Succès de l’Art Royal et Limites de la Fraternité Universelle (XVIIIe siècle)

symbole-maconnique-soleil-lune-compas-equerreCours prononcé à l’Ecole du Louvre, amphithéâtre Rohan, musée du Louvre, le jeudi 2 mars 2017 (version écrite)…

 

 

*** SUCCES DE L’ART ROYAL [1] ET LIMITES DE LA FRATERNITE UNIVERSELLE (Décennies 1760/1780)

 

Née dans les îles britanniques au tournant des XVII-XVIIIe siècles, dans un contexte de fin de guerre civile, comme une forme de sociabilité typiquement insulaire, pour répondre à un new deal anglais (et écossais), la franc-maçonnerie « moderne » ou « spéculative » (que les anglo-saxons continuent à nommer le Craft, le Mestier) va s’implanter assez rapidement sur le continent européen, dès la décennie 1720, d’abord dans les Provinces-Unies et la France, puis dans presque toute l’Europe. Sa présence au départ homéopathique (décennie 1730) devint massive dans le 3e tiers du XVIIIe siècle, notamment dans les Etats germanophones, les pays scandinaves, quelques Etats italiens et la Russie baltique. Dans les années 1780, la France maçonnique « gallicanisée » est le pays qui comptera le plus de maçons.

 

1°) LE RAPIDE SUCCES DE L’ART ROYAL DANS L’EUROPE-MONDE DES LUMIERES. L’AGE D’OR DE LA FRANC-MACONNERIE (DECENNIES 1760-1780) AVANT LA PREMIERE VAGUE LATOMOPHAGE (1790-1800).

*** Des îles britanniques à l’Europe continentale

La franc-maçonnerie dite spéculative est d’abord un phénomène britannique. En effet, elle ne peut être dissociée de l’histoire socio-économique, religieuse, culturelle et politique insulaire (conflits civils et religieux, naissance du capitalisme, dégénérescence des corporations, pré-parlementarisme, essor d’un espace public scientifique, latitudinarisme).

La dite franc-maçonnerie naît officiellement (au niveau constitutionnel) à Londres, le 21 juin 1717, par la formation de la première Grande Loge dite de Londres & de Westminster, par quatre ateliers londoniens nommés par leurs lieux de réunion, à savoir les auberges At the Goose and Gridiron (L’Oie t le Gril), sise Saint Paul’s Church-Yard, At the Crown (La Couronne), sise dans Parker’s Lane, près de Drury Lane, At the Apple-Tree (Le Pommier), sise à Charles-Street, à Covent Garden et At the Rummer and Grapes (Le Verre et le Raisin), sise à Channle Row, à Westminster. Il semblerait que cet événement fondateur mérite d’être nuancé. Les premières années de l’obédience demeurent encore floues. Très rapidement, la nouvelle société fut rejointe par des intellectuels, notamment divers 33a8f22d93faa914e333932241499a21membres de la Royal Society comme le pasteur d’origine française Jean-Théophile Desaguliers (1683-1744), vulgarisateur du newtonisme, élu grand-maître en 1719/20 et par des aristocrates comme John, deuxième duc de Montagu (1690-1749), pair d’Angleterre, chevalier de la Jarretière et fellow de la Royal Society , choisi grand maître en 1721/2 & Philip, premier duc de Wharton (1698-1731), pair d’Angleterre & d’Irlande, grand-maître en 1722/3.

La « Communication » du 29 septembre 1721, présidée par le grand maître Montagu, et composée des représentants de seize loges, décida de confier à James Anderson (1680-1739) la charge de « mettre en ordre dans une nouvelle et meilleure méthode » les « Anciennes Constitutions« . Le rapporteur, baptisé à Aberdeen, fils d’un verrier, ancien étudiant au Marischal College de sa ville natale, était alors pasteur de la chapelle de Swallow Street (Piccadilly) de Londres (1709-1723)[2]. Il sera ensuite « chaplain » de David (1672-1745), 9e comte de Buchan, Lord lieutenant de Selkirshire et Clackmannshire, jusqu’en 1734, puis pasteur de la Leicester Fields Chapel, jusqu’à sa mort. Ses revers de fortune, suite au krach de 1720, consécutifs aux spéculations financières de la South Sea Cy, l’auraient contraint à se faire polygraphe, notamment généalogiste. Parmi les autres rédacteurs des Constitutions, on trouve deux passés grands maîtres déjà cités, Jean-Théophile Desaguliers, et George Payne[3], rédacteur des 39 « Règlements généraux »[4].

 

Le travail fut terminé pour la Saint-Jean l’Evangéliste. Ebauchée par Georges Payne, revue entièrement par Anderson, la copie fut soumise à une commission de quatorze frères, chargée d’examiner le texte et de faire un rapport. Selon Anderson, au Lady Day 1722, il fut approuvé après quelques « amendements », mais on peut en douter[5]. La suite de l’histoire du livre se trouva mêlée aux conflits entre la « tendance gentlemen » comme la nomme Daniel Ligou [6] et celle, plus modeste, des premiers fondateurs. Les « Constitutions of the Free-Masons, containing the History, Charges, Regulations… », datées de janvier 1723 [7], furent imprimées par les éditions Senex-Hooke [8] le mois suivant.

La page de frontispice gravée par John Tine, de Londres, représente les deux grands maîtres, Montagu et Wharton, accompagnés des Deputy Grand Masters et des Grand Wardens. Suit la Dédicace de Desaguliers au duc de Montagu, rendant hommage à Anderson :

« I need not tell your GRACE what Pains our learned AUTHOR has taken in complying and digesting this Book from the old Records, and how accurately he has compar’d and made every thing agreeable to and Chronology, so as to render these NEW CONSTITUTIONS a just and exact Account of Masonry from the Beginning of the World to your Grace’s MASTERSHIP… »[9]

Le texte se divise en quatre grandes parties :

  • D’abord, l’histoire de la maçonnerie d’Adam, instruit des « Liberal Sciences» jusqu’en 1723 (pp. 1-48).
  • Ensuite, les « Charges» (« Obligations ») divisées en six chapitres,andersonsconstitutions dont le fameux premier « concerning God and Religion » (pp. 49-57).
  • Encore les 39 articles des « General Regulations» (pp. 58-70), « compilés » par George Payne, suivis d’un post-scriptum précisant « la manière de constituer une nouvelle loge » (pp. 71-72) et de l’ »Approbation » de Wharton, grand maître, Desaguliers, Député Grand Maître et Josué Timson et Guillaume Hawkins, Grands Gardes et des Maîtres et Gardes (Wardens) de vingt loges (pp. 73-74).
  • Enfin quatre chants maçonniques et leurs partitions (pp. 75-91).

Le livre se termine par l’imprimatur de Wharton et de Desaguliers.

Les Constitutions plusieurs fois modifiées, invoquées parfois comme « canoniques » connurent des fortunes diverses. En 1730, elles furent publiées en Irlande dans une adaptation du libraire John Pennel, futur grand secrétaire (1732-1739) de la Grande Loge d’Irlande. En 1735, Benjamin Franklin (1706-1790), alors grand-maître de la Grande Loge de Saint Jean (Pennsylvanie) la fit publier pour la première fois en Amérique & Jean Kuenen, Député Grand Maître des Loges Régulières de Hollande patronna la première traduction sur le continent européen, en néerlandais. L’année suivante, le même publiait une traduction française à La Haye. Toujours en 1736, les Constitutions furent publiées dans les Devoirs enjoints aux Maçons Libres de l’abbé John Moore (Moret) dont on possède deux versions un tantinet différentes. Le huguenot Louis-François de La Tierce (1699-1782) publia une autre version française à Francfort-sur-le-Main, en 1742. Le texte eut également diverses traductions en allemand (Francfort, 1741 & 1743), en italien (1784) et en espagnol (1786).

Quoi qu’il en soit, la Grande Loge de Londres se développa assez rapidement : 4 loges(1717), 52 (1723), 126 ou 138 (1735), 129 loges  (1737) dont 88 à Londres, 34 dans le reste de l’Angleterre et 8 hors de Grande-Bretagne (Madrid, 1728 ; Gibraltar, 1728 ; Paris, 1732 ; Valenciennes & Hambourg, 1733).250px-TableauGLE

Malgré cette primauté anglaise affirmée jusqu’à nos jours, on peut également dire que le phénomène maçonnique est concomitamment un processus écossais et irlandais. En Ecosse, lorsque la Grande Loge fut constituée en 1736, elle reçut l’adhésion d’une centaine d’ateliers, dont les plus anciens, à l’image de la loge Atchinson’s Haven, érigée le 9 janvier 1599, dataient de la fin du XVIe siècle ou du siècle suivant comme la loge d’Aberdeen dite de 1670 qui rassemblait toutes les familles nobles écossaises mystiques [ cercle de Rosehearty avec le révèrent George Garden (1649-1733)] qui seront la garde rapprochée des Stuart pendant les rébellions et en exil, atelier dont le secrétaire était alors un certain James Anderson, père, maître vitrier de son état.. De même, en Irlande, une loge fut signalée en 1688 à Dublin bien avant la constitution d’une Grande Loge en 1725.

Dès la décennie 1720, l’Art Royal franchissait la Manche. Avec 1721, Rotterdam revendique d’être le premier orient (lieu où se tient une loge) continental mais Dunkerque et Mons sont également sur les rangs[10]. La franc-maçonnerie bénéficia de divers groupes quifranc-maconnerie-gravure-1024x413 aidèrent à sa diffusion : diplomates en mission, négociants et banquiers en voyage d’affaires, capitaines marins qui portèrent la franc-maçonnerie dans les ports de l’Europe ou de l’outre-mer, militaires en campagne avec entre autres des loges militaires ou ambulantes & prisonniers de guerre, fonctionnaires mutés, marins, exilés politiques et/ou religieux, notamment des Huguenots français, professeurs et précepteurs, étudiants, fils de bonne famille faisant le « Grand Tour » [11], acteurs et artistes, aventuriers au capital social fictif autant qu’impressionnant, chevaliers de fortune & aigrefins ou paléo-touristes.

Deux réceptions eurent un retentissement certain vu la qualité des récipiendaires. La première fut celle de François (1708-1765), duc de Lorraine, de Bar et de Teschen (1729) et futur époux (1736) de la reine (1740) & impératrice (1745) Marie-Thérèse d’Autriche (1717-1780), en 1731, à La Haye, dans une loge spécialement constituée par le pasteur Desaguliers. Le prince fut ensuite élevé à la maîtrise, à Norfolk, dans la demeure familiale du Premier ministre Sir Robert Walpone (1676-1745), par le grand maître (1731/2) Thomas Coke (1697-1759), 1er baron Lovel (1728), futur comte de Leicester (1744). La deuxième réception « royale » fut celle du prince hériter de Prusse, Frédéric (1712-1786), le futur Frédéric II, dans la nuit du 14 au 15 août 1738, en l’auberge Korn, de Brunswick, par une délégation de la loge de Hambourg présidée par le baron Georg Ludvig von Oberg.

Pourtant presque immédiatement, la jeune franc-maçonnerie fut l’objet d’attaques. Les premières critiques parurent dans The Post Man en 1722. Sur le continent, cette société nouvelle d’origine étrangère, un peu mystérieuse, un tantinet secrète, inquiéta les autorités policières. La franc-maçonnerie fut interdite aux Provinces-Unies (1735), en France, dans le Palatinat & en Toscane (1737), en Espagne, au Portugal, dans les Pays-Bas autrichiens, à Hambourg et en Suède (1738), en Pologne (1739), en Autriche (1743), à Berne (1745) & dans le royaume de Naples-Sicile (1750). Très rapidement, les autorités constatèrent que les francs-maçons n’étaient pas très dangereux et les interdictions furent progressivement levées après quelques semaines. Seule l’Espagne mena une politique latomophage constante durant le siècle. Surtout tous les papes excommunièrent l’Ordre [12] :

In Eminenti … : Clément XII, en avril 1738 ;280px-clement_xii

Providas Romanorum Pontificum… : Benoît XIV, en mai 1751 ;

Inscrutabili  Divinae : Pie VI (1775-1799), en décembre 175

Néanmoins ces anathématisations eurent des effets limités. En pays protestants, elles rendirent les maçons, vécus comme antipapistes, « sympathiques ». En pays catholiques, elles furent appliquées de manière très diverse selon les Etats : stricte en Espagne, à géométrie variable au Portugal, peu ou pas dans les Etats des Habsbourg ou en France. Le Parlement de Paris n’enregistra aucune bulle pontificale, et de jure les fulminations papales antimaçonniques n’eurent aucune valeur juridique en France. Lex non promulgata non obligat.

Malgré ses péripéties, la franc-maçonnerie, après des débuts modestes (1730-1750), connut un important succès dans la décennie 1760/80. Outre les îles britanniques, elle s’implanta fortement dans l’Europe du Nord et de l’Ouest, notamment en France, dans l’espace germanique, aux Provinces-Unies, en Scandinavie, aux Antilles et dans les treize colonies britanniques devenues en 1776 les Etats-Unis d’Amérique indépendants, et de manière plus modeste au Portugal, en Suisse, en Pologne, dans les Etats de Piémont-Savoie, dans le royaume des Deux-Siciles, dans la Russie baltique, dans l’Empire du Grand Turc, dans quelques villes de l’Amérique espagnole et dans quelques colonies européennes d’Afrique ou d’Asie.

