1901) est né dans cette mouvance. Les ligues de paix voulaient ainsi se distinguer du pacifisme antimilitariste anarchiste ou socialiste, mais également de la non-violence dite alors tolstoïsme, et de son corollaire l’objection de conscience.

En effet, si les opinions publiques étaient foncièrement nationalistes, concomitamment on observe des initiatives pacifistes, avec le lancement en 1887 de l’Association La Paix par le droit (APD), animée par l’universitaire français Théodore Ruyssen (1868-1967), qui la présidera de 1897 à 1948, auteur d’une Philosophie de la Paix éditée en 1904 chez Giard et Brière, la création du Bureau international de la paix de Berne en 1891, cofondé et présidé par l’écrivain et parlementaire Fredrik Bajer (1837/1922) auquel succéda en 1907 le frère avocat Henri La Fontaine (1854/1934), sénateur socialiste belge & l’attribution du premier prix Nobel de la paix en 1901, à Frédéric Passy et Henri Dunant (1828-1910)[10].

Les puissances se rencontrèrent par deux fois, à La Haye, en 1899, à l’initiative du tsar Nicolas II, et en 1907. La première en présence de 27 états vit la création de la cour internationale de La Haye, l’interdiction de certaines armes et munitions & l’adoption de lois et coutumes de guerre sur terre et sur mer ; La seconde (44 états), à l’initiative du président Théodore Roosevelt[11], modifia les trois conventions de 1899, en adopta dix nouvelles ainsi que d’autres actes mentionnés dans l’Acte Final (règlement pacifique des litiges internationaux et de la guerre sur terre, droit & coutumes de la guerre terrestre et maritime, droits et devoirs des neutres, ouverture des hostilités, obligatoirement précédée d’une déclaration de guerre). Une troisième conférence internationale, était prévue en 1915.

C’est dans ces assemblées que l’on trouve de façon récurrente despacifisme_carte_02francs-maçons qui ont joué un rôle de premier plan dans les organisations internationales pour la paix[12]. Cette mobilisation en faveur de la paix aura des conséquences sur la mise en place d’un nouveau système de relations maçonniques internationales. Il s’agissait d’inventer et de faire vivre une structure de coordination supranationale entre les différentes obédiences comme une sorte de condition préalable pour retrouver le cosmopolitisme des Lumières, briser les barrières du nationalisme et se constituer un contre-modèle du chaos profane, savoir la cité idéale. Ce n’est pas un hasard si, à partir de 1889, les premières rencontres maçonniques ont été mises en place au niveau international, en se superposant ou bien en s’alternant avec les rencontres du mouvement pour la paix. A noter que l’antimaçonisme de cette époque qui d’une certaine manière est aussi constitutif de l’éthos maçonnique fit de la franc-maçonnerie un agent de guerre, et cette vision ne sera pas sans conséquence sur les maçons, notamment dans les décennies 1920 et 1930.

Le premier congrès « international » maçonnique se déroula à Paris en juillet 1889 à l’occasion de l’Exposition Universelle et des célébrations autour du Centenaire de la Révolution française, mais il ne regroupa qu’une douzaine d’obédiences (Belgique, France, Suisse, Hongrie, Espagne, Portugal, Grèce, Brésil, Australie et Massachussetts). La proposition du grand secrétaire du Grand Orient National d’Espagne, Eduardo Caballero de Puga (1847-1843), de créer une « fédération maçonnique internationale »fut « écoutée avec beaucoup d’intérêt », mais n’eut de suite. Le XXe se tint à La Haye (1913). Le XXIe aurait dû se tenir à Vienne, les 15/19 septembre 1914.

Dans ce vaste mouvement géopolitique, la franc-maçonnerie suisse commence à jouer un rôle central dans le pacifisme maçonnique. L’idée d’une structure supranationale maçonnique fut reprise et relancée par la Grande Loge Suisse-Alpina, qui allait devenir l’un des promoteurs principaux du projet. La deuxième rencontre maçonnique internationale fut organisée à Anvers en 1894, en parallèle avec l’Exposition universelle, afin d’attirer de nombreux visiteurs. Dans cette rencontre, les liens entre l’engagement maçonnique et le pacifisme apparurent plus étroits, symbolisés notamment par la figure de l’avocat bruxellois Henri La Fontaine hlfportrait_4(1854/1943), autre prix Nobel de la Paix (1913), sénateur socialiste, militant féministe, vénérable de la loge bruxelloise Les Amis Philanthropes (GOdF), promoteur de la co-masonry belge, fondateur et secrétaire général de la Société Belge de l’arbitrage et de la paix, et futur président du Bureau international de la paix (1907/1943). De même ce fut l’avocat monsois Auguste Houzeau de Lehaie (1832/1922), banquier, parlementaire libéral, professeur d’économie politique, géographe, botaniste et grand-maître (1893/5) du GOdB qui fut chargé, par l’Union interparlementaire, de rédiger un rapport intitulé Cour permanente d’arbitrage dont le texte définitif sera présenté à la conférence de La Haye en 1899.

Après les conférences maçonniques de La Haye/Amsterdam (1896) et de Paris (1900, la conférence de Genève (1902) mit enfin sur pied, une institution internationale, sise à Neuchâtel, avec un triple objectif :

*« fournir aux Puissances maçonniques toutes les informations et les études qui lui seront demandées » ;

*« constituer une bibliothèque et des archives » ;

*« faciliter la préparation des Congrès maçonniques et en publier les travaux ».

Même si le pacifisme n’était pas cité dans les statuts du bureau, il devint le thème central et dominant des congrès maçonniques. Celui de Genève émit le vœu que le 18 mai fut journée internationale de la paix. L’arbitrage et la paix seront les thématiques principales abordées lors du congrès maçonnique international de Bruxelles (août 1904). Mais il se prononcera également sur d’autres points :

* Rétablissement des liens de fraternité entre tous les Maçons ;

* Organisation de la fête de la paix dans le monde entier ;

* Lutte contre le chauvinisme et le militarisme ;

* Promotion du libre-échange et abolition des frontières fiscales.

Dans cette effervescence maçonico-pacifique, on ne sera pas surpris de constater une surreprésentation des maçons parmi les Prix Nobel de la Paix attribués de 1901 à 1938. Sur 29 prix attribués, neuf le furent à des maçons, soit un tiers environ.

 

  • 3. Les Enfants d’Hiram à la recherche de l’impossible unité…

Même si ces congrès[13] ne rassembleront que le 1/10 environ du landerneau maçonnique, l’esprit maçonnique soufflera partout. Partout, on tentera de rétablir le dialogue parmi les Enfants d’Hiram, même si les impératifs géopolitiques des obédiences demeurent prégnants. Les relations (et souvent l’absence d’échanges) entre les trois grandes puissances maçonniques d’Europe (par ordre décroissant d’effectifs, le Royaume-Uni, le Reich allemand et la France) en offrent un bon exemple.

La Grande Loge Unie d’Angleterre d’abord sous la grande maîtrise depuis 1901, d’Arthur, duc de Connaught, assisté du pro grand master depuis 1908, Arthur Oliver (1869-1935), 2e Lord Ampthill, ancien d’Eton, diplômé d’Oxford, champion d’aviron, ancien secrétaire privé (1895/7) de Joseph Chamberlain, ancien gouverneur de Madras et ancien vice-roi des Indes (avril-décembre 1904) & du grand secrétaire depuis 1892, Sir Edward Letchworth (1833-1917).

*** Profitant en autres de la « cosmopolitisation » de la capitale (dans la décennie 1910, le Greater London comptait 7 250 000 habitants dont 28 000 Allemands, 12 000 Français et 11 000 Italiens, ouvriers, domestiques, employés de l’hôtellerie, musiciens, enseignants, réfugiés, commis voyageurs, négociants ou hommes d’affaires, avec églises, associations culturelles et professionnelles, organisme de bienfaisance et journaux), en 1903, le major John W. Woodall (1831-1905), ancien grand trésorier de la Grande loge Unie fonda avec 16 autres maçons un club afin de promouvoir la paix grâce à la franc-
maçonnerie. Cet International Masonic Club voulait réunir des maçons étrangers sous l’obédience anglaise et favoriser les rencontres entre maçons de divers pays. La première réunion eut lieu le 26 mars 1904 au Café Royal, Regent Street. En 1910, le Club comptait 200 membres. Il recrutait principalement dans diverses loges « étrangères ».

Pour pérenniser cette initiative, en 1910/1911, fut fondée, à partir de quatre loges non anglophones, l’Anglo Foreign Lodges Association, présidée par Frederick C. Van Duzer, ancien vénérable de l’America Lodge. Son but était de “promouvoir la Franc-maçonnerie, la Fraternité, l’Amour et l’Harmonie” dans le monde :

« To promote Freemasonry, Brotherly Love and Harmony amongst different nationalities and cultures, to create a harmonious Association for the members to enjoy the differing working Masonic rituals offered by their respective Countries of origin…

238-logo-jpg*Le plus ancien des quatre ateliers fondateurs était la Pilgrim Lodge n° 238, érigée en 1779 sous le nom de Der Pilder. Il travaillait en allemand et en 1854, il adopta le rituel dit de Schröeder.

*La deuxième loge était la francophone La France n° 2060, consacrée en 1884 par le grand maître Galles. Elle regroupait des Français qui voulaient rester dans la « régularité » anglaise et travaillait selon le Style Emulation traduit en français par Henri Bué (1843-1929), traducteur d’Alice au Pays des Merveilles.

* La Loggia Italia n° 2687 consacrée le jour de la Saint Patrick (17 mars 1898), à l’hôtel Cecil, dans le Strand, fut fondée par 21 maçons italiens qui vivaient et travaillaient à Londres, issus des loges Great Northern n° 1287, New Cross n° 1559, Sir Hugh Myddelton n° 1602 et Rothesay n° 1687.

*L’Entente Cordiale Lodge n° 2796 fut fondée en 1899 par le grand maître Galles. Son titre distinctif était éminemment politique puisqu’il annonçait le rapprochement franco-britannique de 1904[14].

*En 1908 fut constituée la Deutschland Lodge n° 3315

* en 1909 fut érigée l’America Lodge n° 3368 composée principalement par le personnel diplomatique des Etats-Unis.

La première réunion de l’Anglo Foreign Lodge Association eut lieu le 10 mars 1910 en présence du pro grand maître Olivier Russel, 2e Lord Ampthill [15], et du député grand maître Sir Frederick Halsey. Elle fut présidée par le vénérable de la Pilgrim Lodge, l’ingénieur chimiste Oscar Guttman (1855-1910), spécialiste des explosifs. Des toasts furent portés en l’honneur du roi Edouard VII, du kaiser Guillaume II, du président français Armand Fallières, du roi d’Italie Victor Emmanuel III et du président américain William H. Taft.  La seconde, le 8 mai 1911, fut placée sous la présidence d’Henri Le Forestier, ancien vénérable de La France. Le troisième rassemblement se déroula le 17 avril 1912 ; il fut dirigé par Francesco Bochet qui venait d’apprendre la disparition, dans la nuit du 14 au 15, lors du naufrage du Titanic, de son frère Pietro Giuseppe, 2e maître d’hôtel sur le transatlantique. Outre Lord Ampthill et Sir Halsey, étaient présents Sir Edward Letchworth, le chanoine X.W. Barnard, grand chapelain, John H. Griffiths, grand trésorier, Léon Wilkinson, grand greffier et Sir George Wyatt Truscott (1857-1941), 1er baronnet, Lord Maire de Londres pour 1908. Pour 1913, au meeting du 15 mai, quartier_la_tentel’invité d’honneur fut le pasteur Edouard Quartier-la-Tente (1855-1925), grand maître de la Grande Loge Suisse Alpina et grand chancelier du Bureau international des relations maçonniques. La réunion du 11 mai 1914 fut présidée par la loge germanophone, comme un pied de nez au conflit qui s’annonçait quelques semaines plus tard, mais en ce printemps, les loopings aériens de Sir W. Churchill au-dessus de la capitale, semblaient plus inquiétés les Londoniens que les éventuelles foudres de Mars.

