La diffusion du REAA dans le monde (extraits p. 267/277) de l’article in Trois cents ans de Franc-maçonnerie, Paris, GLNF & loge nationale de recherche Villard de Honnecourt, 2017

Aujourd’hui, le REAA est devenu le système le plus « présent » dans l’oikouménè maçonnique. Dans le Craft, il est pratiqué par un quart des maçons environ, loin derrière les divers rites anglo-saxons. Il est majoritaire ou très actif dans plusieurs États latino-américains et dans l’Europe latino-méditerranéenne, balkanique et orientale, notamment en Belgique, Espagne, France (où il est majoritaire, toutes obédiences confondues depuis trois décennies), Grèce, Italie, Portugal, Roumanie et Turquie. En revanche, il est le système post-magistral le plus pratiqué dans le monde. Aussi est-il le seul rite à avoir plus de pratiquants dans les degrés post-magistraux que dans les degrés bleus. Présentement, les juridictions reconnues par la Southern Jurisdiction (Charleston/Washington), Mother Council of the World, regroupent 90% des maçons écossais post-magistraux.

Cette progression constante depuis deux siècles du REAA vient à la fois de sa morphogénèse, de son essence, de son héritage et de ses formes contingentes, si l’on veut bien admettre qu’universalisation ne veut dire ni uniformité, ni unicité, ni « univitelliné ».

1°) Le succès du REAA est lié à sa natura vagae, une nature vagabonde construite autour du nomadisme, du métissage et d’une adaptabilité/plasticité. Ce vagabondage n’a aucun rapport avec la triste réalité sociale homonyme. Ce n’est ni errance, ni égarement, mais invitation à non-suivre la marche, à rompre les amarres, à voler de ses propres ailes, à vagabonder comme le « dieu qui danse en moi » du Zarathoustra nietzschéen, bref à éprouver le vagabondage comme force d’arrachement, non pour parvenir en un lieu fabuleux mais pour éprouver l’âme et le corps du cheminot/cheminant.

a°) D’abord nomade : Le nomadisme du REAA s’est construit dans les échanges transatlantiques, les vagabondages des Lumières et de l’illuminisme, les migrations protestantes et l’errance juive de la Diaspora, nomadisme symbolisé par l’itinéraire des onze gentlemen qui créèrent le premier Suprême Conseil du monde, sis à Charleston (deux Londoniens, deux Irlandais, deux Français, un Sud-Carolinien, un Pennsylvanien, un natif des Antilles danoises, un autre de Cracovie et un Praguois soit sur le plan religieux cinq protestants de trois confessions différentes, quatre juifs (trois Ashkénazes et un Sépharade) & deux catholiques romains. Nomadiser au sens concret comme au sens philosophique revient à décupler les horizons et les identités. Quand elles se ferment aux migrants, aux étrangers, aux idées nouvelles ou aux innovations techniques, les sociétés déclinent et parfois périssent. La philosophie nomade anticipe le changement. Elle implique par essence de devoir s’adapter. Elle spécule sur le renouvellement de l’horizon. Elle invalide l’idée d’une vérité univoque ou d’un savoir absolu, en s’attachant, tout en conservant la quête, au négligeable, à l’insignifiant, au buissonnier, au refoulé et/ou au caché, donc souvent à l’essentiel. Aujourd’hui alors que s’ouvrent, avec les nouvelles technologies du voyage, réel ou virtuel, des perspectives radicales neuves pour l’humanité, cette philosophie nomade semble d’une étrange modernité. On pourrait illustrer ce nomadisme par les degrés dits de l’Exil (Chevalier d’Orient, Chevalier de l’Épée et Prince de Jérusalem) qui malgré de nombreuses approximations historiques et quelques arrangements avec le récit biblique, présentent la déportation des Juifs vers Babylone (l’Exil, la Galouth) et le retour sous la conduite de Zorobabel. Le nomadisme est tellement consubstantiel au REAA qu’il est, peu ou prou, présent dans la quasi-totalité des grades écossais post-magistraux.