Ce succès sera brisé par la première grande vague latomophage (antimaçonnique) des années 1790-1800. Les Archives générales de Simancas (Valladolid) conservent la correspondance antimaçonnique du roi d’Espagne, Charles III (1759-1788). La latomophagie officielle espagnole se poursuivit avec ses successeurs Charles IV (1788-1808), et plus encore Ferdinand VII (1808, 1813-1833). En 1785, la franc-maçonnerie fut interdite dans les Etats de l’Electeur de Bavière et du duc de Wurtemberg. En 1786, une campagne antimaçonnique, inspirée directement par l’impératrice Catherine II se développa en Russie. Le 3 novembre 1789, un édit du roi Ferdinand IV prohibait les sociétés secrètes dans le royaume des Deux-Siciles. Sous le patriarcat de Néophyte VII (1789-1794), de nombreux pamphlets sortirent de l’imprimerie patriarcale de Constantinople, comme le Contrôle contre les athées et les irrévérencieux (1792) ou La misère de ceux qui se croient savants (1793), dénonçant pêle-mêle, les révolutionnaires radicaux, les athées, les libertins et les francs-maçons. Dans les années 1789-1794, la vie maçonnique devint difficile, parfois dangereuse, voire impossible, dans les Pays-Bas autrichiens et la principauté de Liège. En 1791-1792 et jusqu’en 1797, la répression antimaçonnique, menée par l’Inquisition, reprit au Portugal. Fin 1793, la franc-maçonnerie était presque en dormition dans les Etats des Habsbourg. A cette date, les 9/10 des loges françaises étaient en sommeil. Par une lettre publiée le 24 février 1793, le régicide Philippe-Egalité ci-devant Orléans, renia le Grand Orient de France qu’il avait déjà désavoué le 5 janvier. L’ex-grand maître (1771-1793), député montagnard de la Seine, n’en fut pas moins arrêté après la trahison de son fils Chartres (le futur roi Louis-Philippe) et guillotiné le 3 septembre. Partout en Europe, l’Art royal fut victime d’attaques de toute nature.

L’antimaçonnisme de la fin du XVIIIe siècle se distinguait de celui des décennies précédentes, par son intensité, sa systématisation, son inclusion dans le mythe cosmopolite et une certaine radicalisation. Il s’inscrivait dans la longue suite des textes de divulgation et des pamphlets qui, implicitement ou non, structurèrent la latomophagie (antimaçonnisme) et dans l’amalgame réussi entre la franc-maçonnerie et les Lumières radicales. La Révolution française servit de catalyseur. Le discours conspirationniste fut concomitant de l’événement historique. On trouve les prémices du complot dans l’Essai sur la secte des Illuminés (1789) du marquis de Luchet [13], ancien vénérable de la loge de Cassel. Les années suivantes, la rumeur se propagea avec, entre autres, L’esprit de la Franc-maçonnerie dévoilé relativement au Danger qu’elle renferme, de l’abbé Antoine Estève Baissie, et Le Voile levé pour les curieux ou le Secret de la Révolution de France révélé à l’aide de la Franc-maçonnerie, de l’abbé Jacques-François Lefranc (1735-1802), supérieur du séminaire des Eudistes de Caen.

Trois œuvres dominèrent ce discours. En 1794, à Francfort, le journaliste allemand Ludwig Adolf Christian von Grolman [14] (1741-1809) publia Endliches Schicksal des Freymaurer-Ordens dans lequel il accusait la franc-maçonnerie d’être la courroie de transmission des Illuminaten.

En 1797, l’ancien maçon d’une loge liégeoise, physicien, mathématicien et inventeur, professeur de « philosophie naturelle » à l’université d’Edimbourg et secrétaire général de la Royal Society, le britannique John Robison (1739-1805) fit paraître les Proofs of a Conspiracy against all the religions and governments of Europe, Carried on in the secret meetings of Freemasons, Illuminati and Reading societies, collected from good authorities[15], dont le titre est tout un programme. La charge visait essentiellement les francs-maçons français, marionnettes des Illuminaten, mais n’épargnait pas ses compatriotes radicaux.

augustin_barruelCe fut à Hambourg, en quatre volumes, et à Londres, en cinq volumes, que furent publiés, en 1797-1798, les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme [16], du français, alors émigré, l’ancien novice jésuite (il ne prononcera ses vœux définitifs dans la Compagnie qu’en 1816) Augustin de Barruel [17] (1741-1820). Le succès de son ouvrage tint en partie à la simplicité de la thèse : la Révolution française fut ourdie par les philosophes « sophistes de l’incrédulité et de l’impiété« , les maçons « sophistes de la rébellion » et de leurs enfants naturels, les Jacobins. Néanmoins, Barruel qui disait avoir été reçu en loge et qui fut aidé, dans l’exil, par des maçons contre-révolutionnaires, distinguait les maçons de base des véritables comploteurs, les Hauts Grades, plus ou moins amalgamés aux Illuminaten. Mélanges de données vraisemblables (« l’arrière-loge » des Philalèthes) et de digressions plus ou moins fantaisistes, ces textes encrèrent durablement, jusqu’à nos jours, l’idée d’un vaste complot maçonnico-jacobino-illuminé, cosmopolite, irréligieux et égalitariste, pour renverser l’ordre naturel légitime en Europe, en général, et détruire l’identité catholico-monarchique française en particulier. Dans toute l’Europe contre-révolutionnaire, on se mit à voir les traces du complot.

L’amalgame franc-maçonnerie / Lumières radicales / jacobinisme[18] fut d’autant plus réussi que les maçons y contribuèrent indirectement, à l’image du succès de l’ouvrage du petit-neveu de Racine, le libraire, imprimeur, journaliste, traducteur et écrivain Nicolas de Bonneville (1760-1828), mystique anticlérical, préromantique et futur girondin, Les Jésuites chassés de la maçonnerie et leur poignard brisé par les maçons (Londres, 1788). Dans ce livre, l’auteur cédait au complotisme « noir ». L’amalgame contre-révolutionnaire fit suspecter la franc-maçonnerie dans toute l’Europe, et contraignit la majorité des corps maçonniques européens à se démarquer d’une maçonnerie radicale assimilée à la France révolutionnaire.

 

*** Les Raisons du succès débouchant sur le cosmopolitisme.

Mais revenons quelques décennies plus tôt. Quelles furent les raisons qui expliquèrent le succès de l’Art royal ? La simple anglomanie ne peut tout justifier. Plus profondément, la franc-maçonnerie répondra à certaines attentes des élites européennes (aristocratie et bourgeoisies) : dans l’espace social autant que public, la loge allait s’avérer être un espace concurrentiel dans la sociabilité élitaire, mondaine, urbaine et intellectuelle du siècle, grâce à ses multiples facettes & à la souplesse et à l’adaptabilité de la convivialité maçonnique. Cette sociabilité-puzzle fut sans doute un atout majeur de l‘attractivité maçonnique catch-all (attrape-tout) qui ratissait large, en proposant des réponses multiples, équivoques, voire contradictoires tout en offrant des invariants. Éric Saunier parle avec raison de « la plasticité structurelle et […] la souplesse idéologique »[19] de l’Art Royal.

Grace à ce polymorphisme, la franc-maçonnerie put s’épanouir aussi bien dans la société de Cour (Berlin, Dresde, Stockholm) que dans la sphère publique bourgeoise, à la ville, même modeste, et à la campagne [20] (domaines aristocratiques principalement), dans l’espace public (processions maçonniques) comme dans l’espace domestique (hôtels particuliers et appartements urbains, châteaux et manoirs ruraux), entre le huis clos de la tenue et les agapes, banquets, soupers, pique-niques, concerts, bals théâtre, feux d’artifices, ouverts aux Dames et aux amis, sous la protection d’un prince ou à la suite d’un aventurier comme Cagliostro [21], chez des sédentaires comme chez des migrants définitifs ou temporaires, en interférence/concurrence avec les autres formes de sociabilité (académies, salons (bureaux d’esprit), clubs, « associations patriotiques », sociétés de lectures, café ou tavernes/auberges), tout en étant la seule ou presque à entretenir une savante ambiguïté entre le secret et le public[22].

Pour élargir le vœu du pasteur James Anderson [23], on peut dire que la franc-maçonnerie, au XVIIIe siècle, fut un « centre de l’Union » où se rencontrèrent des gens qui sans elle auraient, sans doute, pu continuer à s’ignorer, mais peut-être et plus encore des individus qui avaient toutes les chances de se rencontrer, ou même mieux, pour beaucoup, qui s’étaient déjà rencontrés avant et hors d’elle et qui trouvèrent dans l’Ordre une occasion supplémentaire de se re-retrouver, et d’expérimenter le bonheur d’être inclus ensemble. Les maçons et les loges occupèrent prioritairement les interstices de la société d’Ancien Régime, mais sans rompre avec lui, pour se créer des espaces de rencontre et d’expression, à la fois en empruntant aux structures anciennes ou supposées telles (corporations, chevalerie), en voguant sur les formes associatives nouvelles, et en profitant au mieux des opportunités. Ainsi se constitua un commerce maçonnique dont le succès fut différent selon les climats et les années. Cette sociabilité à prétention universelle légitimera la « République des Maçons » (si l’on veut bien admettre que « République » ne signifie pas au XVIIIe siècle l’antithèse de la monarchie).

 

 

 

*** La « République des Maçons »

Comme la « République des Lettres »[24], la « République des Maçons »[25] postulait une société transnationale et transconfessionnelle, dans laquelle les différences de statut et de savoir seraient secondes par rapport au but commun : la pratique sincère de la vertu, l’appropriation désintéressée du savoir et la recherche incessante de la vérité. C’est l’idée exprimée par le baron Louis Théodore de Tschoudy (1727-1769), ancien vénérable de la Loge Ancienne de Metz, puis président de la Grande Loge provinciale de Metz (1765) dans l’article 1er des Statuts des Philosophes Inconnus [26], extrait de L’Etoile Flamboyante[27] :

«Cette compagnie ne doit pas être bornée par une contrée, une nation, un royaume, une province, en un mot, par un lieu particulier; mais elle doit se répandre par toute la terre habitable qu’une religion sainte éclaire, où la vertu est connue, où la raison est suivie : car un bien universel ne doit pas être renfermé dans un petit lieu resserré ; au contraire, il doit être porté partout où il se rencontre des sujets propres à le recevoir»

Cette République s’affichait cosmopolite. La franc-maçonnerie fut, groupepar sa profession de foi universaliste, fille de son temps [28]. Anderson et plus encore Ramsay [29] en firent un thème maçonnique dominant, on pourrait dire consubstantiel au point qu’en 1772, au moment où le cosmopolitisme commence à décliner, William Preston [30] pouvait encore affirmer :

« L’ordre maçonnique est par nature cosmopolite »[31].

Le cosmopolitisme fut la réponse au lubris de la Babel biblique. Le babil maçonnique engendra divers projets. Pour les uns, à l’image de Louis François de La Tierce, il s’agissait de fonder un Ordre cosmopolite spirituel (religieux), transnational et moral :

« L’unique but est la réunion des esprits et des cœurs pour les rendre meilleurs et former dans la suite des temps, une nation toute spirituelle où, sans déroger aux divers devoirs que la différence des états exige, on créera un peuple nouveau qui étant composé de plusieurs nations, les cimentera toutes en quelque sorte par le lien de la vertu et de la science… »[32]

Ce fut également la quête permanente de Joseph Uriot [33] (1713-1778), tour à tour compositeur d’opéras, acteur, « maître de langue française », écrivain, traducteur, conservateur de bibliothèque et professeur d’histoire, visiteur de la loge Zur Einigkeit, sise à Francfort-sur-le-Main, dans laquelle, en 1742, il prononça un discours particulièrement remarqué, publié sous le titre Lettre d’un franc-maçon à M. de Vaux[34]. Le texte imprimé, qui connaîtra un succès certain en Allemagne, avait pour but d’illustrer et de défendre l’Ordre :

« La Maçonnerie est une société d’hommes de tout âge, de toute condition, et de tout pays, qui sont amateurs de la Vertu pour la chercher toujours, assez courageux pour ne la trahir jamais, et assez heureux pour la voir constamment pratiquée par leurs véritables frères Maïtres de vivre dans la religion où ils sont nés, obligés d’être fidèles à leur Patrie, les engagements qu’ils prennent en se faisant Maçons, ne les dispensent point des serments qu’ils ont fait à leur Dieu et à leur souverain. »

Le cosmopolitisme maçonnique se définira à la fois comme religieux, moral, philadelphe, philanthrope et paisible. Selon les auteurs, il prit la forme fédéraliste, culturelle, juridique ou « spontanée ». La pensée du siècle n’étant pas monolithique loin s’en faut, il ne faut pas s’étonner de la polysémie maçonnique. Au demeurant, la franc-maçonnerie étant un fait culturel-éponge, elle subira les mille et une influences des climats et du temps. La République hiramique protéiforme fut ainsi envisagée comme une institution transnationale et transconfessionnelle, ayant comme vocation de se substituer à la Respublica christiana, brisée par la Réforme. Certains frères y voyaient un projet nouveau appuyé sur une religion universelle (dont les conceptions variaient d’un auteur à l’autre). D’autres pensaient en faire un cadre capable de ressouder les deux parties de l’ancienne Romania (sur un christianisme « primitif » universalisé pour les uns, au profit de Rome pour les autres). D’autres, enfin, la définissaient comme un espace de dialogue entre les confessions et les nations de l’Espace-monde (sous-entendu wahington4l’Europe ou le monde « occidental »).

 

*** Le Frère et l’Autre

Tolérance et œcuménisme, métissage culturel et syncrétisme furent donc étroitement liés dans le corpus maçonnique, mais pour cela il fallait réunir les conditions d’un vivre ensemble harmonieux :

**       les protagonistes devraient venir volontairement à la rencontre l’un de l’autre et s’unir sur un pied d’égalité (alors que la société globale était ultra-hiérarchisée et cloisonnée)

**       le récipiendaire devrait posséder une compatibilité avec le groupe qui s’apprêtait à l’agréger…

En effet, cette République posait, avec force, la question du rapport à l’autre. Dans l’Ordre, il ne pouvait y avoir indifférence à la différence. Du métissage volontaire, on glissa rapidement à l’assimilation. L’élu, le frère ne pouvait être qu’un semblable ou un assimilé. Lorsque son altérité demeurait trop forte, la non-inclusion s’imposait [35]. La maçonnerie se concevait comme une élite e08faed8a5f309408127c94ea428d204« égalitaire », une communauté de semblables soudés par des valeurs et des pratiques culturelles communes. C’est pourquoi certains frères du xviiie siècle entrèrent « dans une logique d’exclusion » en refusant une « altérité trop accusée », une différence qui contribuerait à la dissolution de ladite République. Ainsi ses limites apparaissaient tout à fois géographiques, culturelles, religieuses, politiques, sociales et économiques. La République se réduisait à l’Espace/monde du temps (l’Europe et ses prolongements ultra-marins, notamment en Amérique), à l’espace cultuel chrétien [36] & l’espace social dominant (les « élites » [aristocratie + bourgeoisies] masculines…). En effet, durant tout le siècle, les frontières de ce monde furent à géométrie variable. Selon les climats et les époques, le profane, le vulgaire ou le profane vulgaire désignaient celui (ou celle) qui ne pouvait être admis(e) dans le temple aussi bien les personnes que les comportements, ces « tabous » et ces exclusions variant selon les décrets, usages, condamnations et « excommunications » maçonniques.