***Malgré la course aux armements terrestres et navals avec le Reich, la Triple Entente, les rivalités coloniales et la féroce concurrence industrielle et commerciale avec le made in Germany, le Royaume-Uni avait besoin de la paix pour maintenir sa prospérité. Aussi actes d’hostilité et période d’ouverture envers Berlin alternaient. C’est dans ce contexte qu’on doit lire le développement au plus haut niveau des relations maçonniques anglo-allemandes, ou plutôt anglo-prussiennes[16]. Alors que les relations hiramiques franco-allemandes se limitaient à des micro-obédiences allemandes et à des maçons français qui n’obtinrent jamais l’appui public de leurs obédiences, les contacts maçonniques anglo-allemands se firent au plus haut niveau officiel avec les visites à Berlin, d’une délégation de grands officiers de la Grande loge Unie d’Angleterre conduite par le pro grand maître Lord Oliver Russel, 2e baron Ampthill [17], une première fois début 1912[18], une deuxième fois l’année suivante, où il fut fait grand maître d’honneur des trois Grandes Loges prussiennes[19]. Entre ces deux voyages, les trois grands maîtres prussiens (Stanislas, comte zu Dohna-Schlodien (1852-1933), Landesgrossmeister de la Große Landesloge, le generalleutnant Adalbert Wagner (1848-1916), Großmeister de la Royal York & l’architecte Otto Techow (1848-1919), National Großmeister de la National Mutterloge) furent reçus à Londres. A cette occasion, Ampthill dressa des couronnes à la spiritualité maçonnique allemande. Il est vrai que culturellement, les maçons anglais se sentaient plus en harmonie avec leurs frères allemands qu’avec les Français soupçonnés d’athéisme, de politicaillerie et … d’anglophobie. En mai 1914, une délégation de frères prussiens se rendra à nouveau à Londres.

Cette géopolitique obédientielle est à opposer au difficile rapprochement franco-allemand. A l’initiative de l’avocat français Lucien Le Foyer (1872-1953), futur grand maître de la GLdF (1928/30) & du cardiologue allemand Heinrich Kraft (1867-1931 ?), vénérable de la loge strasbourgeoise An Erwins Dom, cette idée fut officialisée au congrès ci-dessus cité de Bruxelles (1904) comme tâche prioritaire. Après quelques réunions informelles entre les loges françaises et les loges allemandes (à Strasbourg, Nancy, Lyon et Colmar), une première rencontre eut lieu au Col de la Schlucht, dans les Vosges, à la frontière franco-allemande (juillet 1907), grâce à l’action du notaire français Charles Bernardin (1860-1939), plusieurs fois conseiller de l’ordre du GOdF & de Ries, vénérable de la loge Zur Treue, sise à Colmar. Environ 400 francs-maçons y participent. L’année suivante, en juillet 1908, une deuxième rencontre se déroula à Bâle. La troisième réunion se tint à Baden-Baden en juillet 1909 «  en pleine Allemagne ». La quatrième rencontre ne put se tenir en juillet 1911 à Paris, à cause de la crise franco-allemande dite d’Agadir. Elle trouva portes closes rue Cadet car l’exécutif du GOdF craignait des réactions germanophobes et antimaçonniques. Pour éviter pareille déconvenue, les rencontres suivantes se situèrent en pays neutre : en 1912, à Luxembourg, à l’initiative de la loge luxembourgeoise La Concorde Fortifiée et en ob_87d434_vi-manifestation-lahaye-19131913, à La Haye, sous l’égide du GOdPB et en présence de 400 délégués de quatorze pays. Parmi ces derniers, on trouvait le journaliste autrichien Alfred Hermann Fried (1864-1921), co-fondateur de la DeutscheFriedensgesellschaft (Société allemande pour la paix) (1892) directeur (1891) de la revue « Die Waffen Nieder » (À bas les armes !), devenue « Die Friedenswarte » (La Tour de guet de la paix) et tout nouveau Prix Nobel de la paix (1911). La réunion suivante était fixée le 16 août 1914 à Francfort-sur-le-Main.

Fried était également engagé dans le mouvement espérantiste. Suite au premier congrès international d’espéranto a lieu à Boulogne-sur-Mer (1905) fut fondé l’Espéranto Framasona, organisation paramaçonnique internationale à laquelle il est possible d’adhérer en dehors de toute appartenance obédientielle. Plusieurs rencontres espérantistes s’en suivirent : Genève (1906), Cambridge (1907), Dresde (1908) et Anvers (1911). Mais ce fut seulement à Berne (1913) que fut structurée l’association sous son nom actuel d’Universala Framasona Ligo (Ligue universelle des Francs-maçons) dont le premier président sera l’avocat portugais Sebastião de Magalhães Lima (1850-1928), parlementaire républicain, ministre de l’instruction publique (mai 1915), membre du Bureau international de la paix et grand-maître du Grand Orient Lusitanien Uni (1907-1928). Ce mouvement demeurera marginal, sauf en Espagne (Canaries & Baléares notamment).

On voit donc que toutes les initiatives pour fédérer la famille maçonnique ne produisirent que des effets limités. Le semi-échec du BIRM en est un bon exemple. A Paris (31 août/2 septembre 1900), la création d’un bureau permanent dont le support serait la Grande Loge Alpina, fut arrêtée. Le 17 décembre, une circulaire signée par l’exécutif d’Alpina fut envoyée aux principales puissances maçonniques. L’initiative eut un certain écho puisque deux ans plus tard, à Genève, vingt-deux grandes loges et huit juridictions de grades magistraux « écossais » adoptèrent les statuts d’un Bureau International de Relations Maçonniques/International Bureau of Masonic Affairs/Die Freimaurerische Weltgeschdftsstelle. Le nouvel organisme, installé à Neuchâtel et animé par l’ancien grand maître suisse, le pasteur pacifiste Edouard Quartier-La-Tente, conseiller d’Etat du canton de Neuchâtel (1898/1922), se voulait un simple instrument d’information infra-maçonnique. Le Bureau se contentait de recueillir «tous les renseignements sur l’organisation et l’activité de la Maçonnerie universelle», sans se prononcer «sur la régularité ou l’irrégularité» des puissances maçonniques et sans «la prétention de classer les Maçonneries diverses par rang de valeur». Des Annuaires furent publiés mais ils furent l’objet de polémiques pas toujours fraternelles. Ainsi en 1903, par exemple, des informations relatives à la franc-maçonnerie afro-américaine furent rassemblées mais devant la véhémente protestation des obédiences nord-américaines « caucasiennes », le Bureau recula, s’excusant de son «inexpérience» face aux «clandestins» (sic) qui disparurent des Annuaires. Il en fut de même pour la franc-maçonnerie mixte, certaines obédiences latino-américaines, européennes ou marginales. Néanmoins, l’édition 1914 couvrait au moins 90% de la sphère maçonnique mondiale. Malgré ce lien, les rencontres citées ci-dessus continuèrent à être boycottées par la franc-maçonnerie anglo-saxonne et scandinave, et par la très grande majorité des obédiences d’Amérique latine et d’Allemagne. Dominées par la franc-maçonnerie « latine » européenne, ces manifestations abandonnèrent progressivement leur projet universaliste au profit d’options particulières.

4 Hiram marche au canon… Le cas italien

recruitment-advertLe subtil équilibre entre la double allégeance, la patrie et l’humanité, explosa avec le début du conflit. Hiram marcha au canon. Partout les obédiences, les loges et les maçons s’inscrivirent ultra-majoritairement dans l’Union sacrée, la Burgfrieden (« paix civile ». Ainsi dès le 2 août 1914, dans un communiqué commun, la GLdF et le GOdf apportèrent leur soutien à la politique du 1er (13 juin-26 août 1914) cabinet du frère René Viviani, dans lequel siégeaient sept ou huit maçons sur dix-huit ministres et sous-secrétaires d’Etat.  Les obédiences ne quitteront plus l’Union sacrée. Symboliquement ce fut le seul moment de leur histoire sous la 3e République où la Rue Puteaux et la Rue Cadet portèrent à la grande–maitrise des généraux , à la GLdF, de 1913 à 1918, le général de division (R1905) Peigné (1841-1919), polytechnicien, spécialiste de l’artillerie, et au GOdF, le général d’armée (1916 ; R1919) Augustin Gérard (1857-1926). Partout dans le monde, les obédiences maçonniques furent en osmose « idéologique » avec la société globale de leur pays. La nationalisation des institutions maçonniques joua à plein. Seules quelques franges, à partir de 1916/7, notamment en France et en Hongrie, critiquèrent ouvertement ces choix et optèrent pour le pacifisme (paix immédiate sans annexion, sans indemnité).

Seule la franc-maçonnerie italienne fut un temps en inadéquation avec les choix gouvernementaux et la majorité de l’opinion publique. Membre de la Triplice (1882), l’Italie quitta ses anciens alliées, se proclama neutre dans un premier temps, signa avec l’Entente le pacte de Londres (26 avril 1915) et déclara la guerre à l’Autriche-Hongrie le 24 mai suivant. La franc-maçonnerie fut dans ce processus un actif lobbyiste belliciste pro-allié. Dans ces années, elle comptait environ cinq cent loges et vingt mille membres. Le rôle civique et sociétal de la franc-maçonnerie italienne fut théorisée par Adriano Lemmi (1822-1906), riche négociant et banquier livournais, anticlérical, ami de Francesco Crispi (1819-1901)[20], grand maître du Grand Orient d’Italie (Palazzo Giustiniani) de 1885 à 1896, puis grand commandeur du Suprême Conseil d’Italie de 1896 à 1906, mais cet engagement ne fut pas sans poser diverses difficultés au sein de l’institution. Son successeur, le juif d’origine anglo-italienne, Ernesto Nathan (1845-1921), futur maire de Rome (1907-1913), tenta de la ramener dans une voie spirituelle et philanthropique. Le nouveau grand maître élu en 1904, Ettore Ferrari (1845-1929), président de l’Académie des Beaux-arts de Rome, ancien député progressiste, opposé à Crispi, francophile, laïque anticlérical, chercha à repolitiser l’obédience provoquant à son tour, une nouvelle scission en 1908 dite de la Piazza del Gesù, avec la création de la Serenissima Gran Loggia d’Italia, sous la direction du pasteur méthodiste Saverio Fera (1850-1915). A la veille de la Grande Guerre, la franc-maçonnerie italienne était sur le déclin, attaquée à la fois par les socialmassimalisti (aile gauche du parti socialiste) qui la jugeaient « bourgeoise », les nationalistes qui l’accusaient, notamment lors de la guerre de Libye (1911-1912), d’être « internationaliste », « cosmopolite » et anticolonialiste, et les catholiques qui la déclaraient antireligieuse, philosémite et « amorale ». Le 21 mars 1914, Giolitti démissionna et fut remplacé par celui qu’il croyait être son homme-lige, Antonio Salandra (1853-1931). En avril, à Ancône, au 14e congrès du parti socialiste, la motion du professeur Giovanni Zibordi (1870-1943), soutenue par les socialmassimalisti conduits par Benito Mussolini, demandant l’incompatibilité entre le parti et la franc-maçonnerie, obtint 27 378 votes sur un total de 34 152. La même mesure d’exclusion (mais non contraignante) fut adoptée le mois suivant, au congrès syndical de Mantoue de la Confederazione generale del Lavoro. Néanmoins en 1914, la franc-maçonnerie italienne demeurait dynamique avec 27 000 membres. Majoritairement progressiste, très midddle class, bien implantée dans les moyennes et petites villes, elle jouait un rôle politique et social non négligeable. Lors du déclanchement de la Grande Guerre, la franc-maçonnerie italienne fut divisée entre interventionnistes et neutralistes à l’image du royaume. Dans le camp des premiers, on trouvait la droite libéralo-conservatrice dont Antonio Salandra, Sidney Sonnino et le Corriere della Sera (Milan, 1876), de Luigi Albertini (1871-1941), le roi plus ou moins, une majorité d’officiers, les irrédentistes, les républicains et les radicaux de la tradition mazzinienne, les socialmassimalisti conduits par Mussolini [21], les nationalistes comme le poète Gabriele d’Annunzio[22] (1863-1938), les grands industriels du Nord et les artistes et intellectuels futuristi comme le poète et dramaturge Filippo Marinetti (1876-1944). Dans l’autre camp, on rencontrait la majorité des moyennes et petites bourgeoisies libérales urbaines, la grande masse des catholiques et du clergé romain derrière les papes Pie X, puis Benoît XV, beaucoup de généraux, le centre gauche giolittisto, la majorité des socialistes, les pacifistes et/ou antimilitaristes et les anarchistes. Autant qu’on puisse le mesurer avec précision, les seconds étaient majoritaires mais divisés et timorés. En revanche, les interventionnistes (surement minoritaires à l’été-automne 1914) disposaient d’une redoutable force médiatique (dans laquelle divers maçons jouèrent un rôle certain) qui eut des effets intimidants et entrainants en faveur de l’entrée en guerre aux côtés des Alliés. La minorité maçonne préférait une neutralité conditionnelle, de peur que la participation de l’Italie dans le conflit, n’entraînât des troubles sociaux et politiques. Beaucoup se situait dans l’esprit pacifiste et les rêves internationalistes des décennies 1900 (Cour de La Haye, Jeux Olympiques, prix Nobel de la Paix, etc.). Néanmoins, la franc-maçonnerie, majoritairement inscrite dans le mazzinisme[23] et l’irrédentisme[24], militait pour l’entrée en guerre de l’Italie contre les Empires centraux à l’image du grand maître Ferrari qui, en septembre 1914, prit explicitement partie pour les Alliées. Il appuya la création à l’automne 1914 de la Légion garibaldienne, composée de trois bataillons de volontaires italiens. Parmi les Camicie rosse qui combattirent aux côtes des Français, on trouvait de nombreux maçons et les six petits-fils de l’illustrissimo frère Giuseppe Garibaldi (1807-1882), le héros des Deux-Mondes. Il apporta également son soutien aux loges et cercles (très fortement maçonnisés) irrédentistes de Fiume (Rijeka)[25]. L’Associazione nazionale Trento-Trieste était également grandement portée par des maçons. Les frères interventionnistes militaient pour l’achèvement du Risorgimento[26] par une quatrième[27] guerre « juste » d’indépendance destinée à parachever la nation italienne. Souvent sympathisants du libéralisme britannique et/ou des idéaux de la Révolution française, farouchement anticléricaux et antipapistes, ils dénonçaient l’obscurantisme de l’Axe. L’interventionnisme maçonnique ne fut pas pour rien dans l’entrée en guerre de l’Italie[28]. Le 2 août 1914, le cabinet Salandra proclama lacorteggiamento_italia neutralité italienne, mais réclamait à Vienne des compensations territoriales. La mort de San Giuliano le 16 octobre vit l’arrivée aux affaires étrangères du tripliste Sonino qui entama des négociations avec ses deux toujours alliés d’autant que l’état-major italien faisait connaître au pouvoir politique l’impréparation de l’armée. L’entrée dans le conflit de la Turquie avec l’Axe modifia la donne géopolitique car Rome avait espéré de nouveaux gains territoriaux sur l’Empire ottoman. Les négociations avec Berlin et Vienne s’enlisèrent alors que des contacts avec les alliés aboutirent au traité secret de Londres (26 avril 1915). Le 4 mai, l’Italie dénonçait la Triplice. Le 23 (avec effet au lendemain), Rome déclarait la guerre à l’Autriche-Hongrie mais seulement le 28 août suivant à l’Allemagne.