b°) Ensuite métis. Le métissage du REAA lui vient de ses métamorphoses successives. À partir de la création/autonomie du grade de Maître, devenu l’ultime degré du Craft, mais également le point de départ d’un récit salomonico-hiramique, l’écossisme a intégré durant tout le XVIIIe siècle des histoires venues de milieux culturels et d’imaginaires variés, dans l’espace Europe-monde du moment. Au XIXe siècle (et de manière plus marginale aujourd’hui), il a été l’objet de relectures destinées à remodeler son éthos. Ainsi entre 1857 et 1883, le grand commandeur Pike a revisité quatre fois le 33e degré, deux fois les 17/18e et trois fois les 27 autres. Il est ainsi possible de vérifier dans le REAA, plus que dans d’autres systèmes maçonniques plus géocentrés et sous tutelle obédientielle, qu’en passant d’un thème imaginaire, géographiquement, historiquement & idéologiquement situés à des thèmes polymorphes, d’un discours imagé et imaginé d’un groupe particulier (la légende templière plus ou moins revisitée) à une typologie universelle (le chevalier archétypal), le métissage du REAA ne détruit pas l’identité préexistante, mais qu’il enrichit le nouveau système, en lui donnant de nouvelles dimensions, en lui ouvrant de nouvelles frontières, le substrat initial en demeurant comme la substantifique moelle. Ni écossais malgré son nom, ni totalement ancien malgré des relectures postérieures,  ni véritablement français malgré les prétentions hexagonales, un tantinet anglais, un zeste néerlandais, des emprunts à l’Allemagne et à la Scandinavie, un aller-retour en Terre Sainte, un discret détour par la Chine, un parfum d’ésotérisme musulman, véhiculé par des migrants européens, créolisé aux Antilles, « bricolé » dans la jeune république nord-américaine, mis en musique aux marges de l’occident-monde, finalisé à Paris, répandu au XIXe siècle en Europe et en Amérique latine, revisité par les utopies dudit siècle, dispersé dans le reste de l’oikouménè maçonnique au XXe siècle, le REAA est ainsi un nomade à l’image de ces trois « inventeurs » Étienne Morin, Henry Andrew Francken et Alexandre de Grasse-Tilly. De nombreux degrés (voire la presque totalité) écossais sont plus ou moins métissés, comme par exemple le Chevalier Kadosh, corpus composite construit à partir d’une part, d’un standard templier, d’autre part de la filiation des grades de vengeance (versions de Quimper, de Mirecourt, de Lyon, de Londres ou de Sudermanie), les deux standardisés par un axis mundi archétypal (lEchelle mystérieuse parfois absente dans certaines versions), une forte prégnante stoïcienne, un long ostracisme et par une problématique existentielle sur la question du destin, voire par quelques allusions à l’ésotérisme chiite, introduites au XIXe siècle, le tout résumé par cette fulgurance oxymorique : Son nom fut autre, et le même pourtant.

c°) Enfin adaptable/plastique. Si le REAA s’est ainsi internationalisé, il le doit sans doute à l’une de ses caractéristiques profondes : son adaptabilité, à la fois comme rite parmi les rites, mais également sous diverses variantes rituéliques et organisationnelles. En idéal-typant à la manière de Weber, on peut « isoler » deux grands « modèles » d’organisation « écossais » : l’anglo-saxon (dominant par le nombre de pratiquants) qui postule que le REAA est composé uniquement de grades post-magistraux et le « gallo-européen» qui définit un continuum du 1er au 33e degré. De là, le REAA institutionnel s’est organisé selon trois grands schémas : la séparation à l’anglo-saxonne (les Suprêmes Conseils gèrent uniquement les grades écossais post-magistraux considérés comme des side degrees ou des masonic bodies, et les récipiendaires écossais sont recrutés dans des loges in good standing, quel que soit le rite qu’elles pratiquent car le REAA est pas ou peu présent dans la maçonnerie bleue (Craft), le choix associatif (la juridiction est autonome de l’obédience mais ne peut recruter que dans cette dernière) ou le continuum institutionnel à « double entrée », soit le souverain commandeur est grand maître, soit le grand maître est grand commandeur.