 

2°) L’AUTRE [37] ou LES LIMITES DE LA FRATERNITE UNIVERSELLE : TOUS FRERES SAUF…

Qui furent exclus de cette fraternité ? Durant tout le siècle, la franc-maçonnerie oscilla entre fraternité & égalité proclamées et altérité & inégalité vécues.

*** les pauvres et les paysans : La notion de peuple n’était guère univoque durant le XVIIIe siècle. Elle fut souvent ambiguë. Le peuple était ainsi défini par son statut juridique (tiers état), sa condition sociale inférieure (les « petits »), ses activités manuelles (métiers), son indigence et/ou sa foule indifférenciée (multitude). Pour les classes dominantes, l’appartenance au peuple n’était pas un phénomène social mais un fait de la nature voulu par la providence. Le peuple se caractérisait par une nature physique et comportementale [38]. La pauvreté était naturelle. Le peuple était une masse indistincte, irraisonnée, un agrégat de corps brutaux guidés par des instincts bestiaux [39]. Il était également défini par un travail rémunéré, c’est-à-dire une participation à la production sans en contrôler les moyens. Il était donc « non libre » au sens maçonnique du terme, car lié au labeur, au travail laborieux. La circulaire du GODF (Grand Orient de France) n’était pas loin de cette distinction :

« On ne peut recevoir aucun homme professant un état vil et abject, rarement on admettra un artisan fut-il maître surtout dans les endroits où les corporations et les communautés ne sont pas établies »

Le « populaire » s’opposait ainsi aux « libres », ceux qui vivaient de leurs revenus, rentes, bénéfices, prébendes, pensions, loyers et autres impôts, aux « honnêtes » hommes éclairés. La franc-maçonnerie reproduit largement ses préjugés. Ainsi le Règlement (1779) de la loge toulousaine de Clermont précisait :

«  …Nul ne pourra être reçu ni affilié dans notre atelier qu’il n’ait 25 ans accomplis, qu’il ne soit noble ou militaire ou officier de Cour souveraine. Quoi que la maçonnerie égale tous les états, il est cependant vrai que l’on doit plus attendre des hommes qui occupent tous un état distingué dans la société civile que l’on ne doit attendre du plébéien… »

La barrière de la culture (illettrisme) et de l’argent fut tellement forte que la question de l’admission des classes populaires en loge ne se posa quasiment jamais. Dans la décennie 1780, le coût des réceptions aux trois grades à la loge de Sedan s’élevait à 57 livres soit 4 mois de salaire d’un ouvrier de la manufacture de draps Antoine Rousseau.

Le peuple des campagnes fut aussi ignoré par les maçons que le73327740 peuple des villes. La franc-maçonnerie fut un phénomène urbain dans une Europe encore largement rurale. Certes, quelques loges existaient dans de gros bourgs ruraux ou agricoles. Elles étaient alors composées comme en Angleterre, en France ou en Hongrie de gentilshommes ruraux, et parfois des élites rurales locales. Ainsi Éric Saunier a montré que L’Union Rurale, la mal nommée, sise à Trois-Monts [40], petite bourgade normande, avait été créée pour permettre à quelques nobles et bourgeois caennais de se réunir. Parfois il s’agissait de la loge campagnarde d’un grand seigneur comme celle des comtes Erdödy, Zum Goldenen Rad (A la Roue d’Or), sise au château d’Eberau (actuel Burgenland autrichien), dans laquelle fut fait maçon Ignaz Pleyel (1757-1831). On peut également classer dans cette catégorie les loges des villes neuves du front pionnier oriental de la Russie, comme à Simbirsk, cité fondée en 1648, où maçonna la loge La Couronne d’Or (décennie 1780)[41], mais là encore la paysannerie en était totalement absente.

 

*** Les femmes

Le XVIIIe demeura un siècle globalement misogyne, machiste et patriarcal, même s’il faut noter le rôle croissant des femmes dans une partie de la sociabilité élitaire. Cependant même la femme cultivée ne pouvait être qu’hôtesse d’une « cour »[42] ou d’un salon[43]. Jean Starobinski parle avec raison du « règne fictif des femmes« [44].

La nouvelle sociabilité britannique qui se mettait en place aux XVII-XVIIIe siècles était monosexuée à l’image de la Royal Society [45], constituée en 1660 ou du très sélectif Hell Fire Club, fondée à Londres en 1718 par Philip, 1er duc de Wharton (1698-1731), futur grand maître de la Grande Loge de Londres (1722/3). Les Constitutions d’Anderson sont impératives : « … no bondmen, no women, no immoral or scandalous men… »

Conformément aux Lumières du temps, la femme était définie 497846836comme différente de l’homme, à la fois biologiquement et ontologiquement. Elle était donc de droit exclue de la sociabilité masculine. En maçonnerie, par sa nature, la femme relevait du profane, Dans le Discours préliminaires pour servir d’introduction aux obligations, aux Statuts et aux Règlements des Francs-Maçons, le marquis Louis-François de La Tierce  était explicite :

« Oui, Messieurs, les fameuses fêtes de Cérès à Eleusis, d’Isis en Egypte, de Minerve à Athènes, d’Uranie chez les Phéniciens et de Diane en Scythie avaient du rapport aux nôtres. On y célébrait des mystères, où se trouvaient plusieurs vestiges de l’ancienne Religion de Noé & des Patriarches. Elles finissaient par des repas & des libations, & on n’y connaissait ni l’intempérance ni les excès, où les païens tombèrent peu à peu. La source de ces infamies fut l’admission des personnes de l’un et l’autre sexe aux assemblées nocturnes contre l’institution. C’est pour prévenir de tels abus que les Femmes furent exclues de notre Ordre. Nous ne sommes pas assez injustes pour regarder le sexe comme incapable du secret. Mais sa présence pourrait altérer insensiblement la pureté de nos maximes et de nos mœurs… »

*** les exclus religieux et/ou raciaux

Masculin et élitaire, le cosmos maçonnique, malgré son universalisme affirmé, fut trop souvent réduit à la Respublica christiana. Le huguenot Louis-François de La Tierce, dans son Histoire, Obligations et Statuts de la très Vénérable Confraternité des Francs-Maçons, tirez de leurs archives…[46] estimait que « le Monde entier n’est qu’une Grande République, dont chaque Nation est une famille et chaque particulier un enfant », mais il n’en défendait pas moins l’idée que cet espace devait se limiter aux bornes de la chrétienté.rose-croix-franc-maconnerie-1024x413

Si la franc-maçonnerie fut conçue par certains comme un lieu de cohabitation, voire de réconciliation entre protestants et catholiques, elle se montrera très réservée vis-à-vis de l’autre non chrétien et/ou non blanc. Globalement, les Lumières maçonniques furent le plus souvent incapables d’accepter les « nègres », les musulmans et les juifs tels qu’ils étaient, les premiers à cause de leur manque supposé de culture, les derniers à cause des préjugés religieux et raciaux de la culture dominante du temps.

Ainsi l’Apologie pour l’Ordre des Francs-Maçons [47] précise-t-elle :

« L’ordre n’est ouvert qu’aux chrétiens. Il est impossible et interdit d’accepter dans la franc-maçonnerie toute personne étrangère à l’Eglise catholique. Par conséquent, les juifs, les musulmans et les païens sont exclus en tant que non-croyants ».

Le Katechismus des Frei-Maurers, de 1744 (Berne), dans son quatrième principe, est tout aussi explicite :

« A ce propos, il est nécessaire de faire remarquer, premièrement : qu’on ne peut y admettre que ceux qui portent le nom de Chrétiens ; Si on y trouve des Infidèles comme les juifs, les Turcs ou d’autres, ils y sont entrés par abus pour n’avoir pas été bien connus. »

Les Statuts de la 1ère Grande Loge de France (GLDF) (4 juillet 1755) précisent que ne seront admis en loge que « des gens d’une naissance honnête, de bonne vie et mœurs, craignant Dieu et ayant le baptême».

En 1766, la MutterLoge [48] (Berlin) impose dans ses règlements internes que « seul un chrétien peut-être élu membre de notre ordre vénérable, en aucun cas les juifs, les musulmans ou les pâiens ne peuvent en faire partie ».

A Marseille, les Statuts et Règlement de la Respectable Loge La Parfaite Sincérité Régulièrement constituée à l’Orient de Marseille le 13 septembre 1767 expriment en leur article douze que « tous profanes qui auraient le malheur (sic) d’être juifs, nègres, ou mahomettans ne doivent point être proposé ».

La position de La Tierce, bien loin d’être isolée, reflétait donc la pensée de la majorité des écrivains maçons d’alors. L’auteur des Considérations filosophiques sur la Franc-Maçonnerie[49] est tout aussi catégorique:

« On n’y admet que des Chrétiens, des sujets orthodoxes; hors de l’Église chrétienne, il ne peut ni ne doit être reçu aucun franc-maçon. Voilà pourquoi les Juifs, les Mahométans et les Païens sont exclus comme infidèles ».

 

L’article VI du règlement (1780) de la loge L’Union des Cœurs, sise à Liège, ne dit pas autre chose, sur proposition de Pierre de Sicard, ancien consul de France à Seyde (l’antique Sidon) & fondateur de loges en Martinique, à la Guadeloupe et en Alsace :

« Les Juifs, Mahométans, Goths et autres nations qui n’ont que la circoncision pour baptême ne pourront pas entrer chez nous, qu’autant qu’ils se laveront des eaux du Saint Baptême et que leurs vies et mœurs seront sans tache. Et comme des loges anglaises et hollandaises ont eu la faiblesse, soit par l’avidité de l’argent ou autrement, de recevoir des juifs, nous déclarons non seulement de fermer notre loge à cette nation infâme réprouvée de Dieu et des chrétiens, mais encore de n’avoir qu’un mépris pour ceux qui les ont reçus. »

Il en est de même à Francfort-sur-Main, en 1785 où « seul un chrétien, de quelque secte que ce soit […] pouvait être admis comme membre »[50].

* Les Juifs [51]

Au XVIIIe siècle, le monde juif se caractérise par une très grande hétérogénéité. L’acceptation des juifs en loge [52] ne peut se comprendre hors d’un triple mouvement séculaire, d’abord la volonté d’une partie des élites juives de sortir du ghetto pour s’intégrer dans la société globale, ensuite le maintien, au sein même des Lumières, de la discrimination à l’encontre des juifs, enfin l’hostilité plus ou moins forte des milieux juifs traditionnels à la fréquentation par leurs coreligionnaires, des loges.

Cette réception est intimement liée à l’émancipation et à l’assimilation des juifs et à la plus ou moins grande vigueur de l’antisémitisme social et de l’antijudaïsme religieux et philosophique, comme celui de Voltaire. Il est symbolique de noter que Moïse Mendelssohn (1729-1786), père de la Haskala (mouvement juif des Lumières) allemande porte-drapeau de l’émancipation juive, animateur d’un brillant cercle intellectuel berlinois, fut refusé, à la fois à l’Académie des Sciences de Berlin (sur ordre du roi philosophe et frère maçon Frédéric II) et en franc-maçonnerie.

* Les musulmans [53]

mehterhaneminiature1720Pour l’Europe des Lumières, l’Islam, c’est d’abord et surtout l’Empire ottoman qui domine encore de l’Algérie aux Balkans. Ce monde turco-islamique, proche et lointain, familier et étrange, fascine. Les relations entre cet espace et l’Europe furent complexes et contradictoires. A côté des préjugés traditionnels, on trouve des tentatives diverses pour comprendre cet Ailleurs et cet Autre, identifiés très largement au turc. La Porte était toujours perçue comme une menace tout autant que les pirates barbaresques. Cependant l’Empire ottoman était en déclin, et progressivement il devint un objet de curiosité plus que de peur. Depuis la fin du XVIIème siècle, on note diverses tentatives pour mieux le comprendre (diverses traductions du Coran[54], récits de voyage, notamment des français Jean Thévenot (1633-1667), Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689) ou Jean Chardin (1643-1713), travaux savants du néerlandais Johann Hottinger et du français Barthélemy d’Herbelot de Molainville). Néanmoins, les préjugés antimusulmans demeurent, comme le montre la pièce de William Rufus Chetwood (1700-1766), The Generous Freemason[55], où Mirza, le Bon Maure franc-maçon se révélera être anglais et chrétien.
* Les esclaves, noirs & sang mêlés

La situation des nègres et sang mêlés fut encore plus discriminatoire. Au XVIIIe siècle, nègre signifiait non seulement homme de couleur
noire, mais par extension esclave comme le rapporte l’expression : travailler comme un nègre. Considérés comme vils et sans culture, grands enfants au mieux, les noirs étaient vus à travers un double miroir dévalorisant (cannibales, bestiaux, sauvages) ou infantilisant (« bons sauvages »). L’exclusion était encore plus stricte aux colonies que dans les métropoles

*** les exclus physiques

Temple de la Vertu, la loge se voulait également temple de la Beauté. Comme aux siècles précédents, le laid, l’handicapé et le monstre se définissaient comme étant une erreur de la nature, un être hors norme. Ils violaient les normes et les règles de la nature et de l’art. Ils étaient la marque du vice et de l’indignité, et leur présence en loge, aurait été un outrage à la bienséance et à l’esthétique. Le XVIII° siècle est le temps de la physiognomonie : l’anormalité physique reflète l’anormalité morale. On ne saurait donc admettre parmi les frères ceux dont les anomalies physiques révèlent des inaptitudes à la moralité. La deuxième version des Constitutions d’Anderson exigeait des postulants d’être « robustes et sains, sans déformation ou mutilation au moment de leur admission… ». Les castrats étaient donc exclus des loges. L’espace francophone aurait opté pour l’exclusion des 3 B (bègues, borgnes, boiteux), voire des 7 B  (bâtards, bègues, bigles, borgnes, boiteux; bossus, bougres (homosexuels), mais il semble qu’il s’agisse d’une reconstruction normative postérieure à notre siècle. De fil en aiguille (si l’on peut dire), on en arriva à refuser certaines catégories socio-professionnelles taxées d’amoralité ou d’immoralité comme les saltimbanques et les comédiens, voire les musiciens…

*** les exclus immoraux » (amoraux)

*Artistes et musiciens

La situation des artistes (peintres, sculpteurs, musiciens, comédiens, poètes) fut également discriminée. Néanmoins le xviiie siècle vit l’affirmation de nombreux écrivains et artistes qui accédaient à une place sociale nouvelle grâce aux fonctions que leurs œuvres remplissaient. Cependant le monde des arts et lettres demeurait un monde hiérarchisé, à cause des structures académiques et du marché de l’art. Aussi les maçons demeuraient hésitants à faire entrer des artistes en loge. Cela fut particulièrement vrai au début de l’Art royal. En 1746, l’Anglaise de Bordeaux s’oppose à la réception de trois musiciens de l’orchestre du théâtre et à un maître de ballet.