 

  • 5 l’« apocalystisation »[29] des thèmes maçonniques…

A côté de cette ferveur nationaliste et belliciste, le caractère total de la Grande Guerre va bouleverser la lecture des thèmes maçonniques, notamment le sacrifice d’Hiram et la destruction du Temple dans un sens « apocalystique ». Il va sans dire que sans faire de l’ »idéologisation » et de la symbolisation excessives, des mots, des phrases comme Enfants de la Veuve ne pouvaient pas ne pas être réinterpréter.

Relu, le mythe d’Hiram se mua en une nouvelle interprétation du devoir conduisant au sacrifice. En effet, pour le combattant « ordinaire », le devoir patriotique peut mener au sacrifice mais il n’est ni inéluctable, ni même recherché. Ce sacrifice est si l’on peut dire un sacrifice légal et contraint qui bien qu’honorant celui qui le subit laisse à penser que s’il avait le choix, il ne l’aurait pas choisi. Pourtant dans toute une série de discours maçonniques, notamment dans les éloges des tués au front, on honorait un frère martyr qui avait obéi à un devoir inéluctable conduisant inexorablement au sacrifice suprême. Ce fut le cas des panégyriques du Girondin Henri Collignon (1856-1915), docteur en droit, ancien préfet (1896/8 ;1899/1906), secrétaire général de la présidence de la République (1912/3), conseiller d’Etat (1913), vénérable de la loge Alsace-Lorraine qui s’était engagé, à cinquante-huit ans, comme simple soldat de 2e classe, dès l’été 1914 au 46e régiment d’infanterie, unité casernée à Paris et Fontainebleau. Il n’avait accepté que l’honneur d’être porte-drapeau, non sans avoir refusé plusieurs fois d’être promu sous-lieutenant. Il fut tué le 15 mars 1915, à Vauquois, à 25km à l’ouest de Verdun. Comme Hiram, le héros bleu horizon a agi sans y être poussé, en dehors de toute contrainte qui aurait pesé sur sa volonté, en toute autonomie, par pure obéissance à un ordre que l’on s’est donné à soi-même pour obéir à une sorte de fatum hiramique. Son sacrifice
s’exprime à deux niveaux : celui d’une conscience que l’on pourrait nommée primaire qui est celle de l’inéluctable et qui consiste à faire son devoir car on doit le faire et celui d’une conscience secondaire qui relève du libre arbitre.

dix-wartriptych

Parfois l’identification hiramique est plus simpliste, au 1er degré si l’on peut dire. Ainsi on trouve un texte dans une revue italienne dans lequel les trois mauvais compagnons sont nommés Guillaume, François-Joseph & Mehmed[30].

L’autre thème maçonnique réinvesti et réinterprété fut celui de la destruction/reconstruction du temple. Il entrait en résonance non seulement avec les désolations matérielles, les gueules cassées, les corps meurtris à réparer et les blessures morales à résilier, mais également avec la dénonciation des certitudes et des illusions d’une modernité dominatrice qui avait engendré un tel chaos et avec la nécessité de rebâtir des normes et des valeurs d’un monde nouveau. D’une certaine manière, c’est la « philosophie » qui soutient les rassemblements maçonniques dits de la paix organisés le plus souvent à l’initiative des obédiences françaises. Ce n’étaient pas des tentatives de « paix blanche », sans annexion, ni indemnité, pour arrêter, hic et nunc, les conflits, mais pour préparer le monde de l’après-guerre que l’on espérait définitivement pacifique après la victoire des Alliés. Ainsi du 14 au 16 janvier 1917, se tint à Paris, rue Puteaux, une Conférence des Maçonneries des nations alliées, organisée par les loges d’Ile-de-France du Grand Orient de France et de la Grande Loge. Six résolutions furent adoptées :

***dénonciation des déportations et du travail forcé des jeunes gens, notamment en Serbie occupée par les austro-allemands depuis l’automne 1915;

***condamnation des massacres d’Arméniens depuis avril 1915, par l’armée ottomane avec la complicité d’officiers allemands ;

***remerciements aux maçons suisses pour leur aide ;

*** remerciements aux maçons américains pour leur aide (ces deux points relèvent plus de la rhétorique et du choix de s’attirer la bonne grâce des maçons des deux pays que d’un véritable appui très opératif) ;

***hommage au grand maître belge Charles Magnette, arrêté pour avoir dénoncé la déportation de travailleurs belges (62 000 aux s’ajouteront 20 000 Français) dans les usines allemandes à compter d’octobre 1916 ;

***dénonciation des torpillages des navires de commerce, des incendies ou pillages des villes occupées ou évacuées et du survol des villes par les zeppelins.

Un manifeste fut publié à destination des francs-maçons des puissances neutres. Il affirmait que « la victoire des alliés sera la victoire du pacifisme ». Le physiologiste Charles Richet (1850-1935), prix Nobel de médecine 1913, espérantiste, futur président (1920-26) de la société française d’eugénique, prononça un vibrant plaidoyer en faveur de la création d’une Société des Nations. Quelques mois plus tard, toujours à Paris, du 28 au 30 juin 1917, se réunit un Congrès des Franc-maçonneries des puissances alliées et neutres, qui rassembla notamment des délégations d’Argentine, de Belgique, du Brésil, d’Espagne, des Etats-Unis, de France, d’Italie, du Portugal, de Serbie & de Suisse[31]. Le Congrès vota un texte explicite :

« Le Congrès des Maçonneries des Nations alliées et neutres, réuni à Paris, les 28 et 29 juin 1917, afin d’étudier l’organisation de la Société des Nations, dirigée par M. Wilson, Président des Etats-Unis d’Amérique, lui témoigne son admiration et le tribut de sa reconnaissance pour l’importance des services rendus à l’humanité. Il affirme que les principes proposés à la Franc-maçonnerie sont totalement conformes aux proclamations du Président Wilson en faveur de la défense de la civilisation et de la liberté des peuples…»

Le congrès adoptera également une motion de soutien à l’ancien président du conseil des ministres français (1895-1896), Léon Bourgeois, futur prix Nobel de la Paix en 1920, et inscrira le droit des Arméniens à l’autodétermination. Il soutint outrageusement les visées géopolitiques des états dont il était issu :

  • disparition des empires centraux ;
  • subordination de l’entrée d’un état à la future S.D.N. à l’adhésion à un régime démocratique représentatif (sur le modèle américain), garantissant les libertés fondamentales individuelles et collectives.

(c) Mark Masons' Hall; Supplied by The Public Catalogue Foundation

Parfois cet après fut également abordé dans des lieux où l’on ne l’y attendait pas à priori. Ainsi le samedi 23 juin 1917, au Royal Albert Hall, dans la capitale britannique, se tint la cérémonie de célébration du bicentenaire de la création de la Grande Loge de Londres. Présidée par le grand maître Connaught, elle rassembla 8000 participants dont beaucoup en uniforme. Vu l’événement, seuls les dignitaires passés et présents) des obédiences britanniques, des Dominions et invitées, et les vénérables et passés maîtres anglais étaient reçus. Le lendemain, le dimanche 24, pour le service d’actions de grâce pour les frères tués, dans le Royal Albert Hall, Henry Russell Wakefield henry_russell_wakefield_large(1854-1933), évêque de Birmingham (1911-1924), dit le « layman’s bishop » par le Times, et grand chapelain de l’obédience anglaise, parla du futur ordre européen post bellum. Il appela également à des réformes sociales et sociétales pour que l’Angleterre devînt « the home of fullest freedom » dans laquelle s’exprimeront l’influence de la femme et un système éducatif de grande qualité. Il invita également des frères à s’impliquer dans la vie publique.

La seule manifestation pacifiste et neutraliste intégrale fut organisée par la franc-maçonnerie de la frange et par divers courants ésotériques, à l’initiative de l’occultiste anglo-allemand Théodor Reuss (1855-1923), une sorte de Cagliostro de la Belle Epoque, dans la communauté utopiste, à la fois anarchisante et réactionnaire, pacifiste, végétarienne, hygiéniste, naturiste, anticonformiste et artistique de Monte Verità, à Ascona, sur les rives du Lac majeur, dans le canton suisse du Tessin[32].

Mais la grande rupture idéologique réside dans le refus de reconnaître de manière implicite ou explicite la qualité de frère à celui d’en face. Certes il existait le précédent avec les tentatives d’une douzaine de loges parisiennes pour traduire devant un « tribunal maçonnique international » pour « parjure » et « forfaiture » les faux frères Guillaume et Frédéric de Prusse. Mais là il s’agit d’une anathémisation générale. On ne reconnait plus comme frère ceux du l’autre camp. Cette éviction de la Maison du GADL’U se traduit par des mesures concrètes d’exclusion. Ainsi la GLUd’A, le 2 juin 1915, par la voix de Sir Alfred Robbins (1856-1913), président du Board of General Purposes, la GADL’U précisait pour que ne pas perturber la paix et l’harmonie de la franc-maçonnerie, il est nécessaire de ne plus admettre à toutes les réunions durant la durée de guerre tous les frères d’obédience allemande, autrichienne, hongroise et turque ». Le 1er décembre courant, la GLUd’A invitait ses ateliers à ne plus reconnaître les frères d’obédience allemande, sauf décision à l’unanimité. Les plus zélés iront plus loin : la Royal Warrant Holder’s Lodge n° 2789 excluait l’imprésario Daniel Mayer, né en Allemagne et pourtant naturalisé britannique. De même, la GLUd’A reçut au moins trois demandes de création de loge présentées par des frères allemands, résidents au Royaume-Uni, faits maçon par l’obédience anglais, mais internés à cause de leur nationalité, au début de la guerre par les autorités britanniques. Les réponses du grand secrétaire Letchworth furent fermes et identiques : refus.