Le REAA s’est constitué une plasticité et une capacité d’adaptation qui loin de produire une « stéréotypisation » ou une dogmatisation, débouche sur une gamme de variations qui fait qu’aux XIXe et XXe siècles, il a su non seulement s’adapter aux climats des terroirs dans lesquels il était peu (ou pas) présent. De plus, le REAA est devenu le véhicule exclusif (ou dominant) de nouvelles institutions maçonniques comme la franc-maçonnerie mixte ou féminine. Par des processus d’adaptation sélective, le REAA a introduit un principe permanent de relecture comme le montre le nouveau tableau (2014) de la Northern Masonic Jurisdiction (Lexington) : Freemasonry on the Oregon Trail (19e) ; Master for Life (20e) ; Let Justice Be Bone (21e) ; Twenty second « Musical » Degree ; Four Chaplains D. (23e) ; American Indian D. (24e ) ; Ben Franklin D. (25e ) ; Gettysburg D. (26) ; Church and State (27e ) ; Search for Truth (28e ) ; Toleration (29e ) ; Practice Justice (30) My Brother’s Keeper (31e ).

 

2°) La prospérité du REAA est également liée à sa natura patientia, une nature débonnaire, aimable, bonhomme, faite de latitudinarisme, de noachisme & d’altérité. Il est intrinsèquement corrélé à la circulation et à la créolisation des idées.

  1. a) D’abord latitudinariste. Cette qualité vient sans doute de la manière dont se sont assemblés les degrés écossais. Héritier de tous (ou presque) les systèmes écossais, le REAA, est une construction et un assemblage qui relèvent à la fois du « montage intellectuel», du puzzle, du réseau, du patchwork et de la complexité. Mais ce jeu de lego symbolique forme, non un dédale inquiétant où on se perd, mais un labyrinthe joyeux où on se trouve (voir plus loin). Cette construction permanente n’aurait pas été possible si le REAA n’avait pas conservé, par devers lui, le latitudinarisme implicite ou explicite des deux versions des Constitutions. Le latitudinarisme fut le courant dominant de l’Église d’Angleterre (anglicane) durant la seconde moitié du XVIIe siècle, mais également du XVIIIe siècle. Il se caractérisait par sa grande tolérance religieuse et son souci d’associer religion, morale et raison. Le révérend John T. Desaguliers (1683-1744) était typique de ces Latitude Men. À la fin du XVIIIe siècle, non seulement le latitudinarisme restait le courant dominant de l’Église épiscopalienne nord-américaine, celle de Dalcho, mais d’une certaine manière, il était devenu, dans les jeunes États-Unis, le référent des rapports entre le politique et le religieux, se superposant, se nourrissant et fécondant la Civil Religion chère à Benjamin Franklin (1706-1790). D’une certaine manière, le latitudinarisme peut être considéré comme consubstantiel de la maçonnerie, mais la « nature » du REAA a encore accentué ce leitmotiv de clémence, de bienveillance, de tolérance et de facilité.
  2. b) Ensuite noachiste. Cette caractéristique fait bien sur référence à Noé (Nōa’h) et au noachisme, corpus héritiers directs des six lois donnés par l’Eternel à Adam et basé sur sept commandements (mitsvot) donnés par Dieu aux descendants de Noé, après le Déluge, comme loi universelle s’appliquant à la nouvelle humanité. Les Goyim (Gentils) qui les suivent sont dits B’Nei Noah. Tout Goy (Gentil) vertueux observant les sept lois noachides a droit à sa part du « monde à venir » (Olam Haba). Ainsi, au-delà du 21èmedegré, le REAA est globalement noachite. Stricto sensu, dans ledit grade, le descendant de Noé, Phaleg est porteur d’une signification eschatologique selon laquelle seul le repentir humain est capable d’amener la construction du Royaume. Mais le mot noachite a été utilisé à la même époque, et notamment en franc-maçonnerie, dans les Constitutionsd’Anderson (version 1738).

Dans cette perspective, le noachisme a deux acceptions. Si le mosaïsme définit le peuple juif, le noachisme préfigure « that Religion in which all Men agree, leaving their particular Opinions to themselves… » (Constitutions, version 1723), une sorte de religion universelle non « confessionnalisée » reprise par le REAA, laissant à chacun le choix de sa confession et de sa spiritualité : « Masonry has no unique definition of God, but it does require that a Masonic candidate have a belief in a Supreme Being. The definition or characterization of God is left to the individual, and every Mason is encouraged to actively practice the religion is which he truly believes».