* Homosexuels

Malgré les Lumières, le XVIIIe siècle conservait des normes sociétales, sexuelles et culturelles traditionnelles et prônait plus ou moins un certain conformisme moral marqué par l’éthos chrétien.

Le XVIIIe siècle vit la question de l’homosexualité devenir plus prégnante [56] : d’une part, divers ouvrages décrivaient sa présence dans des sociétés antiques (« amour philosophique ») ou extra-européennes. D’autre part, toute une littérature licencieuse développait à l’envie les descriptions « réalistes » des mœurs et pratiques homosexuelles. Dans le même temps, à Londres, à Berlin ou à Paris [57], l’homosexualité s’affichait dans une partie de la société élitaire, mais elle existait de manière moins visible dans le bas clergé et chez les gens de métier. Officiellement, la sodomie, l’infamie ou la pédérastie demeuraient un crime, des sodomites furent condamnés et parfois exécutés, mais dans la deuxième moitié du siècle la police en réprimait surtout la visibilité et les débordements. Officiellement, toute une littérature maçonnique combattait et condamnait l’homosexualité. Il est cependant difficile de savoir si ces condamnations étaient destinées à interdire l’entrée des loges aux personnes de « mauvaises mœurs » ou à se défendre des attaques latomophages qui auraient sous-entendu que la franc-maçonnerie, société secrété et masculine, fût « contre-nature ». Quoi qu’il en soit, au XVIIIe siècle, la morale se voulait la science des mœurs et au niveau théorique, cette conception nouvelle semble dominante en loge :

«Tous les hommes ne sont-ils pas également capables de remplir les devoirs de la Société ? Nous n’en avons point d’autres. La pratique de ce qu’on appelle communément Loy Naturelle fait les trois quarts & demy du Mâçon…»[58]

La franc-maçonnerie était définie comme un espace-temps où on y creusait « des tombeaux pour le vice » et on y élevait « des temples  à la Vertu« , garanti et légitimé par le Grand Architecte de l’Univers.

* Libertins et Athées

La première version des Constitutions d’Anderson (1725) condamnait les « athées stupides » et les « libertins irréligieux ».

don-juan-aout-02Cependant la condamnation du libertinage en loge était ambigüe. Il est vrai que le mot lui-même était équivoque au XVIIIe siècle. Il désignait, d’une part, l’attitude de celui qui refusait d’adhérer sans un libre examen aux dogmes du christianisme institutionnel (catholique ou protestant), le déiste, l’incrédule, le panthéiste, voire l’athée, ce dernier étant par « nature » amoral mais également l’immoral sociétal, l’homme des sens et des plaisirs, le dévergondé, le débauché. Il est vrai que dès, le Grand siècle, les deux attitudes allaient souvent de pair. L’article 1 visait le « libertin irréligieux » mais le 6e alinéa 2 invitait les frères à se « réjouir avec une gaieté innocente« . Outre les devoirs à suivre en loge, les maçons devaient se garder de « tout excès », l’ivrognerie et la gloutonnerie étant explicitement citées.

Au XVIIIe siècle, l’athéisme ne se réduisait pas à la négation de Dieu, mais se présentait comme une notion protéiforme recouvrant diverses formes d’hétérodoxies religieuses, philosophiques et/ou morales. Le terme était donc synonyme d’impiété spéculative, de déviance morale et d’immoralité sociale. Il était donc logique que l’athéisme ne fut point considéré comme une option de la liberté de conscience, mais comme une forme pernicieuse d’asociabilité rendant l’admission de l’athée impossible en loge.

En bref, la maçonnerie recruta toujours dans un vivier élitaire urbain, selon les pays, entre 1 % et le cinquième de la population totale masculine.

 

3°) LES EXCEPTIONS DES EXCEPTIONS

*** une toute petite porte pour les « pauvres » : les frères servants ou à talents. L’exception presque générale pour les artistes de grande notoriété.

La marginalisation des masses populaires et paysannes resta ultra-majoritairement en marge des loges, à l’exception des frères servants dont la situation est précisée comme dans une circulaire du GODF :

« Un domestique quel qu’il soit ne sera admis qu’au titre de frère servant ».

Il s’agit des serviteurs des élites sociales urbaines qui constituaient une part non négligeable de la population des villes (dans les années 1770 et 1780 : 4 à 16 % selon les cas). Leur situation était ambiguë. Ils assuraient les fonctions de concierge, de factotum, voire de cuisinier. Globalement, ils étaient bien traités : parfois logés, quelquefois blanchis. Presque toujours, ils étaient salariés. Dans la décennie 1780, celui de la loge de Dunkerque, Amitié et Fraternité, tailleur d’habit de son état, touchait 120 livres par an, soit l’équivalent de 120 journées de travail d’un ouvrier non qualifié. En revanche, le grade de maître (et parfois même de compagnon) leur était refusé [59].

Il existait une autre catégorie de maçons discriminés : les frères à talent, admis en loge pour leurs qualités « manuelles » (musiciens, peintres, ébénistes). Cependant la notoriété des artistes introduisit rapidement des discriminations au sein de la corporation. Là encore, l’Angleterre fit rapidement exception. Dès 1725, la loge londonienne Queens’Head fit maçons deux compositeurs Papillon Ball et Francesco Geminiani (1687-1762), violoniste, compositeur, professeur de violon, collectionneur et marchand de tableaux, pour assurer la direction de la société musicale paramaçonnique (qui se prit pour une loge en initiant) Philo-Musicae et Architecturae Societas Apollini (1725-1727), prouvant combien les arts pouvaient servir à l’embellissement et la propagation de l’Art royal. Ainsi, en 1776, le premier « local maçonnique », le Freemason’s Hall in Great Queen’s Street, fut-il inauguré par un concert où l’on créa le Carmen Saeculare du frère François André Danican Philidor (1726-1795), composée sur un texte latin d’Horace.

En effet, les Muses d’Hiram exprimaient l’ambigüité de l’artiste et du comédien en loge. Les maçons comprirent l’intérêt qu’ils pourraient tirer des trompettes de la Renommée, célébrant certains « créateurs géniaux ».

Ainsi les loges les plus huppées se dotèrent d’orchestre de plusieurs dizaines de musiciens à l’exemple de la loge Olympique de la Parfaite Estime (1779-1789) qui soutenait la Société Olympique plus de 350 membres et une cinquantaine de musiciens. Les concerts publics connurent un succès immédiat. En 1785/6, Joseph Haydn écrivit pour ladite Société six symphonies dites parisiennes (ns° 82 à 87) qui lui furent payées 25 louis d’or chacune. Dans la décennie 1780, à Paris, treize loges avaient entre cinq et quatre-vingt-dix-sept musiciens. Il va sans dire que les petites loges n’avaient souvent qu’un organiste, voire aucun musicien.

Il en fut de même dans les capitales nationales et régionales, notamment à Vienne. On ne peut pas ne pas citer Wolfgang mozart-en-loge-maconniqueAmadeus Mozart (1756-1791) qui protégé par le frère Otto Heinrich Von Gemmingen-Hornberg (1755-1836), son introducteur à Paris (1777-1779), sera fait apprenti franc-maçon dans la loge viennoise La Bienfaisance le 14 décembre 1784. De même, depuis 1782, Mozart avait été admis dans le cercle musical d’un autre maçon, le baron Gottfried van Swieten (1733-1803), préfet de la Bibliothèque impériale de Vienne (1777-1803), président de la Commission des Etudes et de la Censure (1781-1791), mélomane, compositeur médiocre et mécène entre autres de Haydn, Beethoven et Carl Philip Bach (1714-1788). Wolfgang sera fait compagnon le 7 janvier et maître le 13 courant par la loge Zur Wahren Eintracht (A la Vraie Concorde) où seront reçus (compagnon le 16 avril 1785 et maître le 22 courant) son père Léopold, fait maçon le 6 avril 1785 dans la loge-mère de son fils, et son ami Joseph Haydn (voir plus loin). Dès lors les environnements musicaux et maçonniques de Mozart s’interpénétreront. Le grand secrétaire de la Grande Loge Nationale d’Autriche Ignaz Von Born (1742-1791), à qui Mozart dédicaça la cantate Die Maurerfreude (Köchel 471) serait le modèle de Sarastro. Franz Anton Mesmer (1734-1815), commanditaire de l’opéra Bastien et Bastienne (1768), expulsé de la faculté de médecine de Vienne en 1778 pour « pratiques charlatanesques » sera brocardé dans Cosi fan tutte (1790). Le frère Lorenzo da Ponte (1749-1838) devint le librettiste attitré du nouveau maçon (Le Nozze di Figaro, 1786 ; Don Giovanni, 1787 ; Cosi fan tutte). Mozart retrouvera en loge le ténor Johann Adamberger (1743-1804), le créateur de Belmonte de l’Enlèvement au Sérail (1782), les éditeurs Ignaz Alberti qui grava le frontispice de la flute_personnages_1première édition de La Flûte et Carlo Artaria (1747-1808), son principal éditeur, les basses Franz Josef Alberti (1728-1789) et Ludwig Fisher (1745-1825) et le baron Tobias von Gebler (1726-1786), poète, ami de Lessing, librettiste et commanditaire du « drame héroïque » Thamos (1779) que Mozart mettra en musique. Sur les colonnes, il siégea avec son portraitiste (le tableau demeura inachevé) Joseph Lange (1751-1831), beau-frère de sa femme, Emmanuel Schikaneder (1751-1812), acteur, chanteur, auteur de théâtre, librettiste de Die Zauberflöte (1791) et créateur du rôle de Papageno ou Josef Von Sonnenfels (1733-1817), un des représentants majeurs des Lumières autrichiennes, inspirateur des réformes pénales de Joseph II. Mozart entra dans la maçonnerie viennoise au moment où elle était à son apogée. Il va y goûter le bonheur d’être inclus ensemble, et semble avoir été très sensible à ce climat. Le récipiendaire et l’institution s’honoreront réciproquement. Entre sa réception au compagnonnage (7 janvier 1785) et sa maîtrise (13 janvier), il achèvera le quatuor à cordes en la majeur (K464) dont l’andante serait en rapport avec le rituel maçonnique. La semaine suivante, il composera un autre quatuor à corde un tantinet maçonnisant (K465) et assistera à la réception du baron Anton Tinti, puis viendra le chassé-croisé avec Haydn. Le 27 janvier, ce dernier devait être fait maçon en présence de Mozart, mais il ne put venir. Le 11 février suivant, Haydn fut admis, mais Mozart jouait au Mehlgrube, casino viennois où se déroulaient bals et concerts. Le 6 avril, Wolfgang assiste à la réception de son père. Au fils des mois, il maçonnera régulièrement tout en composant des œuvres destinées à être jouées en loge (cantates pour les fêtes, musique pour diverses poésies, odes funèbres) jusqu’au début de l’année 1791. Nommé adjoint du kappelmeister de la cathédrale de Saint Etienne de Vienne, Léopold Hoffmann, il reçut trois commandes : la Clémence de Titus, pour le couronnement comme roi de Bohème à Prague, de l’empereur Léopold II, le Requiem commandé par le comte Franz von Walsegg, et La Flute Enchantée. Il composa toujours en contact avec plusieurs frères, mais épuisé, il mourut dans la nuit du 5 au 6 décembre 1791. Contrairement à la légende, le temps était doux lors de ses obsèques. Selon les habitudes du temps, après une courte messe dans une chapelle de la cathédrale Saint-Etienne, en présence d’une petite assistance dont on ne peut donner la composition, il eut, selon son rang social (et non selon son génie musical) un enterrement de troisième classe comme 80% des viennois, pour la somme de 8 florins 56 kreuzer, plus 3 florins pour le transport. Les usages voulaient que les veuves restassent chez elle, en tenue de deuil, ce que fit Constance, sa femme. Mozart fut enterré dans le cimetière Saint Marx (seize corps rangés par quatre dans une fosse commune), situé hors les murs. Roturier, Mozart n’eut pas droit à une plaque commémorative, privilège réservé à l’aristocratie. Selon la réglementation tatillonne autrichienne, le transport devait se faire à la tombée de la nuit, et il n’était pas d’usage de suivre le cortège funèbre[60]. Les frères de sa loge organisèrent une tenue spéciale durant laquelle son oraison funèbre fut prononcée (imprimée ensuite) par Karl Philipp Hensler. La semaine suivante, une messe fut célébrée en la cathédrale de Prague, ville où il était demeuré très populaire.