  • 7 Des Loges militaires

En revanche, du même côté de la tranchée, la notion de fraternité se sublima et s’incarna dans la boue, le feu et la peur. La fraternité d’armes et la fraternité des loges se renforçaient réciproquement. Des formes tombées largement en désuétude ou moins usitées par le moins, resurgirent : les loges militaires et les loges de prisonniers.

Ante bellum, seul le Royaume-Uni possédait encore des loges militaires régimentaires, notamment la Grande Loge d’Irlande. Elles suivirent leur unités, y compris jusqu’au front comme le montre le périple de la Pionners Lodge n° 420. Durant la guerre, les trois principales puissances maçonniques en érigèrent, mais de manière un tantinet différente :

*sept loges anglaises furent fondées en France sous les auspices de la GLNIRdF : n°4 Havre de Paix, Le Havre ; n° 5 Jeanne d’Arc, Rouen
; n° 6 Godeffroy-de-Bouillon, Boulogne ; n°7 France, Paris ; n°8 Libération, Bordeaux ; n°9 Britannia, Paris & une loge un peu particulière n° 12 Les Bâtisseurs des cités silencieuses, sise à Boulogne, regroupant des membres de l’Imperial War Graves Commission (sépultures des militaires tués & cimetières) dont Rudyard Kipling (1865-1936). De plus, il exista dans de nombreux corps anglo-saxons (du Royaume-Uni, du Commonwealth & colonies britanniques, mais également des Etats-Unis) des masonic club & des loges de circonstance, notamment celle constituée par les troupes néo-zélandaises au Moyen-Orient qui à la suite d’une aventure digne d’Indiana Jones[33], tiendra une tenue, le 4 avril 1918, dans la grotte dome_jerusdite le Puit des Âmes, sous le dôme du Rocher, dans l’esplanade des mosquées, à Jérusalem[34].

* Au Etats-Unis, on s’organisa dans un certain désordre. Dans l’U.S. Army Coast Artillery Corps, des maçons créèrent un Fellowcraft Club, au quartier général, à Fort Monroe (Virginie) avec ensuite des succursales d’abord sur les côtes américaines, puis en Europe, notamment à Bordeaux. Les obédiences se préparaient à la guerre. Le Suprême Conseil du REAA-juridiction Sud[35] dépêcha en Europe une délégation conduite son grand commandeur George Foot Moore[36] (1851-1931). Néanmoins, pour des raisons de contrôle de la moralité des candidats, la majorité des Grandes Loges nord-américaines se montra hostile à la création d’ateliers militaires. Néanmoins, 17 se déclarèrent favorable et certaines obédiences délivrèrent seize patentes pour des loges militaires, trois pour les Etats-Unis, neuf pour la France et l’Allemagne occupée et quatre qui ne furent pas utilisées. Ce fut la Grande Lodge de New York qui se montra la plus prolixe. Elle fut souvent celle qui tranchait avec l’isolationnisme de la franc-maçonnerie américaine. Elle patenta cinq ateliers dits Sea and Field Lodge, une à New York, les quatre autres en Europe. Dès l’été 1917, sous l’impulsion du grand maître Thomas Penney, il fut nommé un comité dit Plan and Scope Masonic Service during the war destiné à réfléchir sur l’organisation de la vie maçonnique des militaires. Le 10 septembre, le principe de créer des sea and field lodges fut adopté. Néanmoins, il fut décidé, le 6 octobre, d’installer la première loge en métropole afin qu’elle donnât l’exemple de travail à suivre à ses futures filles de la marine et de l’armée de terre. Le passe grand maître Towsend Scudder, juge à la Cour suprême de l’Etat de New York et ancien représentant démocrate dudit état, en fut le 1er vénérable. Elle se réunira 36 fois à New York. Elle initia 57 lowtons, 131 profanes présentés par les loges de la Grande Loge de New York, 57 par les autres obédiences américaines et 119 par des juridictions étrangères. Un petit millier de frères passera par ses colonnes. Entre temps, la Grande Loge de New York avait constitué une Overseas Masonic Mission, présidée par Scudder, chargé de voir comment organiser une suite en Europe. Il semblerait que les autorités militaires n’aient pas vu d’un bon œil cette visite. Ce ne fut qu’en février 1919 qu’elle arriva à Paris et que fut installé le Trowell and Tringle Club, au siège de la Y.M.C.A (Young Men’s Christian Association). La mission trouva un local, 10, rue Victor Emmanuel III (actuelle rue Franklin-D-Roosevelt), visita les unités dans toute la France et procéda à l’installation de la Sea and Field Lodge n° 2, avec Scudder comme vénérable. A son retour, l’année suivante, la loge continua à maçonner à Syracuse, chef-lieu du comté d’Onondaga (Etat de New York), avec le même titre distinctif mais le n° 2983.

Les Américains mirent en place un réseau ferroviaire pouvant transporter, à l’été 1918, quotidiennement 5 000 hommes et 10 000 tonnes de matériel, d’armes et de munitions. Le Mans était un centre important sur la ligne nord. La ville possédait un important Embarkation center. Aussi un American Masonic Club fut-il ouvert au 45, rue de Chanzy. La mission Scudder vint dans la préfecture de la Sarthe et y trouva les conditions favorables à l’ouverture de la Sea and Field Lodge n°3, sous le premier maillet du New Yorkais Harry B. Mook. L’atelier se réunira douze fois au Great Embarkation Center, puis au temple du GOdF, rue Gastelier. Pour éviter des problèmes de cohabitation entre deux types de maçonnerie, le maire René Buon [37], profane mais qui semblait au fait de la chose maçonnique, mit à la disposition de la loge américaine la salle de conférences de l’école municipale de dessin (400 places environ). Du 9 avril au 21 juin, elle fit maçon, ou avança aux deuxième et troisième degrés, 203 candidats ou frères. Le 2 mai 1919, pour pouvoir conférer les 2e et 3e degrés à 84 candidats, la loge loua l’opéra. A son retour en métropole, elle fut reconstituée le 5 mai 1921, sous le nom de Sea and Field Lodge n° 974, à Auburn, comté de Cayluga (New York) où elle maçonne toujours.

En mars 1919, la mission Scudder arrivait à Marseille où se trouvait déjà un Masonic Club. La cité phocéenne était un port de transit pour les troupes américaines. L’installation de la Sea and Field Lodge n°4, le 16 avril 1919, aura lieu au temple du GOdF 24, rue Piscatoris (actuelle rue Bédarride), sous le premier maillet du major Charles Thomas Arrighi. Le matériel fut prêté par les français, la Bible offerte par le YMCA local, l’équerre et le compas fabriqué en acier par le frère texan John Bonner, par ailleurs second diacre, les décors cousus par des couturières qui travaillaient pour l’armée. Fondée par sept frères, à la fin de sa courte existence, la loge comptait 289 membres deux mois plus tard. Les relations avec les maçons français furent cordiales et régulières. Les rapports américains mentionnent la visite de frères de six loges marseillaises et lors de la tenue du 21 avril 1919, l’exubérante fraternité du frère André Mognier (1865-1925), ingénieur des Arts et Métiers, ancien mécanicien chef de la marine, conseiller général socialiste indépendant d’Aups (Var), conseiller de l’ordre du GOdF (1912/9 et 1922/5) qualifié dans les procès-verbaux de « venerable grand Master ». La loge donna 2000 francs (3500 euros d’aujourd’hui) aux frères marseillais en dédommagement de leurs huit semaines d’hébergement.

Beaune (Côte-d’Or) hébergea l’American Expeditionary Force University[38] et un vaste hôpital militaire. Un Masonic Club s’ouvrit le 30 mars 1919. Il regroupait 458 professeurs et étudiants et professeurs dont le colonel Reeves. La Sea and Field Lodge n° 5 fut instituée avec Mark E. Penney comme vénérable. Elle tint sa première réunion, le 3 mai 1919, et sa dernière le 4 juillet à Brest. Elle initiera 64 profanes.

A la mi-novembre 1918, la 3e armée américaine (240 000 hommes) aux ordres du général Joseph Théodore Dickman (1857-1927) pénétra en Allemagne. Au printemps 1919, sous le commandement du général Hunter Liggett (1857-1935), les troupes dites American Force in Germany occupèrent la région de Coblence. A l’automne, sous l’autorité du général Henry Tureman Allen (1859-1930), le contingent fut réduit à 10 000 soldats. Le nouveau président (1919/23) Warren G. Harding (1965-1923)[39], républicain ultra-conservateur isolationniste signera le décret mettant fin à l’occupation militaire en Allemagne. Les dernières Sammies quittèrent Coblence en février 1923. Entre temps, en mars 1919, un petit groupe de maçons fonda un Masonic Club, devenu loge patentée le 17 mai par la Grande Loge de Rhode Island et allumée le 11 novembre 1920. L’Overseas Lodge n° 40, sise à Coblence, vit passer durant ces trois années près de 3 200 frères dont trois des commandants du corps des marines, les futurs généraux John Archer Lejeune (1867-1942), , Wendell Cushing Neville (1870-1930), et Lemuel Cornick Shepherd (1896-1990. En juin 1922, la dernière loge militaire américaine, la Lahneck Military Lodge n° 1186, sise à Coblence constituée par la Grande Loge du Texas, cessa ses travaux avec le retour des troupes au pays.

Le plus souvent, les loges américaines étaient au centre d’un complexe militaire. De plus elles fonctionnèrent pratiquement toutes après la fin des hostilités, dans une armée victorieuse, en cours de rapatriement pour la métropole. Elles participèrent à un vaste (mais éphémère) rapprochement maçonnique franco-américain. En effet, parmi les 4 000 000 de militaires américains, se trouvaient plusieurs centaines de frères. Ils furent nombreux à fréquenter des maçons ou des ateliers français. Des liens entre les maçons français et des frères militaires nord-américains se tissèrent, entraînant l’établissement de rapports officiels inter-obédientiels. Vingt-trois Grandes Loges « caucasiennes » (« blanches ») sur quarante-huit eurent des relations avec le GODF et/ou la GLDF. Huit obédiences nord-américaines reconnurent, un temps (quelques mois), la GLDF et le GODF. Sept autres reconnurent seulement la GLDF. Quatre Grandes Loges admirent les visites mutuelles sans aller jusqu’à la reconnaissance formelle avec le GODF et la GLDF . Trois réservèrent cette possibilité à la seule GLDF. Avec le départ en juillet 1922, de la Lahneck Military Lodge n° 1186, citée ci-dessus, les derniers frères militaires américains quittèrent l’Europe. Les obédiences nord-américaines restèrent dans la « régularité » anglo-saxonne, les françaises dans leur logique nationale.

Dans l’autre camp, seules les obédiences allemandes patentèrent
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vingt Feldlogen, stricto sensu des loges « ambulantes » formées le temps d’un conflit. Le 29 mai 1915, leurs modalités de création et de fonctionnement furent précisées par les Deutschen Großlogenbundes :

*** Il sera loisible durant la guerre de constituer des Feldlogen qui pourront initier et augmenter de grades ;

*** Les fondateurs doivent disposés de titres réguliers ;

*** A la paix, les réceptions et les avancements seront pris en compte dans les anciennes loges et lors des affiliations.

* Chauny (Aisne) : la Feldlogenkränzchen Viktoria im Felde, sans doute ouverte à l’automne 1915 & placée sous les auspices de la Großen Landesloge der Freimaurer von Deutschland.

* Saint-Quentin : l’atelier Zum Aufgehenden Licht an der Somme (mars 1915) formé par douze soldats et un civil allemands et présidé par l’historien médiéviste[40] Wilhelm Ohr, de Francfort, mobilisé dans un Landsturm-Bataillon envoyé en France en octobre 1914, travaillait dans le temple de la loge française Justice et Vérité. Il semblerait que quatre ( ?) frères français âgés qui n’étaient ni mobilisés et qui n’avaient pas quitté la ville fréquentèrent l’atelier. Soupçonné de pacifisme (sic) et/ou de collusion avec l’ennemi (re-sic), la loge allemande fut fermée par l’autorité militaire en 1917…

* Zum Eisernen Kreuz, à Liège (janvier 1915).

*Stern von Brabant, à Bruxelles (mars 1916).

*Graal an der Schelde, à Anvers, dernière des Feldlogen du front de l’ouest puisqu’elle fut inaugurée le 21 juillet 1918, sous les auspices de la Großen Loge von Preußen, genannt « Zur Freundschaft » et présidée par H. Fischer, commissaire en chef de l’administration civile allemande à Anvers. La loge bruxelloise[41] maçonnera jusqu’en octobre 1918 et semble avoir reçu des maçons belges civils ce qui lui fut reprocher par les milieux d’extrême-droite allemands après la guerre[42].