Mais le noachisme désigne également une certaine « vision » du lien social structurée à partir des fameux sept « commandements » noachites définis dans le paragraphe 56 A & B du Talmud dit de Babylone. Ces « mitsvot » introduisent toute une série d’obligations. Cinq sont toujours d’actualité : obligation d’instaurer un système judiciaire « équitable » et interdiction du meurtre, de l’inceste, du vol avec violence, et de la consommation de la chair prise sur un animal encore vivant. Les deux autres sont la condamnation de l’idolâtrie et du blasphème. Au-delà de leurs acceptations stricto sensu, on pourrait lire (sans exclusivité) l’idolâtrie et le blasphème d’aujourd’hui comme la démesure de l’être humain qui se croit Dieu, qui se veut immortel, et qui se projette dans un ciel de flammes en oubliant de se réaliser comme homme ou femme sur terre, ici et maintenant.

  1. c) Enfin autre. L’altérité est la reconnaissance de l’autre dans ses différences. Sa problématique conduit à l’interrogation et à la dialectique entre celui qui est autre (alter) et celui qui est (ego).

« Je suis ce que je suis » dit Guibelum, au grade de Royal Arch (Arc Royal). « Tu es ce que tu es » ou « Sois qui tu dois être » pourrait-on répondre. Ainsi s’organisent les relations entre alter et égo, sur les moyens de se connaître et de se reconnaître. Le REAA postule l’acceptation de l’autre en tant qu’être différent et la reconnaissance de ses droits à être lui-même. Oscillant entre universalisme et particularisme, le REAA ne gomme pas les particularismes, mais les rend visibles et acceptables par petites touches permettant une communication interculturelle et interpersonnelle.

Ainsi au 25e degré, le Chevalier du Serpent d’Airain est d’abord délivré de ses chaînes par « l’euphorbe qui a le pouvoir de rompre le fer », puis guéri d’un mal mystérieux. Le pont du Chevalier d’Orient et de l’Epée, par sa liberté de passer, permettant l’aller-retour sur les deux rives, le dialogue entre lui et l’autre, répond à l’équité du Prince de Jérusalem affirmant : « « S’il existe le moindre froid entre des Frères, le Prince de Jérusalem doit s’efforcer de les réconcilier… ».

Comme le développe Émmanuel Lévinas[1], l’Autre (même l’Autre Frère) est et demeure un mystère. Il n’est pas un autre Moi, mais un Autre que Moi. Par son caractère débonnaire, le REAA invite à une quête patiente de ce qui conjugue l’Autre et Moi. La relation avec autrui, l’analogie entre l’altérité et la fraternité ne sont pas à penser sur le mode de la connaissance. L’autre vient à Moi, se révèle et s’impose, introduisant une relation éthique. Il m’oblige à voir plus loin que moi, au-delà du carcan de mes propres certitudes, à dépasser l’aune de ma propre chandelle, prise pour un phare. L’Autre m’interpelle et m’impose un sentiment de responsabilité. Le REAA bonhomme m’invite, m’incite et m’implique à chercher, pas à pas, avec pertinence, constance et patience, par des voyages buissonniers, des marches pérégrines et des retours souvent difficiles, dans un processus progressif d’universalisation, les moindres assises sur lesquelles pourront être posées, de manière sûre et constante, les pierres du Temple de l’Humanité. La taille de la pierre est un art modeste. La forme du serviteur, étymologiquement le ministerium, est d’abord l’incognito.

3°) La vivacité du REAA est enfin liée à sa natura niteata, une nature buissonnière, mélange d’encyclopédisme, de bricolage et de « labyrinthisme ». A la fois savant, bibeloté et entrelacé, le REAA s’est construit comme un philosophe buissonnier.