Plus que le « divin Wolfgang » qui fut surtout en contact avec des maçons autrichiens et allemands, c’est Joseph Haydn (1732-1809), présenté par le comte Anton Georg von Apponyi (1755-1817), reçu apprenti, le 11 février 1785, à la loge viennoise, A la Vraie Concorde, en l’absence de Mozart, qui symbolisa le mieux l’inscription ambigüe d’un artiste de renom dans les réseaux maçonniques. Sa vie en loge semblait filante puisqu’il ne maçonna jamais à Vienne. Il fut le kappelmeister du prince Nicolas 1er Esterhazy (1762-1790) [61], dit le Magnifique, maçon, qui le traitait comme un « officier de la maison » [62], l’autorisant peut-être (l’obligeant ?) à fréquenter la loge Zum Goldenen Rad (A la Roue d’Or), sise au château princier d’Eberau. Haydn reçut en 1786 commande du comte Claude Rigoley d’Ogny (1757-1790), fermier général, pour la Société Olympique, souchée sur la loge parisienne L’Olympique de la Parfaite Estime, de six symphonies jouées au Palais Royal sous la direction du frère Joseph Boulogne, dit le Chevalier de Saint-Georges. Cependant, cette commande serait étrangère à l’appartenance maçonnique d’Haydn qui ne semblait pas connue, du moins au départ, de ses commanditaires. Quoi qu’il en soit, ladite Société maçonnique ne fut pas étrangère à la mise en place d’une véritable stratégie musicale visant à mettre Haydn au cœur des concerts parisiens, formule qui perdura jusqu’à l’Empire [63]. En revanche, lors de son premier voyage en Angleterre (1791-92), il fut en contact avec des maçons, grâce notamment à Johann Peter Salomon (1745-1815), compositeur, violoniste et chef d’orchestre, habitué des concerts du Freemason’s Hall, sorte d’imprésario de Haydn à Londres et membre d’une loge « allemande » de la capitale britannique.

Il fut accueilli par un autre maçon, l’organiste, compositeur et musicologue Charles Burney (1726-1814). Sa tournée aura un immense succès comme la seconde (1794-1795), au cours de laquelle il composa douze symphonies. Le compositeur et organiste de Wetsminster Abbey (1793), Samuel Arnold (1740-1802), fondateur de la Society of Musical Graduates (1790), l’invita à diriger une de ses symphonies pour un concert maçonnique de bienfaisance, initialement prévu le 30 mars 1795 au Freemason’s Hall. Apprenant qu’aucune répétition n’était prévue, Haydn refusa tout. Il semblerait qu’avec cet épisode s’arrêtèrent les contacts du compositeur avec la franc-maçonnerie. Haydn restera au service des Esterhazy jusqu’en 1802, composant alors presque exclusivement des œuvres religieuses.

*** la maçonnerie d’adoption : des maçonnes sous tutelle ?

La loge était théoriquement fermée aux femmes, mais les plus ouverts, ou les plus habiles maçons jugèrent nécessaire de trouver un statut maçonnique particulier adapté à la nature du « beau sexe ».

Au commencement, un certain flou persista. Ainsi Elisabeth Saint lfmportraitLéger (c.1693-1773), dame Aldworth fut initiée, comme un frère, entre 1710 & 1713, sans doute dans une loge privée de son père Sir Arthur Saint-Léger, 1er vicomte Doneraile. La présence de femmes est attestée en loge dès les années 1730, mais les « maçonnes » sont peut-être seulement les femmes ou les filles des maçons, voire leurs amies. Faut-il parler « d’accueil galant » selon l’heureuse expression de Françoise Jupeau-Réquillard [64] ? Margaret Jacob signale la fondation, en 1751, à La Haye, d’une loge mixte dite La Juste, composée d’aristocrates, officiers et entrepreneurs néerlandais, de plusieurs couples et d’actrices de la Comédie-Française.

Mais, progressivement et de manière empirique, au gré des circonstances et du statut social, économique et/ou culturel de certaines femmes furent admises dans une « Maçonnerie des Dames » [65]. Cette maçonnerie fut dite d’Adoption, parce que les femmes y étaient « adoptées » nolens volens comme les enfants étaient adoptés dans une famille, admis (pas obligatoirement avec tous les droits) mais pas de manière « naturelle ». Avant que la maçonnerie dite d’adoption ne soit codifiée, l’utilisation du terme adoption en loge était polymorphe puisqu’il pouvait être, pour une maçonne, synonyme de réception (initiation), d’admission « dans une famille » (dans notre cas, la maçonnerie ou la loge, mais au XVIIIe siècle, dans le monde profane, l’adopté n’avait pas toujours les mêmes droits que le « légitime » ou le « naturel ») ou de protection. Malgré cela, durant près d’un demi-siècle, adversaires et partisans de la présence de sœurs en loge s’affrontèrent par la plume. Les premiers avançaient trois arguments principaux :

–           l’indiscrétion « congénitale » féminine qui rendait impossible la préservation du secret maçonnique ;

–           les désordres engendrés par le Beau Sexe dans une loge masculine ;

–           les risques d’accusation de libertinage par les autorités civiles et religieuses.

La thèse inverse fut défendue, entre autres, par Pierre Choderlos de Laclos (1741-1803), lors de l’installation de la loge d’adoption L’Union Parfaite, sise à Salins, le 15 mai 1777 :

« Voyés les femmes que la Maçonnerie a formée. Ce que vous prétendés impossible vous l’allés voir à chaque pas et marchant de prodiges en prodiges, vous verrés des femmes qui savent écouter, obéir, travailler et se taire ; en effet c’est parmi nous et parmi nous seulement que les femmes savent écouter même autre chose que des fleurettes, qu’elles savent obéir aux loix qu’elle ne se sont pas faites, qu’elles travaillent sans exiger que leurs occupations soient futiles, et pour se taire nous savons assés que si pendant longtemps elles n’ont su garder que leur secret, la Maçonnerie leur a apprit à garder celui des autres…»[66]

37858d4b1da535a29668a77fa7b53b24Dans les décennies 1770 et 1780, on trouvait des loges d’adoption à l’existence plus ou moins éphémère, plus ou moins régulière, plus ou moins visible, dans une cinquantaine de villes de province [67], sans oublier la dizaine d’ateliers androgynes souchée sur des loges militaires, et la douzaine à Paris, dont La Candeur. A Paris, la «Maçonnerie des Dames » semble être une des spécificités de la sociabilité maçonnique huppée. Elle pourrait traduire un glissement de l’Art royal bien famé vers le « profane mondain ». Inversement, on peut également la lire comme une prise en compte de la philanthropie, des activités caritatives, la réflexion sociale caractérisant souvent les loges d’adoption. Lors de son assemblée générale du 10 juin 1774, le GODF décida de régulariser ses loges et de les doter de statuts. En 1775, Chartres (futur Orléans en 1785), grand-maître, nomma sa sœur Louise Marie Thérèse Mathilde (1756-1830), devenue princesse de Condé, « Grande Maîtresse » de toutes les loges d’adoption.

Certaines loges occupèrent une place à part dans la « maçonnerie des Dames ». C’est le 25 avril 1775 que le GODF patenta la très aristocratique La Candeur, inaugurée le 9 mai courant en présence des ducs de Chartres, grand maître du GODF et Montmorency-Luxembourg, administrateur général (n° 2) de l’obédience. La loge même pas constituée, le 21 mars précédent, la marquise d’Ossat avait procédé à l’ouverture d’une loge d’adoption durant laquelle furent reçues quatre néophytes. On peut ainsi se demander si l’atelier n’avait pas été érigé pour servir de cadre légal à la loge androgyne.

Si la France fut le pays de l’Adoption, par excellence, la maçonnerie des Dames fut présente dans toute l’Europe (Pays-Bas autrichiens, Provinces-Unies, « Allemagne », « Italie », Autriche, Pologne, Russie). Sans être exhaustif, on peut citer diverses loges d’adoption huppées, notamment Catherine à l’Etoile du Nord (Saint-Pétersbourg), La Loyauté Absolue (Vilnius), Les Ténèbres dispersées (Zhitomir, dans l’actuel Ukraine), Hupatia (Varsovie), Le Bonheur Suprême et Concordia (Hambourg), L’Heureuse Rencontre, La Parfaite Harmonie  et Les Vrais Amis de l’Union (Bruxelles). A Copenhague, une réception dans une loge de Dames est attestée dès octobre 1748. Seule la Grande-Bretagne demeura hostile.

Globalement, l’Art royal, en particulier en France, fut un peu moins misogyne que la plupart des autres corps constitués comme le reconnaît la lettre de ces Dames à M. Necker, suivie de doléances très graves (1789) :

« Ils [les hommes] nous ont admis dans leurs clubs, dans leurs loges de francs-maçons, dans leurs sociétés littéraires… »

*** des Juifs, quelques musulmans, mais pas de « païens »

Dans une Europe encore largement marquée par les conflits religieux, les loges furent des espaces de cohabitation infra-chrétienne. Ainsi à Londres, dans l’atelier Au prince Eugène devenu French Union Lodge, le cuisinier français Vincent La Chapelle (c.1690-1703/1745), orangiste mais bon catholique fréquentait une majorité de frères d’origine huguenote. De même en France, les protestants trouvèrent en loge un refuge intérieur. Ainsi le temple s’ouvrait à toutes les confessions chrétiennes, mais souvent on y organisait la cohabitation, comme le montre l’article 4 du nouveau règlement intérieur de l’Aimable Concorde, sise à Rochefort (décembre 1774) :

« Art. 4 : il n’est pas essentiel que cette fête (la Saint-Jean Baptiste, fête de l’Ordre) soit célébrée le jour même […] Tous les membres de la loge étant convoqués trois jours à l’avance se rendront à l’église indiquée pour assister à une Haute Messe qui sera chantée en musique s’il se peut. Les F[rères] Protestants et autres ne seront point tenus d’y être »[68].

* Admission des Juifs sans difficulté dans le Royaume-Uni & aux Provinces-Unies, rareté, voire ségrégation dans le reste de l’Europe.

La franc-maçonnerie britannique, à l’instar de sa consœur des Provinces-Unies, n’a connu aucun texte normatif stipulant l’exclusion des Juifs, ni d’importantes pratiques discriminatoires à leur égard, hormis quelques cas isolés.  Elle reflète ainsi l’évolution du monde profane, puisque la « sortie du ghetto », pour reprendre l’expression de Jacob Katz [69], est alors largement entamée outre-manche. De plus il faut distinguer le regard porté par les Goyim (Gentils), plutôt favorable sur les bourgeois juifs séfarades (d’origine ibérique), mais franchement hostile sur les masses israélites ashkénazes (est-européennes) traversées par des courants mystiques. Ainsi à Londres comme à Amsterdam, les juifs furent autant admis sinon plus en tant qu’ »européens » aisés et éclairés que juifs représentatifs d’une communauté, d’où un recrutement presque exclusif chez les séfarades aisés. Malgré quelques brimades ou restrictions, la réception des juifs ne sembla pas avoir posé de véritables problèmes. Néanmoins dans les décennies 1750 et 1760, diverses loges amstellodamoises n’acceptaient plus de juifs, tandis que dans certaines des colonies néerlandaises, on en trouvait une demi-douzaine à majorité juive. Aussi, à quelques exceptions près, la présence de juifs ne posa pas de problèmes majeurs dans les loges (surtout celles qui n’appartiennent pas à l’Establishment) de l’Angleterre et des Provinces-Unies, même si on rencontre, dans ces deux pays, des refus et des vexations.

Il en fut différemment sur le continent européen : non seulement on refusa, le plus souvent, d’initier des juifs mais on récusa les maçons juifs comme le montrent les deux refus (1747 et 1749) essuyés par un juif d’Amsterdam nommé Cappadoce, à la loge l’Amitié de Bordeaux. Néanmoins, de ci, de là, on admit en loge des Juifs « assimilés » comme le suggérait le baron de Tschoudy, dans L’Etoile flamboyante (1766):

«Il sera requis [aux récipiendaires] en eux qu’ils soient au moins convaincus des mystères saints de la religion chrétienne, & qu’ils aiment la vertu, & qu’ils aient l’esprit propre pour la philosophie, de manière que l’athée et l’idolâtre ne puissent être admis : seulement par une exception fondée sur le respect pour la loi ancienne, le Juif pourra, quoique rarement, y participer, pourvu qu’il soit doué d’ailleurs des qualités d’un honnête homme…»[70]

Ainsi, de manière marginale, la réception de Juifs en loge est signalée dans divers orients du continent. Dans l’Europe centrale, ce sont la plupart du temps des négociants, des fournisseurs de l’Etat ou de l’armée, et des banquiers, ou des juifs de cour (Hofjuden) au statut à la fois précaire et privilégié, plus ou moins éloignés de leurs modestes communautés ashkénazes d’origine.

Néanmoins, les réticences demeurent nombreuses. Aussi divers frères imaginèrent-ils de fonder une association maçonnique dont le but serait d’admettre à égalité de droits des juifs et des chrétiens. Dans ce souci, fut créée à Vienne, en 1780-1781, la société crypto-maçonnique des Frères Asiatiques (Die Brüder St Johannes des Evangelisten aus Aien in Europa)[71] par le bavarois Hans Heinrich von Ecker und Eckhofen (1754-1809), Rose-Croix en rupture de ban, mais cette société fut ostracisée par les frères viennois. Dans le sillage de l’Ordre des Frères asiatiques, il faut également noter la création de deux loges, l’une à Berlin (1790-1801 ?), l’autre à Hambourg (1791-1792) dans le but avoué d’admettre des juifs et des chrétiens.