* juin 1916, à Metz, fut instaurée la loge Moselwacht.

* Sylt est la plus grande (99 km2 et 2 500 habitants en 1914) et le plus septentrionale des îles allemandes de la Mer du Nord. A Westerland, le bourg principal, le 2 octobre 1915 se constitua une association maçonnique Frisia zur Nordwacht, avec des militaires et des insulaires. La loge de Lubeck Zum Füllhorn accepta de parrainer le projet. Le 29 février 1916, la Große Landesloge approuva la fondation. La société fut ensuite transformée en feldloge le 27 janvier 1917 et inaugurée comme loge de plein exercice le 22 mars 1919.

* A l’est, en Silésie alors prussienne, à Kattowitz/Katowice, fut constituée la loge ambulante Zur Wacht an den Grenzen.

* A Varsovie, occupée par l’armée du Reich après un mois de bataille (17 août-14 septembre 1915) fut érigée la loge Zum eisernen Kreuz im Osten, quinze maçons allemands en garnison ou en service à Varsovie décidèrent de créer une loge ambulante durant l’automne 1914.

* décembre 1915, vingt-cinq maçons sous les drapeaux décidèrent d’ériger une loge à Kaunas (Kowno/Kauen), nommée Deutsche Wacht an der Memelet patentée le 11 mars 1916 par la Grande Loge Aux Trois Globes.

*En avril 1916, à Vilnius[43], fut constituée la militär-feldloge Zum Flammenden Schwert, patentée par la Grande Loge Nationale Aux Trois Globes.

* mai 1916, à Jelgava[44], une vingtaine de frères se réunit pour constituer un atelier militaire, dit Zum Deutschen Schwert im Osten, présidé provisoirement par l’avocat Richard Séraphim (1866-1939), maire « allemand » de la ville. Patenté le 11 juin suivant, il sera installé le 22 juillet 1916. Ses travaux cesseront le 28 novembre 1918.

* En septembre 1916, le capitaine Otto Kuch, directeur d’usine dans le civil et deux autres maçons décidèrent de créer un atelier à Liepaja[45].Le 18 octobre, le dossier de constitution était à Berlin. Le 10 novembre, la création de la loge Zum Anker und Schwert, fut approuvée par le prince Friedrich Leopold de Prusse (1865-1931), petit-neveu du kaiser Guillaume 1er, Ordensmeister de la Großen Landesloge. Le lendemain, ladite loge était officiellement déclarée selon la législation locale. Le 17 décembre, elle était allumée. Comme la loge comptait de nombreux civils autochtones, elle sollicita de devenir un atelier de plein exercice, requête qui lui fut accordée le 8 janvier 1919.

*A Riga, en décembre 1917, fut élevé l’atelier ambulant Hanseatentreue, sous les auspices de la Große Landesloge.

*Durant l’été 1916, à Bialystok[46], dix-sept frères de diverses obédiences, à l’initiative de l’un d’entre eux, l’ingénieur Hans Harder, de Spandau, décidèrent de fonder une loge. Mais le projet ne fut finalisé qu’au printemps 1918. La Großen National-Mutterloge patenta la feldloge Deutsche Säule in Litauen, le 7 août. Elle fut solennellement allumée le 15 septembre 1918 et cessa ses travaux le 28 novembre.

*Selon le Bayreuther Bundesblatt (n° 10, XVI, juillet-août 1916, page 344), à l’été 1916, à Budapest, des Allemands militaires et civils formèrent une loge dite Minerva, sans doute sous les auspices de la Grande Loge de Hongrie. Il n’existe pas d’autres documents relatifs à cette création. Vivant un peu en marge, elle semble s’être réuni jusqu’à la république des Soviets (mars/août 1919) de Béla Kun.

wiedel-220x300* Au printemps 1917, avec l’appui de la loge de Königsberg, Zum Totenkopf und Phœnix, des maçons conduits par le lieutenant des uhlans Johannes Tiedje[47] (1879-1946), ancien pasteur de Königsberg (1910/5) formèrent une loge dite Carmen Sylva zur Deutschen Treue, à Bucarest.

*Avant sa dormition, Carmen Sylva avait engendré à son tour à Focșani[48], ancienne capitale des principautés-unies de Moldavie et de Valachie, une feldlogen dite Kränzchen. Au début de l’été 1918, elle semble avoir cessé ces travaux, tous les membres ayant été mobilisés[49].

*A Constantinople, les militaires civils allemands très nombreux dans la capitale ottomane se retrouvait dans l’atelier germanophone « local » dit Leuchte am Goldenen Horn, fondée en 1894 sous les auspices de la Große Loge von Hamburg, et devenu de facto une sorte de feldloge. Elle continuera à maçonner après la guerre.

 

  • 8 Des loges de prisonniers

7 à 9 millions militaires et quelques milliers de civils furent internés durant le premier conflit mondial, dont plusieurs centaines de frères.

gruendungsurkunde_feldloge-e5b73Côté allemand, la seule loge de prisonniers fut celle du camp d’Île-Longue, en rade de Brest (printemps-été 1918)[50]. Nous avons déjà vu les difficultés d’érection de loges parmi les Allemands internés dans le Royaume-Uni.

Les seules loges de prisonniers plus ou moins organisées furent britanniques ou plus largement anglo-saxonnes :

*A Ruhleben, district de Spandau, à 10 km de Berlin : on ne sait pas si des tenues y furent organisées, mais les courriers adressés à Londres provoquèrent la mise en place d’un service d’envoi de colis dit Ruhleben Fund, assez régulier à tous les maçons britanniques prisonniers identifiés.

*Deux loges furent constituées parmi les prisonniers anglo-saxons internés aux Pays-Bas, sous les auspices du GOdPB : Gastvrijheid (Hospitality) n° 113, du printemps 1915 à l’automne 1918, dans le Engelse Kamp, près de Groningue & Willem von Oranie Lodge n° 118 (juillet-novembre 1918)…

* Au Moyen-Orient turc, on trouve une loge d’instruction dite Cappadoce, sise à Yozgat (Anatolie) (février-septembre 1918) sûre et une autre probable au camp d’Afyon-Karahissar, toujours en Anatolie centrale.

 

  • 9 Fraternisation entre ennemis ?

rose-croix-franc-maconnerie-1024x413Cependant il ne faut pas interpréter la Grande Guerre maçonnique à travers la simple dichotomie de deux camps irréconciliables. La fraternisation de maçons des deux bords fut présente d’autant qu’il existât des mouvements divers de fraternisation non maçonnique qui débutèrent à Noël 1914 et se déroulèrent ponctuellement tout au long de la guerre. Plusieurs motivations pouvaient conduire les combattants à fraterniser, mais on peut émettre que la principale fut que malgré les hostilités, pour de nombreux maçons, l’autre demeurait un frère. Les exemples de fraternisation infra-maçonnique dans les tranchées ou dans les combats sont difficilement repérables, mais on peut en sélectionner un certain nombre dans les camps d’internement et les hôpitaux. Il est difficile de quantifier les fraternisations entre maçons ennemis, car aucun travail exhaustif n’a été conduit. Mais des témoignages attestent de leur existence tout au long du conflit. Les sources principales sont des égo-documents (autobiographies, journaux, mémoires et correspondances, voire peut-être des documents maçonniques). Cependant, il faut prendre en considération une certaine forme d’autocensure, car leurs auteurs étaient soucieux de ne pas apparaître comme des traîtres ou des collaborateurs après la fin de la guerre. Ainsi il est présentement difficile de savoir si quatre frères français âgés qui n’étaient pas mobilisés et qui n’avaient pas quitté la ville, fréquentèrent la loge allemande Zum Aufgehenden Licht an der Somme, sise à Saint-Quentin. Il est donc à peu près certain que toutes les formes de fraternisation n’ont peut-être pas été recensées. Cependant si on échange entre ennemis, on n’oublie pas pour autant que l’on est en guerre. Il s’agit d’une échappatoire de quelques heures, d’une situation opportuniste, d’un rapport d’homme à homme, d’un sentiment qui permet de sauver un brin d’humanité dans un monde de brutalité. Toutefois, l’espérance resta au cœur de l’humanisme maçonnique. Ainsi plusieurs obédiences et loges canadiennes délivrèrent aux frères mobilisés qui partaient pour l’Europe un massonic pass, écrit en anglais, en allemand ou en français, mentionnant l’identité maçonnique du titulaire et une demande d’aide fraternelle en cas de besoin. Le texte ajoutait que la loge s’engageait à prendre en charge les frais éventuels de soins médicaux ou d’autres besoins.

 

  • 9 « O mort où est ta victoire?[51]ob_14dbfe_dsc-9632-copie

Where, o death, is your victory?…

Tod, wo ist dein sieg?… 

Dov’è, o morte, la tua vittoria?… »

 

L’immédiat-après-guerre sera le temps d’un humanisme sur un champ de ruine. Pour la première fois, entre 16 % (Etats-Unis) et 80% (Allemagne et France) de la population masculine en âge de porter les armes (15 à 50 ans selon les cas), avaient été appelés sous les drapeaux. Environ 73 000 000 d’hommes furent mobilisés. 9 400 000 furent tués, 22 000 000 blessés et 7 600 000 faits prisonniers. A cela s’ajoutèrent la mort d’environ 9 000 000 de civils (victimes indirectes des combats, massacres, exécutions, déportations et travail forcé, famines dues aux blocus) sans compter les 15/20 000 000 de décès dus à la grippe espagnole.

Avec d’extrême précaution[52], on peut estimer à un gros quart de million, les maçons qui furent mobilisés durant la Grande Guerre : 120/150 000 Américains, 60/80 000 Britanniques et sujets des Dominions et de l’Empire, 8/12 000 Allemands, 7/9000 Français, 2/3 000 Belges et Italiens, un gros millier d’Austro-Hongrois et de Russes, quelques centaines de Portugais et de Turcs, quelques dizaines de Grecs et de Roumains, une poignée de Bulgares et de Serbes.

Il est difficile de comptabiliser les fils d’Hiram tués lors de ce conflit. Si l’on se réfère au Memorials of Masonians who fellin the Great War[53], au Peace Memorial, sis au Freemasons’Hall de Londres et au site masonicgreatwarproject.org.uk, 3 453 frères anglais furent tués (environ 5 % des effectifs maçonniques et 1 % des effectifs militaires)[54]. On peut penser que ces % de maçons tués à l’ennemi doivent être proches de ceux des pertes des Ecossais et des Irlandais, et sans doute des Australiens, des Canadiens, des Néo-zélandais et des Sud-Africains. Il semblerait qu’un certain nombre de frères firent preuve d’une bravoure évidente puisque sur 628 Victoria Cross[55] attribuées durant la Grande Guerre, 91 le furent à des maçons de 17 pays et territoires anglophones.

En extrapolant les chiffres de diverses monographies de loges, on peut estimer qu’un maçon français sur huit/neuf fut tué, et au moins autant gravement blessé. Les pertes maçonniques allemandes[56] et italiennes furent à l’unisson. Celles des frères américains se situent autour de 1 pour 20, compte tenu de la forte présence maçonnique parmi les Sammies, mais d’une durée de guerre plus courte.

Après le conflit mondial, les loges seront dominées par les veterans, les krieegsteilnehmer, les anciens combattants. Dans la décennie 1920, dans les anciens états belligérants, les 2/3, voire les 3/4 des maçons étaient des acteurs de la Grande Guerre, parfois des blessés, des mutilés, des réformés, des disabled ou des kriegbeschädigter. D’où, dans ces années, une étrange cohabitation dans les loges à la fois entre patriotisme et pacifisme, revanche et réconciliation, traditionalisme et modernité car le monde ancien combattant (même maçonnique), à l’intérieur des frontières nationales comme d’un pays à l’autre, était loin d’être homogène. Les frères italiens adhérèrent plutôt à l’Associazione nazionale ambattenti, assez nettement nationalistes, les frères allemands à la Deutschnationale Frontsoldatenbund Stahlhelm, ouvertement paramilitaire. Les Anglo-Saxons figuraient parmi les plus actifs militants de la Royal British Legion et de l’American Legion. Comme souvent, la France se caractérisait par ses divisions. Les frères français se retrouvaient dans la Fédération nationale des combattants républicains plutôt qu’à l’Union Nationale des combattants tandis qu’une minorité militait à l’Association républicaine des anciens combattants, fondée par Henri Barbusse (1873-1935). Partout, le culte des morts voisinaient avec la solidarité envers les vivants, victimes de toute nature et les espoirs de paix (ou de revanche). La franc-maçonnerie anglo-saxonne, allemande et italienne opta majoritairement pour la commémoration tragique de la génération perdue des frères avec cérémonies commémoratives et érection de monuments.