  1. a) D’abord encyclopédique. Il va sans dire qu’il ne s’agit pas d’une simple accumulation des connaissances au détriment de la culture et de la formation de l’intelligence, mais d’un idéal (une utopie ?) de totalité qui tiendrait ensemble le réel, l’imaginaire et le symbolique. Ainsi l’écossisme a-t-il intégré dans son corpus, des mythes de tous les climats, des archétypes, des fondamentaux anthropologiques, depuis des récits vétéro-bibliques, le message évangélique, la philosophie gréco-latine, la thématique chevaleresque, la kabbale juive et chrétienne, l’idée du christianisme primitif, revu et corrigé au XVIIIe siècle, les courants ésotériques de l’antiquité hellénico-égyptienne et du Quattrocento, l’humanisme de la Renaissance, la rationalité occidentale, le newtonisme, l’illuminisme et les Lumières jusqu’à l’existentialisme contemporain, sans compter des emprunts à la philosophie ésotérisme arabo-musulmane ou des réminiscences de la querelle jésuite des rites chinois (1630-1732).

L’intérêt de cet encyclopédisme à la mode du XVIIIe siècle, mais qui se rencontre déjà dans l’espace chinois antique ou dans le monde arabo-musulman « médiéval », est en fait un formidable encouragement à une exigence d’aujourd’hui que l’on pourrait résumer par une formule lapidaire : « Courage, pensons la complexité. Rassemblons les connaissances pour mieux les diffuser mais également pour mieux comprendre le monde et soi-même ». D’une certaine manière, le REAA procède, nolens volens, de la même ambition qui vit en 2001 la naissance à l’objectif clairement encyclopédique, à savoir celle de Wikipédia : un pari sur l’intelligence collective.

C’est le projet développé dans le grade d’Intendant des Bâtiments ou Maître en Israël ou Écossais des Trois J.J.J. avec la mise en commun des connaissances du roi Salomon, de l’inspecteur Tito, prince des Harodim et Adonhiran, fils d’Abda, pour la décoration de la Chambre Secrète, du Temple, œuvre qui demande un rassemblement cognitif. C’est aussi le programme du Grand Maître Architecte « dont la géométrie est la clef…»

  1. b) Ensuite bricoleur. Le REAA est un mécano, un assemblage, un bricolage au sens lévi-straussien, élaboré dans le chapitre premier de La pensée sauvage (1962) de matériaux volontairement acquis, dérobés ou picorés et totalement réappropriés dans une construction dont la cohérence ne se laisse pas voir au premier abord. Foin du rafistolage, le bricolage se réfère au concept utilisé par les sociologues des religions. Le bricolage écossais désigne le mode de pratiquer et de croire, élaboré à partir du piochage dans diverses traditions afin d’en assembler de manière plus ou moins ordonnée les apports. A l’intérieur de normes régulées et formalisées, il autorise chaque cherchant écossais audit bricolage sans pour autant aller jusqu’à une franc-maçonnerie à la carte puisque le processus demeure dans la régularité de la loge. C’est donc la possibilité à partir de la subjectivité individuelle et du besoin personnel de chaque maçon écossais, de donner un sens maçonnique à l’expérience ésotérique et exotérique d’un monde complexe.

Il suffit de se reporter aux diverses familles (notamment templière d’une part et de vengeance, d’autre part) qui charpentèrent le grade de Kadosh, en général et le processus de son ultime positionnement élaboré entre 1801 et 1804, en particulier. Dans la liste de Charleston, le Kadosh est mis à la 29e place tandis que le Prince de Royal Secret occupe les 30, 31 et 32e degrés avant d’arriver trois ans, plus tard, via l’Atlantique, à l’ordonnancement annuel. Mais la place du Kadosh évoluera encore durant trois décennies aux Etats-Unis. Il faillit même disparaître, il y a une décennie dans le corpus de la Juridiction Nord (Lexington/Massachusetts), remplacé par un Grand Inspector.