En France, l’opposition à l’initiation des Juifs est dominante, même si on trouve quelques exceptions comme à La Zélée (1770), sise à Bayonne. Pourtant la crise éclate à propos d’une chicanerie administrative (1777). En réalité, un conflit plus lourd oppose une minorité hostile à l’admission des frères juifs au grade de Rose-Croix (4e ordre) et une majorité prudente qui s’en remet au GODF, lequel se défaussera par une argutie judiciaire. Les opposants partent fonder la loge L’Amitié (1783). S’ensuit un long échange d’amabilités épistolaires entre les frères, les loges et le GODF, lequel patentera la nouvelle loge « élitaire » antijudaïque (1785) qui semble avoir maçonné jusqu’en 1794. Le pont passé, à Saint-Esprit-lès-Bayonne, ville de 5 000 habitants à majorité juive (mais déclinante) d’origine marrane, une loge « mixte » la Fidélité (1772) semble avoir maçonné sans problème. Il existait également quelques exceptions pour les élites les plus dynamiques et les plus huppées de la grande bourgeoisie juive. Ainsi au Havre, La Fidélité accepta deux frères, négociants juifs allemands, Eliezer et Gerson Homberg. Il est vrai que que la Société veuve Homberg et fils était le plus fort contribuable de la ville, que les deux hommes avaient été fait maçons aux Provinces-Unies, qu’ils avaient obtenu en 1777 des « lettres de naturalité » et qu’ils finiront par se convertir au catholicisme en 1785.

Progressivement, les Lumières ont véhiculé l’idée que le juif est un autre comme les autres, un sujet identique aux autres. Cette promesse de symbiose heureuse entre le judaïsme et la société est à mettre au crédit du XVIIIe siècle. Mais il y eut loin de la coupe aux lèvres. La difficulté d’admission des juifs dans les loges montre combien, derrière des discours maçonniques généreux, le poids du réel demeura prégnant.

* Quelques rares musulmans, notamment dans le corps diplomatique :

Au départ, la franc-maçonnerie apparait comme un club chrétien dans l’orient musulman. Les premières loges dans l’Empire ottoman sont signalées dans la décennie 1730 à Saint Jean d’Acre (Akko), Alep et Smyrne…

La situation ne changera guère les décennies suivantes. Cependant, quelques musulmans semblent avoir été faits maçons, en Méditerranée orientale, dans les décennies 1730-1740. Il faut demeurer prudent car la présence de « turcs » dans les loges de l’Empire ottoman ne signifie pas obligatoirement « musulmans », tant il existe des minorités chrétiennes dans les territoires contrôlés par la Sublime Porte. A Constantinople, « un port pour les deux continents » comme la définit l’exposition du Grand Palais (Paris, 10 octobre 2009 – 25 janvier 2010), les maçons étaient majoritairement des négociants, des diplomates ou des voyageurs occidentaux, souvent installés à Galata. Les frères « turcs », minoritaires, provenaient presque exclusivement des communautés ethnico-religieuses minoritaires : Phanariotes (« Grecs »), Arméniens, Juifs. Une situation analogue se retrouvait à Salonique. En général, les loges dans les ports méditerranéens veillaient à ne pas admettre des musulmans.

Dès les années 1770, on trouvait quelques maçons « barbaresques », égyptiens ou turcs, en visite dans des loges françaises. En 1778, l’abbé d’Expilly aurait tuilé « deux étrangers en costume musulman », faits maçon, l’un à Constantinople, l’autre à Londres. En 1784, un certain Ibrahim, Tunisien né à Istanbul, fut reçu par la loge parisienne Saint Alexandre d’Ecosse [72]. En décembre 1780, des maçons algériens sont reçus à l’Union Parfaite, sise à la Rochelle. En revanche, le « Barbaresque » (?) Mehmet Tchelebi (du turc Çelebi, titre princier qui évolua dans le sens de « bien né », noble, maître de maison, lettré ou instruit) se vit refuser l’entrée du Temple par la Parfaite Union de Nantes, alors que l’année suivante une quête fut organisée pour les frères « turcs » Abraham (Ibrahîm ?) Gal(l)ingo ou Abraham (Ibrahîm ?) Baker (Bakir/Bakr), mais peut-être s’agit-il de juifs au moins pour le premier ? De même, un frère algérien visitera la loge toulousaine des Cœurs Réunis alors que les Statuts et Règlements de la Parfaite Sincérité mentionnaient explicitement l’exclusion des « mahométans » ainsi que des juifs et des « nègres » au demeurant. En 1787 : la Mère Loge Ecossaise de France accorda une aide à Ibrâhim, pour retourner en Alger…  En décembre 1788, Mohamed ben Alloy, de la loge du « Grand Caire », se présenta comme visiteur au Contrat Social, de Paris. On signale encore des frères musulmans à Calais et Toulouse (1784), à Nantes (178) et à Dunkerque et Paris (1787) D’autres orients sont également visités comme Bruxelles, Dublin ou Vienne. Enfin, il est possible qu’il existât au moins une loge majoritairement musulmane (ou juive) à Alger. En 1795, un frère anglais, prisonnier à Tripoli, fut sauvé  par un officier tripolitain Haasan Bey, après s’être fait reconnaître comme franc-maçon.

De plus, quelques voyageurs ou diplomates musulmans furent initiés, en loge, lors de leurs voyages en Europe occidentale, à 5362bl’image du turc Ibrâhîm Müteferrika (1674-1745) ou de Yirmisekiz Mehmet Çelebi fils. La réception d’Ismâ’îl Ferrûh Efendi, ambassadeur de la Sublime Porte, à Londres, en 1796, précédée peut-être de celle de son prédécesseur Yusuf Agah Efendi, ambassadeur à Londres de 1792 à 1796 ( ?) inaugurera une série d’initiations de diplomates tucs ou persans en Europe occidentale. Dans l’Inde britannique, la première réception d’un musulman semble être celle, en 1775, du prince Umdat al-Umarâ (1748-1801), nawwâb de Arcot.

* pas d’esclaves, mais quelques noirs ou métis, dont certains connurent une notoriété certaine comme le britannique John Pyne (1690-1756), le Français Joseph, chevalier de St Georges, l’« Autrichien » Angelo Soliman (c.1721-1796) et l’Américain Prince Hall (c.1735-1807) :

Vis-à-vis des noirs, il semble que les loges métropolitaines, notamment britanniques et françaises, aient fait preuve d’une plus grande ouverture que celles des colonies. Ce n’était guère difficile. Ces réceptions furent rarissimes. Il est vrai que la population noire était peu nombreuse en Europe. Elle était pourtant significative. On trouvait des noirs, arrivés via la Libye et Constantinople jusqu’en Russie, désignés par le mot turc arap, équivalent des termes français ou allemand maure ou mohr. La majorité était esclave ou domestique. En France, dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, on comptait 4 à 5 000 « noirs, mulâtres et gens de couleur« [73], la plupart laquais ou servants, illettrés, esclaves. Les « nègres à talent » (perruquiers, cuisiniers ou couturières) étaient rares, plus rares encore les noirs libres. Cette situation socio-économique doublée des préjugés du temps [74] rendait extrêmement difficile une candidature « nègre » en loge. Le fait arriva quelques rares fois. Ainsi le GODF émit un avis favorable à la loge l’Indulgente Amitié, sise à Barbezieux pour initier deux « sang mêlés ». La fondation en février 1788, à Paris, de la Société des Amis des Noirs, à laquelle participèrent de nombreux maçons, est également révélatrice d’un changement d’état d’esprit. Néanmoins en France, comme dans le reste de l’Europe, la présence de noirs et de sang mêlés fut un phénomène ultra-marginal.

Parmi les premiers « nègres » faits maçons en Europe, on notera le britannique John Pine (Pyne)(1690-1756), ami du peintre Hogarth, graveur du frontispice des Constitutions de 1723, reçu maçon en 1725, à la Lodge at Globe Tavern, Morgate Street, à Londres ou le mulâtre français Joseph (de) Bo(u)lo(n)gne (c. 1745-1799), dit le chevalier de Saint-George(s) [75], fils d’un colon de la Guadeloupe, protestant d’origine néerlandaise et d’une esclave noire Anne dite Ninon. Conduit fort jeune en métropole, Joseph fut mis en pension chez Nicolas Texier de la Boëssière (1723-1807), écrivain et maître d’armes. Outre l’apprentissage des humanités et des usages, son professeur fit de lui un fleurettiste de renom. Elève de divers violonistes reconnus, le jeune homme devint, en 1769, premier violon du Concert des Amateurs, dirigé par le frère François Joseph Gossec (1734-1829), futur directeur général de l’Opéra. Saint-Georges dirigera cette formation de 1773 à 1781. Compositeur de sonates, de symphonies, de concerti et de musique scénique (Ernestine, 1777 ; La Fille Garçon, 1787), il échoua à la direction de l’Académie royale de musique à cause d’une cabale « raciste ». Excellent cavalier, Saint-Georges mena de front une carrière militaire d’abord comme gendarme de la garde du roi (1761), puis comme capitaine des gardes du duc d’Orléans tandis que son père lui acheta la charge anoblissante de « contrôleur ordinaire des guerres ». Saint-Georges fut membre de la Société Olympique, formation musicale associée à la loge L’Olympique de la Parfaite Estime.

Un des plus célèbres frères noirs fut Angelo Soliman (c. 1721-1796)[76], de la nation Kanuri (actuel centre du Nigeria). Mmadi Maké tomba en esclavage et fut vendu à des négociants blancs sous le nom 1317036567167d’André. Il arriva à Messine (1730) où il fut baptisé sous le nom d’Angelo (Soliman sera ajouté par la suite selon un rapprochement approximatif du siècle noir = barbaresque = musulman =turc). En 1734, il sera « vendu » au prince Johan Georg von Lobkowicz (1686-1755), feld-maréchal autrichien, à qui il sauva la vie. Il entra ensuite comme chambellan au service du prince Wenzel de Liechtenstein (1696-1772) lequel le renverra lorsqu’il apprendra son mariage clandestin avec une veuve, Magdalena Kellermann-Christiani (1768). Néanmoins en 1773, le nouveau prince du Liechtenstein (1772) Franz Josef (1726-1781) le prendra comme précepteur de ses enfants (1773). Il fut fait maçon dans la célèbre loge viennoise Zu wahren Eintracht, citée plus haut. Il en sera le maître des cérémonies. Il se murmure qu’il servit de modèle à Mozart pour son personnage de Monostatos.

Enfin, il faut donner une place à part à Prince Hall (c. 1735-1807). Ses origines demeurent méconnues. On sait qu’il fut affranchi en 1770 par son maître William Hall dont il prit le nom. Marié trois fois, un temps prédicateur méthodiste, il rejoignit l’armée de Washington, avant d’organiser la Free African Society qui établit une église méthodiste noire de Boston. Il mourut à Boston. Sa réceptionthumb-prince-hall en loge n’est toujours pas tranchée. Elle eut cependant lieu puisqu’il fut fondateur et vénérable de l’African Lodge n° 459. Ladite loge ne fut jamais intégrée par la Grande Loge du Massachusetts. Elle en obtint une datée du 29 septembre 1784 (mais seulement arrivée le 2 mai 1787) par la Grande Loge des Modernes (Angleterre) mais elle fut radiée par l’obédience anglaise en 1813 car non à jour de ses capitations. En 1797, l’African Lodge accorda une charte à une loge de Philadelphie. Ainsi de cet atelier naquit l’actuelle maçonnerie noire nord-américaine, également présente au Canada, aux Antilles et au Liberia.

*** l’exclusion physique très dépendante du statut social du récipiendaire. Le cas particulier des aveugles.

L’exclusion pour des motifs physiques semble avoir été appliquée de manière très diverse. Elle ne tenait guère face au rang social élevé et/ou à la notoriété du candidat. Ainsi on connaît des maçons borgnes célèbres comme l’amiral britannique Horatio Nelson (1748-1805) ou le feld-maréchal russe Mikhaïl I. Koutouzov (1745-1813). Le frère buissonnier Talleyrand était pied-bot, le poète britannique Alexander Pope (1688-1744) et le prince Louis Engelbert, 6e duc 220px-louis_engelbert_darenbergd’Arenberg et du Saint Empire (1774), grand bailli de Hainaut (1779/1792) et chevalier de la Toison d’Or, aveugle suite à un accident de chasse (1774). Néanmoins la question de la transmission de la lumière pour un récipiendaire aveugle fut débattue en loge. Le débat avait été soulevé dès le XVIIIe : selon Fesch (col. 1316 et 1129), Pierre Sue, Orateur du Grand Orient de France avait, dans l’Assemblée de la Saint-Jean d’Hiver 1782, lu un rapport intitulé Consultation sur cette question maçonnique : Un aveugle peut-il être reçu maçon ? (BNF 8° H. 1587(1). Le 4 avril 1783, la question reçut de l’Obédience une réponse négative. Elle reviendra sur cette décision en 1806.

*** Les exclusions morales

Existe-t-il une morale maçonnique ? Le célèbre article III des Constitutions était explicite :

« The Persons admitted Members of a Lodge must be good and true Men, no immoral or scandalous Men, but of good report.