Dans les décennies 1920 et 1930, le 11 novembre devint une sorte de fête votive maçonnique si l’on peut dire, notamment dans le monde anglo-saxon (Armistice Day). En février 1919, lyrique, le grand maître de la Grande Loge du Tennessee, T.J. Brandon affirmait :

«Not since the morning stars sang together has there been but one more memorable day than the eleventh of last November…»

La France, avec une immense adhésion populaire, célébra officiellement la fin de la guerre, la victoire et le souvenir des morts par les deux journées du 14 juillet 1919 (défilé de la Victoire) et du 11 novembre 1920 (mise du soldat inconnu sous l’Arc de triomphe). Obédiences et loges s’y associèrent peu ou prou, souvent avec enthousiasme. Une minorité socialisante, sensible au bolchevisme et/ou militante d’un pacifisme qui pouvait à nouveau s’exprimer publiquement, critiquera certains aspects de ces festivités (militarisation revancharde, amoralisme festif), voire les rejettera en bloc. En revanche, la franc-maçonnerie franco-belge continua, comme elle l’avait déjà élaboré dans la deuxième moitié du XIXe siècle, à chercher à produire une contre-culture funéraire laïque dans laquelle le sacrifice des morts et l’espoir d’un temple nouveau étaient mêlés dans une sorte d’humanisme messianique sécularisé. A l’opposé, l’ambiance anglo-saxonne était toute empreinte de Secular Religion. Pour honorer ses morts, l’obédience du Wisconsin choisit le deuxième quatrain du poème Psalm of Life d’Henry Wadsworth Longfellow (1807-1882)[57]:

«Life is real! Life is earnest!

And the grave is not its goal;

Dust thou art, to dust returnest,

Was not spoken of the soul… »
debitsandcreditsEn 1926, Kipling publia Debits et Credits[58]. C’est dans ce recueil que se trouve le conte In the interest of the Brethren[59]. Ecrit en 1917, publié dans le périodique britannique, The Sory-Teller Magazine et dans The Metropolitan, de New York, en 1918, il fut intégré aux quatorze récits de l’ouvrage cité ci-avant. C’est sans doute le texte maçonnique le plus pertinent de Kipling. On est saisi par la tendresse de l’auteur pour ces maçons marqués par les deuils familiaux, les blessures morales et physiques de la guerre. Le pathétique de l’œuvre surgit de l’opposition entre la description méticuleuse des décors du temple et cette sorte de danse macabre grand-guignolesque des frères mutilés qui veulent, à tout prix, tenir, en la forme accoutumée, une loge d’instruction. Cet atelier imaginaire au titre très augustinien Faith and Works n° 5837[60] n’eut pas toujours un fonctionnement conforme aux us maçonniques anglais, mais il était nécessaire aux maçons blessés présents à Londres. Son vénérable, Lewis Holryd Burges, marchand de tabac, qui avait perdu son fils à la guerre, le maintiendra contre vents et marées administratifs et réglementaires. Dans ce texte dense, un tantinet testamentaire, Kipling y exprime avec force sa confiance dans l’universalisme de l’Ordre et un certain scepticisme vis-à-vis de son obédience :

« Pensez à ce qui aurait pu être fait par la Maçonnerie pour le monde entier. Je ne veux pas critiquer, mais cela m’ennuie parfois de penser que la Grande Loge pourrait avoir laissé passer sa chance pendant cette guerre presque autant que l’Eglise l’a fait…. »

Aux paroles s’ajoutera le marbre. En 1925, la Grande Loge Unie d’Angleterre lança un concours international pour l’érection d’un monument en l’honneur des frères tués à l’ennemi. 110 projets furent présentés. Un jury présidé par Sir Edwin Lutyens (1869-1944), président du Royal Institute of British Architects, en retint dix, puis sélectionna celui de la société londonienne Ashley & Newman[61], 14, Gray’s Inn Square. Le financement fut assuré par le Masonic Million Memorial Fund qui récolta un million de livres sterling. Sur une base de 12 000 m2, fut édifié un imposant édifice, dont la première pierre fut posée le 27 juin 1927. L’inauguration fut faite le 19 juin 1933 par le grand maître Connaught. A l’intérieur, on trouvait le mémorial commémorant les 3225[62] maçons morts pour Dieu, la patrie et le roi. Initialement connu sous le nom de Masonic Peace Memorial, il sera renommé à l’automne 1939, Freemasons’Hall.

Dans le monde anglo-saxon, d’autres initiatives semblables furent réalisées. Ainsi à Montréal, le Masonic Memorial Hall fut construit à la fois comme lieu de réunion et de mémoire des frères canadiens tués au front. Lancé en 1923, la construction commença en 1928 sur les plans de l’architecte écossais John S. Archibald. Le mémorial fut seulement inauguré le 10 octobre 1951.

 

D’une impossible conclusion !!!
108943888Toute cette construction d’une mémoire collective se fit à travers le filtre des diverses trajectoires des maçons. L’enthousiasme et l’espoir d’une guerre brève s’étaient envolés dès les premières semaines du conflit. Les premiers combattants étaient partis mus par l’amour de la patrie, le sens du devoir, l’idéal de justice et de liberté, le rêve de grandeur ou de gloire, le désir d’aventure, l’envie de quitter le quotidien, l’obéissance aux ordres, la pression sociale ultra-nationaliste, la peur d’autrui et des autorités, l’acceptation d’un destin inéluctable ou la contrainte. Les maçons qui appartenaient peu ou prou à des couches sociales se croyant mieux informées ne furent pas les derniers à sacrifier à la culture occidentalo-européenne dominante du temps, qui attribuait à la guerre patriotique une fonction éducatrice, un rituel de passage à la virilité accomplie à l’image fantasmée du citoyen-soldat grec antique. Dans tous les pays belligérants, la culture largo sensu fut mise à contribution pour justifier, légitimer et sanctifier la guerre. Les loges n’échappèrent point à la construction de ce manichéisme qui pour chaque camp voyait l’affrontement de la civilisation contre la barbarie. La propagande décrivait une guerre imaginaire, noble et héroïque bien loin du sang, de la boue et de la peur. La réalité était fort différente de toute régénération mais totalement inscrite dans les apocalystiques de la modernité. La guerre mondialisée, totale, intégrale comme disait Clemenceau, devint une énorme machine politico-idéologique et socio-économique impliquant non seulement des armées de masse mais la participation de l’ensemble de la population, la mobilisation de toutes les ressources productives et l’accumulation des armes les plus destructrices. La Grande Guerre causa la mort des certitudes sur lesquelles l’homme occidental, et par là même le maçon, avait fondé sa vision de la vie, de l’histoire et du progrès.

Durant tout le XIXe siècle, l’idée nationale avait profondément modifié la nature de la franc-maçonnerie. En France, par le mythe d’une Révolution de 1789 maçonnique, la franc-maçonnerie s’était identifiée à la Nation française républicaine, patriote et laïque. En Allemagne, ce processus de nationalisation se fit par un mélange de romantisme mystique, de conservatisme et d’héritage « germanique » réel et/ou construit. Dans le Royaume-Uni, les loges baignèrent dans l’idéologie victorienne des élites qui la composaient. Partout, les maçons se rattachaient peu ou prou à des cultures spécifiques qui légitimaient des aspirations nationales. Partout les maçons épousèrent sans barguigner les polémiques, les querelles et les conflits de leurs pays. Il en fut de même dans des états à évolution paisible. Les frères norvégiens se sépareront de la Grande Loge de Suède après l’indépendance de 1905 tandis que les loges svécomanes sises en Finlande demeureront dans le giron de Stockholm, en 1918. L’universalisme maçonnique avait pu parfois freiner le principe des nationalités, mais il fut toujours soumis aux impératifs nationaux. L’ambiguïté caractérisa souvent le rapport de la franc-maçonnerie à la nation. Elle oscilla sans cesse entre son projet universaliste, son utopie d’un « Temple de l’Humanité », son héritage cosmopolite hérité du XVIIIe siècle, et son rôle qu’elle voulait déterminant, moteur, actif dans la construction d’une identité nationale. Pour sortir de cette contradiction, beaucoup de maçons se tournèrent vers des projets de résolution des ambitions nationales, le pacifisme ou le fédéralisme européen, voire mondial. On retrouvera dans l’après-guerre, ce fort lobby maçonnique à Genève et dans la création de la Société des Nations.

L’après-guerre maçonnique fut durant quelques années un temps de l’espérance quasi-messianique que le dernier conflit mondial accoucherait de la paix universelle et définitive. Le contexte ne s’y prêta pas longtemps. En effet, si l’humanisme tel le Phoenix renaquit de ces cendres, c’est à cause d’un renversement total de perspective. Alors que dans les décennies 1950/60, la question était de savoir si l’humanisme était encore possible après Auschwich, Hiroshima et le Goulag, dans les années 1920, on spéculait sur une sorte de fin de l’histoire. L’horreur de la Grande Guerre avait été telle qu’elle sera à tout jamais un garde-fou contre les conflits. La Grande Guerre sera la der des der. Une des conséquences sera la vague déferlante d’un imagepacifisme qui pénétra dans toutes les couches sociales, les institutions, les intellectuels, les classes dirigeantes et syndicales. Les loges maçonniques, qui avaient vécu la tragédie de la guerre comme un double échec (celui de la fraternité dont elles se réclament et celui de leur propre division nationale) ne résistèrent pas à cette onde de choc pacifiste. Les loges, notamment celles de l’Europe continentale, furent baignées, voire noyées, par ce courant. Elles l’acceptèrent et amplifièrent son élan d’autant que les maçons avaient bien conscience que leur corpus humaniste, cosmopolite et pacifiste n’avait été que de peu d’écho dans le bruit et la fureur des combats.

Ainsi si l’Ordre avait toujours été pacifiste, au niveau du discours, le pacifisme maçonnique des années 1920/30, sera un tantinet différent de celui des deux siècles précédents. D’abord, il s’agissait de structurer un corpus capable d’éviter la contagion profane belliciste, mais cette idée ne fit pas l’unanimité au sein du Landerneau maçonnique. Ensuite, se développa l’idée que les principes de fraternité et d’universalité de la maçonnerie contenaient tous les germes d’un pacifisme exploitables dans et pour la société profane. Ce néo-pacifisme maçonnique proposait à la fois la régénération de l’être humain et de l’humanité, la sauvegarde de la civilisation et l’éducation des peuples dans une sorte de vision sécularisée de la Jérusalem Céleste. Cependant, ce méta-projet allait en partie se fracasser sur les brisants de la géopolitique maçonnique.

La création de l’Association maçonnique internationale (AMI) (1921-1947) en illustre à la fois les espérances et les limites. Elle demeure, à ce jour, la seule « internationale » organisationnelle mais avec des objectifs qui demeurèrent toujours assez vagues. Officiellement, elle avait été fondée « à fin d’intensifier les résultats humanitaires et pacifique de sa propagande ». Portée par la Grande Loge Suisse Alpina, installé à Genève, elle se voulait le pendant maçonnique de la Société des Nations. L’AMI se donnait comme objectif de devenir une internationale maçonnique coryphée d’un pacifisme acceptable et acceptée par tous. En 1923, au moment de son apogée (38 obédiences et 500 000 frères), elle ne regroupait qu’un cinquième des effectifs maçonniques mondiaux. De plus son projet se heurta à deux obstacles : d’une part, la conception dominante du (des) pacifisme(s) de l’opinion publique variai(en)t : dans chaque pays, il y avait une culture et un comportement pacifiste spécifiques voire pluriels, mais également des lectures divergentes desdits pacifismes ;  d’autre part, les usages obédientiels de présence dans la cité étaient fort différents : pour idéal-typer, on balançait entre l’« apoliticisme »[63] des uns (majoritaire) et les interactions politiques des autres (principalement dans l’Europe continentale catholico-latine). De facto, on avait affaire à un paradoxe inconfortable : comment convaincre le monde profane que l’AMI était une des avant-gardes du pacifisme, alors que la société maçonnique n’était pas capable de surmonter ces divisions ? S’ajoutèrent les options géopolitiques de diverses obédiences qui empêchèrent définitivement tout front commun maçonnique :

* difficultés d’une réconciliation maçonnique franco-belge d’une part, allemande, d’autre part ;

*politisation du pacifisme maçonnique : au thème consensuel de la paix par le droit, dans la majorité des obédiences latines, on glissera vers le pacifisme intégral, la démilitarisation, voire l’antimilitarisme, courant illustré par l’avocat Lucien Le Foyer (1872-1952), grand maître de la GLdF (1928/30) ;

* hégémonie française réelle et/ou supposée sur l’AMI ;

* question du respect des Landmarks.

A partir de 1924, l’AMI se disloqua avec le départ, pour des questions de régularité et de reconnaissance, de huit obédiences, dont la Grande Loge de New York (1924), la Grande Loge Nationale des Philippines (1924), la Grande Loge du Guatemala (1925)° et le Grand Orient des Pays-Bas (1927). La Grande Loge Suisse Alpina se retira du comité consultatif en 1928. Sur les bords des rives du Léman, des rumeurs firent même état de la création d’un nouvel organisme international maçonnique, excluant le GOdF.

Afin de trouver une issue à ce blocage, se créa la Ligue maçonnique internationale en 1929, avec un objectif très précis : nouer les liens et contacts personnels entre les francs-maçons de l’Europe, mais hors (et loin) de la hiérarchie. Mais son succès fut très limité. Réduite comme Peau de Chagrin, par les départs, mais également à cause des obédiences interdites par les dictatures, l’AMI afficha de plus en plus son impuissance…

La prise du pouvoir d’Hitler modifia le comportement du pacifisme maçonnique et profane. Le néo-pacifisme maçonnique semblait obsolète. L’incapacité d’apporter un appui efficace aux maçons espagnols lors de la guerre civile (1936-1939) et la généralisation de l’antimaçonisme portèrent un coup fatal à ce nouveau rêve maçonnique de paix. Le « convent » de Lucerne en 1938, ne put que lancer un appel au secours à l’humanité, dernier cri de désespoir et d’utopie. La décennie 1930 sera pour la franc-maçonnerie, notamment en Europe, le début d’un long martyr qui culminera, si l’on peut dire, en 1942/3. A cette date, la franc-maçonnerie ne pouvait plus s’exprimer que dans cinq états européens, le Royaume-Uni, l’Eire (Irlande), l’Islande, la Suisse & la Suède : Alex, meanwhile, was falling madly in love ith Nicky, but that’s another story. Funnily enough,we bumpedinto each other again in Amsterdam, but that’s another story.

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Petite biographie francophone :

*** Gotovitch José, Franc-maçonnerie, guerre et paix, in Publications de l’Ecole française de Rome, 1987,95, n° 1, p. 75/105;

*** Martin Luis P., Le pacifisme et la franc-maçonnerie dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, in Les Francs-maçons dans la cité, Presses Universitaires de Rennes, 2000, p. 165/178;

*** Conti Fulvio, La franc-maçonnerie et le mouvement de la paix en Europe, in Cahiers de la Méditerranée, Nice, 91, 2015, p. 87/99.

 

Pour approfondir le sujet, cf. Hivert-Messeca Yves, Hiram et Bellone, Paris, Dervy, 2016 : 

http://www.dervy-medicis.fr/hiram-et-bellone-p-7026.html

 

 

[1] Von Kriege, Berlin, Dummlers Verlag, 1832.

[2] 300 000 morts civils et militaires pour une population évaluée entre 500 & 800 000 habitants. Selon les estimations, il restait un homme pour trois à cinq femmes.

[3] Cf. Max Weber, Le Savant et le politique, traduction française de J. Freund, de deux conférences prononcées en 1917 et 1919 à l’université de Munich, Wissenschaft als Beruf et Politik als Beruf, Paris, Plon, 1959 & Norbert Elias, Über den Prozeß der Zivilisation : soziogenetische und psychogenetische Untersuchungen (Sur le processus de civilisation : recherches sociogénétique et psychogénétique), écrit à Londres en 1935, et publié à Bâle, Haus Zum Falken, 1939.

[4] A noter que le mot république n’a pas ici un sens politique, mais une définition culturelle. La République désigne une communauté d’esprit ou d’idée, dans le sens d’une recherche du bien commun dans un domaine donné, comme chez Montesquieu, dans les Lettres persanes, 1721, (CXLII) : « vous verrez que je ne suis point un membre inutile de la république des lettres.. »

[5] Königsberg, F. Nicolovius, 1795.

[6] Suite au spectacle sanglant auquel il assista Henri Dunant (1828-1910)

[7] Conti Fulvio, La franc-maçonnerie et le mouvement pour la paix en Europe (1889/1914) in Cahiers de la Méditerranée, Nice, 91, 2015, p. 87/99.

[8] Bureau international des Relations Maçonniques, organisation internationale maçonnique qui fonctionna de septembre 1902 à septembre 1921.

[9] Cela ne veut pas dire que tous les maçons étaient pacifistes, on peut même affirmer que la masse était patriote, voire nationaliste et cocardière, mais parmi les maçons pacifistes, une grande majorité se retrouvait peu ou prou dans le mouvement la paix par le droit.

[10] Mentionné comme franc-maçon par Eugen Lennhoff (1891-1944), in Internationales Freimaurer Lexicon

[11] Sur 45 présidents (D. Trump inclus), 14 étaient maçon dont T. Roosevelt, fait maçon à la Matinecock Lodge n° 806, sise à Oyster Bay (New York).

[12] Gotovitch José, Franc-maçonnerie, guerre et paix, in Publications de l’Ecole française de Rome, 1987, 95, n° 1, p. 75/105.

[13] Le dernier ante bellum se tiendra à Bruxelles en 1910.

[14] Au moment de la création de  l’atelier, on sortait de la crise de Fachoda (juillet 1898-mars 1899), réglée par la convention franco-britannique du 21 mars 1899. Est-ce à dire que les relations franco-anglaises étaient au beau fixe ? Que nenni ! Le 9 octobre 1899, la GLUE refusa tout net, trois jours après en avoir reçu la demande, la reconnaissance sollicitée par la GLdF.

[15] Fait maçon l’Apollo University Lodge n° 357, sise à Oxford, en 1890, Lord Ampthill sera officier et/ou vénérable des loges Bard of Avon n° 778, à Hampton Court, Royal Alpha n° 16, à Londres et Grand Master’s Lodge n° 1, grand maître provincial du Bedfordshire (1900) et grand maître du district de Madras (1901/6).

[16] En 1913, l’Allemagne wilhelmienne comptait une dizaine d’obédiences regroupées en deux grandes « familles » : la vieille-prussienne ou « chrétienne » (konservativ-national-völkisch) et l’humanitaire (liberal-international-religionsoffen). La première représentait les ¾ de l’effectif maçonnique allemand. En 1914, les trois Grandes Loges prussiennes (altpreussische Großelogen) étaient respectivement fortes de 150 loges et 16 894 frères (Große National Mutterloge Zu den Drei Weltkügeln), 141 loges et 15 273 frères (Große Landesloge der Freimaurer von Deutschland) et 78 loges et 7936 frères (Große Loge von Preußen genannt Royal York zur Freundschaft). La Große National Mutterloge, fondée en 1740, était la plus ancienne, la Große Landesloge(1770), la plus traditionnaliste[16], la Große Loge (1798), la plus libérale. L’Allemagne comptait également cinq obédiences nées au XIXème siècle, dites humanitaires depuis le début du XXème siècle : 1°) La Grande Loge de Hambourg (Große Loge von Hamburg), allumée en 1811, gérant un des meilleurs établissements hospitaliers de la ville (Freimaurer Frankenhaus) qui recevra 2397 soldats blessés durant la Grande Guerre ; 2°) La Grande Loge Au Soleil (zur Sonne), sise à Bayreuth, née en 1741, obédience qui patenta entre 1871 et 1911, 21 loges en Allemagne, 5 en Norvège et 1 en Roumanie & qui sera présidée de 1908 à 1917 par le landdesgerichtsdirektor (président du tribunal), sis à Nuremberg, Alexander Schilling (1861-1927), de la loge bayreuthoise Eleusis zur Ver schwiegenheit; 3°) La Grande Loge Nationale de Saxe, (Große Landesloge von Sachsen), sise à Dresde, née en 1811, sous la présidence du Landes-Grossmeister Oskar Röder (1862-1954), professeur à l’école vétérinaire de Dresde (1899-1930), puis à Leipzig sous le IIIe Reich et enfin en RDA ; 4°) La Grande Mère Loge l’Union Eclectique (Große Mutterloge des Eklektischen Freimaurerbundes), constituée en 1823, à Francfort-sur-Main ; 5°) La Grande Mère Loge de la Concorde (Große Freimaurerloge Zur Eintracht), à Darmstadt, inaugurée en 1846, (10 loges, 900 membres). Plutôt nationales-libérales au niveau politique, éclectiques au niveau religieux et spirituel[16], leurs attitudes furent cependant ambiguës durant le Reich wilhelmien. Le climat nationaliste, certes moins agressif que dans la société globale, y était néanmoins dominant. Bien que d’esprit très différent, les huit obédiences allemandes se considéraient mutuellement comme régulières. En 1872, elles avaient formé l’Alliance des Grandes Loges Allemandes. De plus chaque maçon, à titre individuel, pouvait adhérer à l’Union des Francs-maçons Allemands (Verein deutscher Freimaurer), fondée en 1861 et qui comptait 20 000 membres dans la décennie 1920. Enfin, en 1907, à Bayreuth, se créa un neuvième groupement, l’Alliance Maçonnique du Soleil Levant (Freimaurerbund zur aufgehende Sonne ou FzaS) d’esprit pacifiste et internationaliste (800 ( ?) membres seulement en 1914), ostracisée par les autres puissances maçonniques.

[17] Etudiant à Eton et Oxford, plusieurs fois vainqueur de courses d’aviron, président du London Rowling Club (1893-1935), membre du Comité International Olympique (1894-1898), secrétaire privé (1897) de Joseph Chamberlain, alors secrétaire d’Etat aux colonies (1895-1903), Lord Ampthill fut gouverneur de Madras (1900/6), vice-roi des Indes par intérim (avril-décembre 1904), député lieutenant du Bedfordshire (1909), co-fondateur du National Party (1917), colonel (1926) et président du Magic Circle.

[18] Son père Odo Russel, 1er baron Ampthill, fut ambassadeur à Berlin de 1870 à 1884 où le jeune Oliver passa sa petite enfance.

[19] En 1915, il renoncera à ses honneurs pour être en empathie avec les troupes qu’il commandait sur le front français (Leicestershire Regiment).

[20] Ancien garibaldien républicain rallié à la monarchie, député de Palerme depuis 1861, plusieurs fois ministre, Francesco Crispi (1819-1901), deux fois président du conseil (août 1887-février 1891 ; décembre 1893-juin 1896) mena une politique autoritaire, antisocialiste, impérialiste, colonialiste et germanophile.

[21] D’abord neutraliste, Benito Mussolini fut rapidement converti à l’interventionnisme par deux maçons, Antonino Paterno-Castello (1852-1914), 6e marquis de San Giuliano, ministre des affaires étrangères (1 avril 1910-16 octobre 1914) et le journaliste et entrepreneur Pietro Naldi (1886-1972) qui financera « son » journal Il Popolo d’Italia, lequel bénéficiera également de fonds secrets militaires français et britanniques, de subsides de divers industriels italiens et de dons de socialistes belges et français.

[22] Après la guerre, le fils du grand maître, l’acteur et réalisateur Amleto Palermi (1889-1941) conféra au commandante le brevet et le cordon de 33e du REAA pour la Grande Loge d’Italie. Au Palazzo Giustiniani, le grand maître Torrigiani dénonça cette « piccola cospirazione di quei poveri secessionisti » et chargea le turinois Giacomo Treves (1882-1947) d’attirer d’Annunzio au Grand Orient d’Italie. Quoi qu’il en soit, D’Annunzio avait été fait maçon dans la loge de Fiume (Rijeka) XXX Ottobre par l’ingénieur Attilio Propam, futur grand commandeur-grand maître (1950/53) de la Piazza del Gesu.