Globalement les discours maçonniques semblent faire chorus à Anderson. Chaque homme est doué de sens moral. La conscience, commune à tous, le rend « semblable à Dieu » comme l’écrivait Rousseau dans la Profession de foi du vicaire savoyard (1761). La raison vient développer cette potentialité que les passions obscurcissent. La nature humaine, moins hypothéquée (délivrée chez certains) par la faute originelle, est réhabilitée. L’optimisme est de mise. Le bonheur se substitue progressivement au salut. L’être humain devient moral par ses mœurs, et s’il ne le devient pas, c’est la faute à la fois de la société et de ses faiblesses, bref à l’absence d’éducation et de police. Depuis Anderson, le maçon « de par sa tenure » est tenu « d’obéir à la loi morale« . Cette éthique conserve son substrat judéo-chrétien, mais l’Art royal contribue à ramener la vertu du ciel sur la terre. Les Lumières se voulant une philosophie morale, la franc-maçonnerie peut se définir comme une praxis éthique :

«La morale des Francs-Maçons feroit de cette société l’école des plus belles vertus, s’il étoit possible que l’on réduisît en leçons publiques, les principes généraux qui sont la base de leur association : tout homme qui aura saisi dans leur pureté les maximes essentielles de l’ordre, qui voudra en faire la regle constante de ces actions & de sa conduite, pourra sans fanatisme assurer hautement que l’univers entier se corrigeroit si tous les hommes étoient Maçons et que cette société semble avoir pour but de les rendre meilleurs à tous égards… »[77]

La franc-maçonnerie se veut également l’espace où l’on élève des temples à la Vertu (ou le temple des vertus) /

« Nous suivons aujourd’hui des sentiers peu battus

Nous cherchons à bâtir et tous nos édifices

Sont ou des cachots pour les vices

Ou des temples pour les vertus. »

Le Sceau rompu (1747) invitait le « maçon de théorie » (spéculatif) à user de « bonne morale ; épurer ses moeurs et se rendre agréable à tous« . Dans la version de 1737 de son Discours, Ramsay annonçait que, pour être admis dans l’Ordre, quatre qualités étaient requises : « la philanthropie sage, la morale pure, le secret inviolable et le goût des beaux-arts«  :

« L’Ordre des francs-maçons fut institué pour former des hommes et des hommes aimables, des bons citoyens, fidèles adorateurs du Dieu de l’amitié, plus amateurs de la vertu que des récompenses.

Pollociti servare fidem, sanctumque vereri

Numen amicitiae, mores, non munera amare[78]

La titulature des loges, les catéchismes, les rituels et les discours égrènent le long cortège des vertus comme autant de qualités à suivre : deux (vigilance et persévérance), trois (amour de l’étude, loyauté, tolérance), quatre (tempérance, force, justice, prudence), sept (amitié, discrétion, fidélité, prudence, résignation, tempérance, union), neuf (beauté, charité, espérance, foi, force, intelligence, justice, prudence, sagesse, tempérance), voire plus.

En pratique, la morale maçonnique se réduisait à un code de bonne conduite civique et privée : croyance en Dieu, respect de la religion de son choix, loyalisme politique, vertus familiales, sociabilité comme l’exprimait Jean Joseph Daude (1749-1825), futur constituant, premier surveillant de la loge des Elus de Sully, sise à Saint-Flour, le 1er septembre 1788, lors de l’installation de la deuxième loge de cet orient, Saint-Vincent :

«Le Vrai Maçon, en remplissant ses devoirs envers le Grand Architecte, envers les puissances et la société en général, ne doit jamais oublier qu’il doit être, dans sa vie privée, bon père, mari tendre et fidèle, fils reconnaissant et respectueux, ami généreux et constant, maître doux et compatissant… »[79]

Le plus souvent, la maçon était invité à ne pas tenir des propos et/ou commettre des actes « contraires aux bonnes mœurs« . Il se devait d’être un « homme de bien« , probe et tempérant, ne faisant rien de contraire à la religion, à l’ordre public et aux bonnes mœurs, bref une sorte de Montaigne hiramique :

« Franc-Maçon, connais-toi, mets ton esprit en Dieu,

Prie, évite l’éclat, contente-toi de peu,

Ecoute sans parler, sois discret, fuis les traîtres

Supporte ton égal, sois docile à tes Maîtres,

Toujours actif et doux, humble, et prêt à souffrir,

Apprends l’art de bien vivre, et celui de mourir… »[80]

Le maçon était ainsi redéfini comme un ennemi des excès privés (ivrognerie, gloutonnerie, querelle), mais surtout hostile au dévergondage.

* Une hostilité envers l’homosexualité cachant une certaine hypocrisie

Les maçons ne différaient point de la société environnante. Etre de bonnes mœurs en loge signifiait donc fuir l’adultère, le dévergondage sous toutes ses formes, le libertinage (débauche = dissolutezza, disoluciôn, licentiousness), le « mauvais commerce », l’homosexualité et la cohorte des vices dont la somme constitue le summum du malheur.

Pour les excès privés et le libertinage, la plus grande tolérance semble de mise dans les loges. Il n’en semble pas de même pour l’homosexualité. La doxa maçonnique excluait clairement le sodomite des loges. Il n’est point sûr que dans la réalité les ateliers se fussent montrés aussi intransigeants, surtout si le postulant appartenait à la meilleure société. Ainsi le marquis de Villette (1736-1793), maréchal général des logis de cavalerie, défini par Thierry Pastorello comme un « sodomite sans complexe » appartenait à la loge des Neuf Sœurs. Il se trouva même divers maçons pour défendre plus ou moins ouvertement l’homosexualité[81] comme le prince Charles 220px-charles_joseph_de_lignede Ligne [82], le philosophe utilitariste anglais Jérémy Bentham (1748-1835) qui dans son Essay on Paederasty (1785) jugeait inutile la répression de l’homosexualité ou l’archéologue et historien de l’art allemand Johann Joachim Winckelmann (1717-1768) [83].

* Ambiguïté envers l’athéisme, malgré un interdit strict

Plus compliquée semble être la question de l’athéisme. Ce choix que 01-068_phs_h-18748_ptitre-gravure_1certains reconnaissent comme une option philosophique, était très largement considéré comme une forme d’asociabilité. Des dizaines de maçons, inconnus ou célèbres, se déclaraient plus ou moins ouvertement en rupture avec les Eglises, les confessions, voire la religion. Ainsi Lalande se proclamait « doyen des athées » et le fermier général philosophe Helvétius développa un sensualisme matérialiste. Cependant, pour ces deux auteurs comme pour beaucoup d’autres, il faut largement nuancer la radicalité de leur athéisme. Quoi qu’il en soit, tous ces faits montrent qu’une fraction non négligeable des maçons français n’était plus chrétienne que du bout des lèvres, sans être devenue pour autant totalement athée militante. Il ne faut cependant pas trop surévaluer l’opposition entre une maçonnerie française déiste, voire irréligieuse et une franc-maçonnerie européenne chrétienne débonnaire, voire bigote. D’abord parce que la France maçonnique resta majoritairement bonne catholique gallicane tandis que des esprits frondeurs fréquentèrent des loges dans toute l’Europe. Sans jamais être dominantes, les Lumières [84] radicales furent présentes dans les loges anglaises, croato-hongroises, néerlandaises ou italiennes. Elles y développèrent plus ou moins ouvertement diverses versions du panthéisme (Dieu identifié à la Nature) et du matérialisme[85] (tout ce qui existe est matériel ; tout phénomène mental ou intellectuel est inséparable d’un phénomène physico-corporel). Parmi les frères « radicaux », on trouvait des whigs (libéraux) anglais sceptiques, des maçons sensibles aux idées de John Toland, des spinozistes de diverses obédiences, des huguenots français exilés violemment antipapistes et anti-absolutistes comme Jean Rousset de Missy (1686-1762), vénérable de La Bien Aimée d’Amsterdam, des free-thinkers insulaires, des libres penseurs irréligieux du continent, des philosophes antichrétiens, des panthéistes, des matérialistes, des lecteurs de la littérature clandestine ou des futurs giacobini italiens.

 

Conclusion : une sociabilité à géométrie variable

11059236_381801148679724_4728708417112068407_o-679x200Adoptant la pensée de Pierre-Yves Beaurepaire, nous conclurons en suggérant que le « centre de l’union » rêvé par Anderson dans ses Constitutions, a conduit les maçons du XVIIIe siècle à tenter, au travers de l’amitié et de la tolérance, de construire, au-dessus des barrières géopolitiques, religieuses, culturelles et sociales de l’époque une « anti-tour de Babel » universelle ou « République maçonnique« .

Même si ce projet se heurta à des barrières géopolitiques et à de multiples exclusions, sa portée potentiellement universelle et les multiples interstices dans lesquels s’insinuèrent diverses exceptions aux interdits contribuèrent à fabriquer une culture nouvelle faisant de manière paradoxale de cette sociabilité inégalitaire et exclusive un ferment de subversion. En effet, même si les Ordres, les classes et les préjugés étaient encore fort prégnants en loge, la franc-maçonnerie fut un lieu porteur de nouvelles formes de relations sociales plus égalitaires. Globalement, la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle fut bien moins intolérante, inégalitaire que les autres formes de sociabilité au moins jusqu’aux années 1780 avec la démocratisation des cafés et la politisation des clubs. Ainsi même si la franc-maçonnerie relevait grandement de l’entre soi, elle contribua à bousculer la société d’ordre basée sur la naissance pour y substituer les critères du mérite, du talent et de l’utilité, d’autant que ses frontières ne furent pas aussi fermées malgré des discours.

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[1]           La géométrie ou l’esprit (la philosophie) de la géométrie, et par extension, la franc-maçonnerie.

[2]           Pasteur de l’officielle Eglise presbytérienne écossaise, la puissante Kirk, Anderson était donc un « dissident » en Angleterre puisque seule l’Eglise anglicane est « établie ».

[3]           George Payne (c. 1685-1757), savant antiquaire ( ?), directeur des loteries d’état (1743), fut grand maître de la Grande Loge de Londres (1718/9 & 1720/1).

[4]           Selon Mereaux Pierre, Les Constitutions d’Anderson, vérité ou imposture ?, Monaco, Rocher, 1995, p. 174.

[5]           Mereaux Pierre, op. cit. 1995, p. 284-356, et plus particulièrement p. 330-334.

[6]           Constitutions d’Anderson, Introduction, traduction et notes par Daniel Ligou. Paris, Lauzeray International, 1978, p. 22.

[7]           17th day of January 1722-1723 = 28 janvier 1723 : la Grande-Bretagne n’ayant adopté qu’en mai 1751 le calendrier grégorien avec modification l’année suivante, le jeudi 14 septembre 1752 suivit le mercredi 2 septembre, pour récupérer les jours de « retard » sur les révolutions de la terre autour du soleil.

[8]           Printed by William Hunter, for John Senex at the Globe, and John Hooke at the Flower-de-Luce over-against St. Dunstan’s Church, in Fleet-street.

[9]           « Je n’ai pas besoin de dire à votre Grâce quelle peine a prise notre savant auteur pour compiler et ordonner ce Livre d’après les vieilles Archives, et avec quelle exactitude il a comparé et concilié toutes choses avec l’Histoire et la Chronologie, de façon à faire de ces Nouvelles Constitutions. », traduction D. Ligou, op. cit.

[10]          Rien ne permet de confirmer (ou d’infirmer au demeurant) la présence d’une ou deux loges parmi l’émigration jacobite établie à St Germain, à la fin de la décennie 1680.

[11]          Bertrand Gilles, Le Grand Tour revisité : pour une archéologie du tourisme : le voyage des Français en Italie, milieu xviiie siècle-début xixe siècle, Rome, École française de Rome, 2008 ; Black Jeremy, The British abroad. The Grand Tour in the Eighteenth century, Stroud, Allan Sutton/New York, St. Martin’s Press, 1992 ; Stroud, Allan Sutton  2003 (2) ; Stroud, History Press, 2009 (3); De Seta CesareL’ Italia nello specchio del grand tour, Milan, Rizzoli, 2014.

[12]          Ferrer-Benimeli José Antonio, Les archives secrètes du Vatican et de la Franc-maçonnerie, Histoire d’une condamnation pontificale, préface de Michel Riquet s. j., traduit de l’espagnol par G. Brossard, Paris, Dervy-Livres, 1989 ; Masonería, Iglesia e Ilustración : une conflicto ideológico-politico-religioso, Madrid, Fundación Universitaria Española, 1976/7, en particulier le tome 1, Las bases de un conflicto (1700-1739) & le tome 2, Inquisición: procesos históricos (1739-1750).

[13]          Jean-Pierre-Louis dit le marquis de Luchet (1740-1792).

[14]          Cf. Hubertz Erich, Ludwig Adolf Christian von Grolman. Ein historiographisch verzerrtes Lebensbild, in Zeitschrift der Forschungsloge Quatuor Coronati, Bayreuth, 28, 1991, p. 127-136 ; Orgler Siegfried, Ludwig Adolf Christian von Grolman, Freimaurer, Illuminat, Eudämonist, Innsbruck ; Ludwig Adolf Christian von Grolman versuch einer biografie, Innsbruck, Univ. Diss., 2004.

[15]          Edimbourg, 1797 ; Londres, T. Cadell & W. Davies, 1797, avec un post-scriptum ; Philadelphie, T. Dobson & W.Cobbett, 1798 ; New York, George Forman, 1798 ; Dublin, 1798 ; traduction française, Londres 1798-1799 ; traduction allemande Königslutter, 1800.

[16]          Version abrégée en deux volumes, Londres, Ph. Le Boussonnier, 1798 ; Hambourg, P. Fauche, 1799, cinq volumes ; traduction anglaise, Londres, E. Booker, 1798 & New York, Hudson & Goodwin, 1799 ; traduction italienne, Rome, 1799 ; traduction portugaise, Lisbonne 1809-1810.

[17]          Schaeper-Wimmer Sylva, Augustin Barruel S.J. (1741-1820), Francfort, Berne, New York, Europaïsche Hochschulschriften, vol 277, 1985 ; Riquet Michel, Augustin de Barruel : un jésuite face aux Jacobins francs-maçons (1741-1820), Paris, Beauchesne, 1989.

[18]          Jacob Margaret, The Radical Enlightenment: Pantheists, Freemasons, and Republicans, Metairie, Cornerstone Book Publishers, [1981] 2006 ; Living the Enlightenment : Free masonry and Politics in Eighteenth-Century Europe, Oxford University Press, 1991.

 

[19]          Saunier Éric, Révolution et sociabilité au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. 6000 francs-maçons normands de 1770 à 1830, Thèse de doctorat, direction de Claude Mazauric, Rouen, 1995, p. 627.

[20]          Mais pas dans la paysannerie, comme on le verra plus loin.

[21]          Joseph Balsamo (1743-1795) dit le comte de Cagliostro. Cf. Porset Charles, Cagliostro e la massoneria, in Storia d’Italia, annali 21 : La Massoneria, sous la direction de Gian Mario Cazzaniga, Turin, Einaudi, 2006, p. 290/311.

[22]          Cf. Hivert-Messeca Yves, L’Europe sous l’acacia, tome 1, chapitres 5 & 10-11, p. 105/132 & 233/314.

[23]          «…Whereby Masonry becomes the Centers of Union, and the Means of conciliating true Friendship among Persons that must have remain’d at a perpetual Distance.» (Constitutions, I).

[24]          Masseau Didier, l’invention de l’intellectuel dans l’Europe du XVIIIe siècle, Paris, PUF, 1994 ; Waquet Françoise & Bots Hans, La République des Lettres, Paris, Belin-De Boeck, 1997.

[25]          Beaurepaire Pierre-YvesLa République universelle des francs-maçons. De Newton à Metternich, Rennes, éditions Ouest-France, 1999

[26]          A ne pas confondre avec les Supérieurs Inconnus. Tschoudy en donne la définition suivante en titre (p. 145) : « Idée générale de la Maçonnerie, considérée sous un point de vue philosophique, et déjà désignée par plusieurs anciens sous le nom de la Société des Philosophes Inconnus ».

[27]          Ou la Société des Francs-Maçons, considérée sous tous ses aspects, A l’Orient, chez le silence, [1766], volume 2, p. 145-146.

[28]          Beaurepaire Pierre-Yves, Franc-maçonnerie et cosmopolitisme au siècle des Lumières, Paris, Edimaf, 1998.

[29]          André Michel, chevalier de Ramsay (1686-1743), catholique converti, disciple de Fénelon, littérateur, sera rapidement célèbre dans le Landernau maçonnique suite à son Discours du 26 décembre 1736 dont une autre version circulera beaucoup (introduction de la thématique chevaleresque).

[30]          William Preston (1742-1818) fut un des personnages centraux de la franc-maçonnerie anglaise tant par ses engagements que par ses écrits.

[31]          Preston William, Illustrations of Masonry, Londres, J. Williams, 1772 ; traduction française de Georges Lamoine, Paris, Dervy, 2006.

[32]          Histoire des Francs-Maçons, Francfort, Varrentrapp, 1742 ; fac-similé par les Editions Romillat, Paris, 1993, p. 159-160.

[33]          Cf. Beaurepaire Pierre-Yves, L’Europe des francs-maçons (XVIIIe –XXIe siècles), Paris, Belin, 2002, p. 38-42.

[34]          Francfort, 1742, peut-être chez F. Varrentrapp.

[35]          Cette thèse trouva son expression la plus achevée dans Du commerce avec les hommes [Über den Umgang mit Menschen, Hanovre, Schmidt, 1788], du baron Adolph von Knigge (1752-1796), ouvrage qui connaîtra dès sa parution en 1788 un succès exceptionnel.

[36]          La « République universelle des francs-maçons » ne s’était pas encore dégagée du corps des utopies chrétiennes. Dans ces conditions, certains frères de la Stricte Observance Templière, régime maçonnique « germanique » (décennies 1750/1770) qui unit protestants et catholiques dans une conception résolument chrétienne et chevaleresque de l’Art Royal, cherchèrent à faire du temple un carrefour où catholiques et protestants prépareraient ensemble la réunion des Eglises et confessions chrétiennes.

[37]          Pierre-Yves Beaurepaire, L’Autre et le Frère. L’Etranger et la Franc-maçonnerie en France au XVIIIe siècle, Paris, Honoré Champion, Les dix-huitièmes siècles, 1998.

[38]          Cf. Cohen Déborah, La nature du peuple. Les formes de l’imaginaire social (XVIIIe-XXIe siècles), Seysel, Champ Vallon, 2010.

[39]          Farge Arlette, Effusions et tourments, le récit des corps. Histoire du peuple au XVIIIe siècle, Paris, Odile Jacob, 2007.

[40]          Actuelle commune du Calvados.

[41]          Bespalova Elena, Les francs-maçons de Simbirsk au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, in Slavica Occitana, Toulouse, 2007, p. 207-209.

[42]          Marie-Adélaïde (1753-1821), duchesse de Chartres, puis d’Orléans à Paris, Anna-Amalia (1739-1807), duchesse de Saxe, et sa Cour des Muses à Weimar, Frédérique Sophie Wilhelmine, sœur du roi Frédéric II, à Bayreuth.

[43]          Mme de Lespinasse et son « petit salon bleu et argent« , Françoise de Graffigny et son « Parlement de la rue Hyacinthe » ou Suzanne Necker à Paris, Caroline Schlegel (1763-1809), à Iéna, ou Mary Montagu (1690-1762) à Londres.

[44]          L’invention de la liberté 1700-1789, Paris, Gallimard, 2006, p. 53-61.

[45]          Au XVIIIe siècle, sur neuf présidents de la Royal Society, quatre étaient des maçons : de 1741 à 1752, le mathématicien et astronome Martin Folkes (1690-1754), de 1752 à 1764, le député George Parker, comte de Macclesfield (c. 1696-1764), de 1764 à 1768, l’astronome James Douglas, 14e comte de Morton (1702-1768) et de 1778 à 1820, le naturaliste Joseph Banks (1743-1820).

[46]          A Francfort, Varrentrapp, 1742.

[47]          Par Mr N***, Membre de l’Ordre…, A La Haye, chez Pierre Gosse, 1742.

[48]          La franc-maçonnerie arriva en pays germanique via Hambourg où fut fondée en 1737 une loge dite ultérieurement Absalon zu den Drei Nesseln (Absalon aux Trois Orties). En 1738, le prince héritier Frédéric de Prusse (futur Frédéric II le Grand), y fut reçu dans cette En 1740, le prince donnait en 1740 l’ordre à Philippe Simon de constituer à Berlin la Loge «Aux Trois Globes». En 1744 ladite loge se constitua en Grande Loge sous le nom de Royale Grande Loge-Mère aux Trois Globes (Große Königliche Mutterloge zu den drei Weltkugeln).

[49]          S. Arbas, Considérations filosophiques [sic] sur la Franc-Maçonnerie, Hambourg-Rome, 1776, p. 220.

[50]          Anonyme, Freymaureren, Glizzirt im Lichte der Wahrheit, Francfort, 1785, p. 19.

[51]          Beaurepaire Pierre-Yves, L’exclusion des Juifs du Temple de la fraternité maçonnique au siècle des Lumières, in Archives juives, 2010/2, vol. 43, p. 15/29.

[52]          Sur ce sujet, voir Katz Jacob, Jews and Freemasons in Europe. 1723-1939, traduit de l’hébreu par L. Oschry, Cambridge, Harvard University Press, 1970 ; traduction française, Paris, Cerf, 1995 ; Nefontaine Luc et Schreiber Jean-Philippe, Judaïsme et franc-maçonnerie, Paris, Albin Michel, 2000.

[53]          Beaurepaire Pierre-Yves, Les musulmans dans les loges maçonniques du siècle des Lumières, in Les Cahires de l’Orient, 2003, n° 69, p. 131/144.

[54]          La première traduction française, en 1647, est due à André de Ryer (c. 1580-1672), vice-consul en Egypte et libertin, au sens du XVIIe siècle.

[55]          Or the Constant lady, Londres, 1731; Kessinger Publishing Co, 2003.

[56]          Godard Didier, l’Amour philosophique. L’homosexualité masculine au siècle des Lumières, Béziers, H & 0, 2005.

[57]          Pastorello Thierry, Sodome à Paris : protohistoire de l’homosexualité masculine fin XVIIIe-milieu XIXe siècle, Thèse d’histoire sous la direction d’André Gueslin, Paris VII, 2009.

[58]          Uriot Joseph, op. cit., p. 15.

[59]          De même les simples soldats étaient rarissimes dans les loges militaires, là encore le plus souvent comme frères servants.

[60]          Cf. Selby Agnès, Constanze, Mozart’s beloved, Sydney, Turton & Amstrong, 1999.

[61]          En septembre 1790, à la mort du prince, son fils Paul Anton le renvoya, avec les autres musiciens de la maison princière, tout en lui laissant le titre de maître de chapelle. En 1794, le prince Nicolas II (1765-1823), grand collectionneur devant l’Eternel, reconstitua la formation musicale à nouveau confiée à Haydn qui de plus obtint divers avantages, notamment celui de ne plus résider en permanence au château princier et de voyager librement.

[62]          Le contrat d’engagement date du 1er mai 1761 : le texte précise les émoluments (400 florins par an), les avantages en nature et les devoirs (habilement, comportement, heures de service, obligations de travail et de composition). D’abord adjoint au maître de chapelle, Haydn deviendra titulaire en mars 1766. En 1779, il obtient la suppression des clauses les plus contraignantes de son contrat. En 1782, Haydn projetait de se rendre à Londres, mais le prince Nicolas ne l’autorisa pas.

[63]          Cf. Pinaud Pierre-François, Les musiciens francs-maçons au temps de Louis XVI, Paris, Vega, 2009.

[64]          La GLSE 1880-1911. Le changement dans l’institution maçonnique, Dijon, thèse doctorat, 2 volumes, T.1, p. 232.

[65]          Le Forestier René, Maçonnerie féminine et loges académiques, publié par Faivre Antoine, Milan, Archè, 1979 ; Burke Janet & Jacob Margaret, Les premières franc-maçonnes au siècle des Lumières, Presses Universitaires de Bordeaux, 2010.

[66]          Bm Besançon, ms, Installation de la loge d’adoption de l’Union Parfaite à l’Orient de Salins…, 15 mai 1977. Cf. Gudin de Vallerin Gilles, Installation par Choderlos de Laclos d’une loge d’adoption de l’Union Parfaite à Salins (Jura), en 1977, in Mémoires de la Société pour l’Histoire du Droit et des Institutions des anciens pays bourguignons, comtois et romands, Ed. Universitaires de Dijon, 1991, 48e fascicule, p. 123-148.

[67]          Abbeville, Annonay, Arras, Bar-le-Duc, Barjac-en-Languedoc, Beaucaire, Beauvais, Besançon, Bordeaux, Boulogne-sur-Mer, Brest, Caen, Calais, Castelnaudary, Castres, Château-Thierry, Chinon, Confolens, Dieppe, Dijon, Dinan, Doullens, Dunkerque, Eu, Hesdin, Libourne, Loches, Lorient, Lunéville, Lyon, Mézières, Morlaix, Nancy, Narbonne, Neufchâteau, Nevers, Orléans, Rennes, Rochefort, Saintes, Salins, Saumur, Toul, Toulouse, Tours, Valognes et Versailles.

[68]          Chapitre Premier. Statuts et Règlements Généraux de la Maçonnerie, L’Aimable Concorde, orient de Rochefort, publiés par Francis Masgnaud, Franc-Maçonnerie et Francs-Maçons en Aunis et Saintonge sous l’Ancien Régime et la Révolution, préface de Jean Glénisson, La Rochelle, Rumeur des Âges, 1989, p. 84.

[69]          Katz JacobHors du ghetto, l’émancipation des juifs en Europe 1770-1870, Paris, Hachette, 1984, p. 46, trad. française de Out of the Ghetto. The social background of Jewish Emancipation, 1770-1870, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 1973.

[70]          Op. cit., volume 2, p. 152.

[71]          Katz Joseph, Juifs et francs-maçons en Europe, op. cit., p. 49-94.

[72]          BNF BM1 294, f° 201.

[73]          Noël Erick, Etre noir en France au XVIIIe siècle, Paris, Tallandier, 2006.

[74]          Pluchon Pierre, Nègres et Juifs au XVIIIe siècle. Le racisme au siècle des Lumières, Paris, Tallandier, 1984.

[75]          Banat Gabriel, The chevalier de Saint-Georges: virtuoso of the Sword and the Bow, Hillsdale (NY), Pendragon Press, 2006; Bardin Pierre, Joseph de Saint-Georges. Le chevalier noir, Paris, Guénégaud, 2006.

[76]          Bauer, Wilhelm A., Angelo Soliman. Der hochfürstliche mohr. Ein exotisches kapitel alt-Wien, avec une préface de Monika Filla-Forkl, Berlin, Ed. Ost, 1993.

[77]          Tschoudy, Théodore Henri de, L’Etoile flamboyante, op. cit. t. 1, p. 157-158.

[78]          Nous avons promis d’être fidèles, de vénérer la sainte divinité de l’amitié, d’aimer la vertu, non les récompenses.

[79]          BNF, Paris, FM2 400.

[80]          Vocabulaire des Francs-maçons…, op. cit., p. 111.

[81]          Godard Didier, op. cit., p. 199-212.

[82]          Cf. la nouvelle Les Deux Amis, in Mansel Philip, Charles-Joseph de Ligne 1735-1814. Le charmeur de l’Europe, Paris, Stock, 1992.

[83]          Pommier Edouard, Winckelmann, inventeur de l’histoire de l’art, Paris, Gallimard, 2003.

[84]          Jacob, Margareth C, The Radical Enlightenment : Pantheists, Freemasons and republicans, Londres & Boston, Allen & Unwin, 1981; La pensée radicale au siècle des Lumières: panthéistes, francs-Maçons et républicains, Paris, A l’Orient, 2004 ; Israël Jonathan, Radical Enlightenment. Philosophy and the Making of Modernity 1650-1760, Oxford Un. Press, 2001 ; La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité, Paris, Ed. Amsterdam, 2005 ; Secrétan Catherine, Dagron Tristan et Bove Laurent (dir.), Qu’est-ce que les Lumières « radicales » ? Libertinage, athéisme et spinozisme, Paris, Ed. Amsterdam, 2007 ; Lumières radicales, radicalisme des Lumières, coordonné par Jean Mondot et Cécile Révauger, Lumières, XIII, Presses un. De Bordeaux, 2010.

[85]          Audidière Sophie et al., Matérialistes français au XVIIIe siècle, Paris, PUF, 2006 ; Bourdin Jean-Claude, Les matérialistes au XVIIIe siècle, Paris, Payot, 1996.

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Une réflexion sur “ Succès de l’Art Royal et Limites de la Fraternité Universelle (XVIIIe siècle) ”

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