[23] Doctrine de Giuseppe Mazzini (1805-1872), le mazzinisme s’articule autour de l’idée de la primauté italienne, réalisée par une mystique de l’action, véritable mission immanente, facteur primordial d’autorégulation des peuples. Son but est de créer un peuple italien, c’est-à-dire d’unir tous les italiens et italianophones pour réaliser pleinement la nation italienne tout en l’instruisant politiquement dans les principes de la démocratie « républicaine », en développant un socialisme associatif antimarxiste et en faisant de Rome, la source d’une palingénésie, d’une nouvelle renaissance spirituelle et morale, pour l’humanité entière. Bien qu’il ait accepté de nombreux honneurs maçonniques, Mazzini n’était pas maçon, mais sa pensée a grandement influencée la franc-maçonnerie italienne.

[24] Doctrine politique élaborée à partir de la décennie 1870, en Italie qui revendiquait l’annexion de l’ensemble des territoires de langues italiques.

[25] Cf. Manenti Luca Giuseppe, Massoneria e irredentismo. Il Circolo Garibaldi di Triste…, thèse d’histoire, Université de Trieste, 2012/3.

[26] Période (1848-1870) qui vit la formation géopolitique de l’unité italienne.

[27] Les trois premières s’étaient déroulées en 1848/9, 1859/61 et 1866.

[28] Malgré ce choix, la franc-maçonnerie italienne fut suspecte de pacifisme. Lorsqu’en 1917, Ferrari participa au congrès maçonnique de Paris, une violente campagne de presse nationaliste l’obligea à démissionner. Son successeur désigné ayant été assassiné, le vieux Nathan fut réélu grand-maître, au lendemain du désastre militaire de Caporetto (automne 1917). Même si le défaitisme semblait parfois l’emporter, Nathan engagera l’obédience dans un soutien actif à l’effort de guerre jusqu’à la victoire.

[29] Gentile Emilio, L’apocalisse della modernità. La Grande Guerre per l’uomo nuovo, Milan, Montadori, 2008 ; traduction française de Stéphanie Lanfranchi, Paris, Aubier, 2011. On distinguera soigneusement les Apocalypses (« dévoilements/révélations »), genre littéraire juif et chrétien (250BC/200AD) de l’« apocalystisme » (ou « apocalypse de la modernité), voyant dans une guerre totale vécue comme une entreprise de démolition générale matérielle et morale du monde « moderne », une espérance et un moyen d’un nouveau monde régénéré.

[30] Mehmed V (1844-1918), 35e sultan et 99e calife d’avril 1909 à juillet 1918.

[31] En réalité, ce congrès réunira 5% de la population maçonnique mondiale, soit une partie de la franc-maçonnerie « libérale » latine et quelques assimilés : Pour l’Argentine, les Gran Oriente del Rito Confederado et Gran Oriente Nacional del Rito Argentino, (A côté des deux organisations majoritaires, la Gran Logia Argentina del Rito Escocés Antiguo y Aceptado et la Gran Logia Nacional Argentina qui ne firent pas le déplacement et de la District Grand Lodge of South America (Southern Division) dont le grand maître provincial vint au jubilé de Londres du 23 juin 1917), le Grand Orient de Belgique, pour le Brésil, la seule Gran Logia Masónica del Estado de Rio Grande do Sul (présence assez curieuse quand on sait que cet état sudiste du Brésil était fortement germanisée, mais en un demi-siècle, la situation s’était inversée, le Rio Grande avait reçu 48 000 immigrés allemands mais 76 000 immigrés italiens), pour la France, le GOdF et la GLdF, pour l’Italie, le Grand Orient et la Grande Loge, le Grande Oriente Lusitano, pour la Suisse, Alpina et le Suprême Conseil  et la Grande Loge de Serbie. Les Grandes Loges nord- américaines d’Arkansas et d’Ohio, et celle du Costa Rica se firent simplement représentées.

[32] Noschis Kaj, Monte Verità. Ascona et le génie du lieu, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2011.

[33] L’évènement est rapporté pour la première fois par le New Zealand Herald (fondé en 1863 et toujours publié) du 20 juin 1918, p. 6 & par le Poverty Bay Herald, du 24 juin 1919, p. 9, fondé à Gisborne en 1874. Deux ouvrages récents développent cette aventure : Minoff Eli & Stockley Keith, The Fulfilled Promise. Tells the story of the Masonic ceremony held under the Dome of the Rock, site of King Solomon’s Temple, by Masonic members of the NZEF in Palestine in 1918, Wellington, tirage à compte d’auteur Keith Stockley, Cowan NSW, 2007, 236 pages et Sylvester Gordon, The Brig. Brigadier-General William Meldrum : a forgotten legend 1865/1964, Greymouth (NZ), tirage à compte d’auteur, Gordon Sylvester, 110 pages.

[34] Hivert yves, Ils rêvaient du Temple de Salomon [l’extraordinaire aventure de militaires maçons néo-zélandais, à Jérusalem, en 1917], in Franc-Maçonnerie magazine HS n° 2, 2016, p. 58/67.

[35] Le Supreme Council, Ancient and Accepted Scottish Rite, Southern Jurisdiction, USA, fondé en 1801, à Charleston, installé à Washington (1915), gestionnaire des degrés post-magistraux du Rite Ecossais Ancien et Accepté se considère comme le Mother Supreme Council of the World.

[36] George Foott Moore (1851-1931), pasteur presbytérien & historien des religions, fut professeur d’hébreu à l’Andover Theological Seminary (Newton, Massachusetts)(1883-1902), professeur d’histoire des religions à l’Harvard Divinity School (19002/9) et à l’ Harvard Faculty of Arts and Sciences (1902-1928), membre de l’American Oriental Society et président (1921/4) de l’American Academy of Arts and Sciences

[37] Ancien caissier au Bon Marché, puis directeur de l’asile d’aliénés de La Sarthe, René Buon qui semblait « a staunch catholic» au senior deacon, le capitaine Wilson Mass, major de la place, fut maire du Mans du 18 juin 1914 au 10 décembre 1919.

[38] Ouverte le 7 mars 1919, elle comptait 2 600 officiers enseignants, tous professeurs dans le civil, 13 300 étudiants au maximum de ses effectifs. On y donnait 240 cours différents regroupés dans 24 départements scientifiques et littéraires.

[39] Fait maçon le 28 juin 1901 par la Marion Lodge n° 70 (Grande Loge de l’Ohio), il ne reçut la maitrise, à cause d’oppositions à sa personne, que le 27 août 1920.

[40] Die Kaiserkrönung Karls des Großen, Tubingen, J.C.B. Mohr, 1904.

[41] Cf. Appel Wilhelm, Geschichte der Feldloge « Stern von Brabant » im Orient Brüssel, Oranienbourg, Möller, [1931].

[42] Hasselbacher Friedrich, Hoch- und Landesverrat der Feldlogen im Weltkriege, Hrsg. vom Institut zur Erforschung der Freimaurerei, Berlin/Magdeburg, Nordland Verlag, 1935, 1939 (2), 1941 (3). L’auteur développait la même idée en trois points : a) La Grande Guerre fut la « Krieg der Internationalen Freimaurerei » ; b) la réunion maçonnique internationale de Paris (juin 1917) décida la destruction de l’Allemagne ; c) la « Freimaurerfriede » (Paix maçonnique) du traité de Versailles (1919) exécuta ce projet. La franc-maçonnerie poursuit une ligne « nationale-négative ». Le «weltbürgerliche Liebe » («amour cosmopolite ») des maçons est le contraire du vrai patriotisme. Les feldlogen sont typiques de ce déshonneur, en s’appropriant le symbolisme germanique, notamment celui des décorations, en recevant des civils ennemis et en se gobergeant aux agapes alors que les soldats au front et les civils à l’arrière souffrent de la faim. En revanche, l’ouvrage apporte de nombreux éléments sur la vie des feldlogen.

[43] Vilnius (Vilna, Wilno), ville russe depuis 1795, occupée par l’armée allemande du printemps 1915 à décembre 1918, lituanienne, puis soviétique, aujourd’hui capitale de la Lituanie depuis 1991.

[44] Autrefois Mitau, capitale du duché de Courlande, aujourd’hui en Lettonie.

[45] Libau/Lipawa aujourd’hui en Lettonie.

[46] Ville autrefois et aujourd’hui de Pologne, prussienne en 1795, russe en 1807, elle comptait en 1914 70 000 habitants à majorité juive. Prise par les Allemands en avril 1915, elle devint un chef-lieu de l’Obert Ost, gouvernorat militaire allemand d’occupation des territoires de l’Est (été 1914-décembre 1918).

[47] D’abord précepteur des fils du landgrave Friedrich-Karl de Hesse-Cassel-Rumpenheim (1905/8), Johannes Tiedje sera, après la guerre, choisi comme expert pour définir la nouvelle frontière germano-danoise (1919). Membre du DDP (libéral völkisch), il sera responsable de la Deutschtum (« germanité ») au ministère de l’intérieur (1922-34), puis directeur de la Deutscher Osten (1933), association pangermaniste. En 1936/7, il rejoindra plus ou moins les thèses de la Bekennende Kirche, courant des Eglises luthériennes opposé au totalitarisme nazi. Considéré comme un opposant au nazisme, les Alliés le nommeront commissaire du district de Flensburg (Schleswig-Holstein) (1945).

[48] Le 9 décembre, y fut signé un armistice entre la Roumanie et les quatre puissances centrales.

[49] Les hommes d’affaires Berkermann (Duisbourg), Wilhelm Hoyer (Brême), Lothar Kurzhals (Wilmersdorf), Hermann Lämmert (Cologne), Adolf Laurenze (Berlin) et Arthur Schwarzenberger, l’arpenteur Heinrich Ahrendt, Fritz Büssemeyer, directeur des tramways de Pyrmont, Walter Heidenhain, juge à Strasbourg, Hans Hueg, greffier au tribunal de district de Munster, Paul Reichelt, contrôleur des postes à Ohlau (aujourd’hui Olawa en Pologne), Schnell, maître des postes à Schildberg (aujourd’hui Ostrzeszôw en Pologne) et le peintre Louis Lejeune (1877-1954), exposant à de nombreuses expositions d’art entre 1900 et 1943.

[50] Guengant Jean-Yves, Des chaines à la lumière ou l’histoire singulière d’une loge maçonnique de prisonniers pendant la Grande Guerre, Brest, Editions PAM, 2016.

[51] שאול/Paul, 1ère Epitre aux Corinthiens, XV, 55

[52] Estimations toutes relatives qui mériteraient d’être largement affinées.

[53] Londres, George W. Jones, 1922.

[54] Sur 2 142 collationnés, on trouve 471 soldats, 129 caporaux (28,1% des hommes de troupe), 201 sous-officiers (9,3%), 240 sous-lieutenants, 475 lieutenants, 417 capitaines, 140 majors, 61 lieutenants colonels et 9 colonels (62,6% d’officiers).

[55] La Victoria Cross, créée le 29 janvier 1856, est la distinction militaire suprême de l’armée britannique et du Commonwealth. Instituée primitivement pour récompenser les actes de bravoure pendant la guerre de Crimée (1853/6), elle vise à récompenser les actions héroïques militaires accomplies face à l’ennemi. Elle est attribuée sans tenir compte du grade, de la religion, de l’origine ethnique ou sociale du récipiendaire. La décoration n’est pas un Ordre de chevalerie et ne confère pas la noblesse. De 1856 à 2006, date de la dernière attribution, la croix fut attribuée 1356 fois.

[56] En 1919, l’Allemagne comptait en 1919 800 maçons de moins qu’en 1914, la France 8/9000. Ce différentiel n’est pas lié aux pertes mais à la différence sociologique et idéologique des deux maçonneries.

[57] Inspiré par la mort de sa première femme, ses lectures de Goethe et ses discussions avec son collègue de l’Université d’Harvard, Cornelius C. Felton (1807-62), The Psalm of Life fut publié dans The Knicherbocker d’octobre 1838.

[58] Londres, Mac Milan, 1926.

[59] Dans l’intérêt des Frères, traduction française, introduction et notes de Gauchet Pierre, Paris, Dervy, 2000.

[60] Ce ne fut qu’en juin 1941 que la GLU d’A attribua le numéro 5837 à la Middlesex Century Lodge.

[61] Fondée en 1907, par l’Anglais Henry Victor Ashley et l’Ecossais Francis Winton Newman (1878-1953).

[62] 228 noms ont été ajoutés depuis.

[63] Refus des débats politiques et religieux en interne, d’où non-prise de position publique.

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Une réflexion sur “ Hiram entre paix et guerre. L’humanisme maçonnique à l’épreuve de la Grande Guerre. version écrite et longue de la conférence publique prononcée le 3 novembre 2016 dans le cycle annuel de la loge Villard de Honnecourt (GLNF) ”

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