  1. c) labyrinthique. Heureux le REAA qui préfère la méditation buissonnière aux raisonnements en trois points menés au pas cadencé ! Symbolisé par une figure archaïque apparue dès le paléolithique sur un morceau d’ivoire de mammouth, le labyrinthe qui se retrouve dans l’esprit du REAA est d’une étonnante actualité Le labyrinthe ne serait-il pas l’expression très ancienne du pavé mosaïque ? Dans l’Antiquité gréco-latine, le labyrinthe symbolisait le voyage initiatique et/ou un rite de passage même si par antonomase ou métonymie de son architecte Dédale, il désignait également tout lieu où l’on peut se perdre. Le labyrinthe est également présent dès le néolithique, chez les Mésopotamiens, chez les Amérindiens Navajos comme chez les aborigènes d’Australie, en pays maya ou dans les mandalas. La Renaissance européenne, au nom la raison droite, a aligné les idées au cordeau mais inventa les labyrinthes végétaux. Relégué souvent au rang de jeu enfantin, le labyrinthe revient aujourd’hui pour nous indiquer un « nouveau chemin de sagesse ». Subtilité, persévérance et habileté sont les valeurs de la pensée labyrinthique, la pensée de la complexité chère à Edgar Morin, qui serait la mieux adaptée à notre nouveau siècle. Encore faut-il en reconnaître les limites et admettre que, si Le REAA, comme le labyrinthe, mène à tout, c’est, bien sûr, à condition d’en sortir. Il en est ainsi des longues pérégrinations souterraines de Guibulum (XIIIe degré), du « lieu souterrain et voûté» emprunté par le Grand Elu (Ecossais) de la Voûte Sacrée (de Jacques VI), Parfait et Sublime Maçon, des quatre appartements des anciens rituels de Rose-Croix, de la marche solaire « transfigurante» du Prince Adepte (28e) ou des chemins secrets et les ports officiels pour former et transporter l’armée des Princes de Royal Secret (32e).

En résumé, on pourrait dire que la genèse et les métamorphoses  avec lesquelles le REAA s’est constitué, correspondent plus à une sorte d’énergie vitale qu’à un contenu doctrinal stricte. Cette caractéristique vagabonde, bonhomme et buissonnière explique grandement son succès constant. Ce rite, véritable imago mundi, pourrait être défini comme un « sans domicile fixe » adaptable à tous les climats et qui se lirait à travers quatre paradigmes (grilles d’intelligibilité).

* Le premier d’entre eux est la réinterprétation. Le REAA s’est construit par l’appropriation de contenus culturels divers revus et remodelés dans les grandes thématiques de la franc-maçonnerie. Cette réinterprétation est donc un concept dynamique, car l’élément emprunté travaille au cœur de la nouvelle structure : il laissera son empreinte sur celle-ci en la transformant inévitablement.

* Le deuxième paradigme du REAA est l’analogie, construite sur la notion de « correspondances », ou pour faire appel aux sciences humaines, à l’équivalence fonctionnelle, à l’homologie structurale ou à la métaphorisation. Par l’analogie, dans le REAA, un matériau réapproprié s’assimile à un autre, pour en dégager des correspondances. Les similitudes ainsi établies ne se ramènent pas à des identités. Au contraire, avec le principe de polarité, la comparaison met en lumière des différences.

* Le REAA obéit également au principe de coupure/césure qui permet alternance ou cohabitation au sein de son corpus de logiques qui semblent (ou qui sont) incompatibles et/ou irréductibles. Ainsi la tradition n’est pas l’histoire, ni la mémoire, mais l’histoire nous apprend que la tradition se construit progressivement et sans plan préétabli. Ainsi le REAA s’est construit (se construit) non par des filiations ininterrompues et « incorrompues », mais par des emprunts, des ajouts et des perfectionnements successifs.

* Le quatrième et dernier paradigme est le plus difficile d’identifier car il repose sur la dialectique entre les matériaux de l’écossisme et les formes contingentes du REAA. Nous sommes au cœur du bricolage écossais. La matière symbolique récupérée dans le bricolage restera marquée dans une mémoire collective qui se perpétue grâce à la gestuelle et aux actions rituelles.

Ainsi, il n’existe pas une mais plusieurs « modes d’intelligibilité » du REAA renvoyant chacun à une (voire plus) question(s) différente(s), une (voire plus) explication(s) diverse (s), une (voire plus) métamorphose(s) possible(s).

 

[1] Altérité et transcendance, recueil d’articles écrits de 1967 à 1989, puis réunis et publiés par Fata Morgana (Montpellier), en 1995.

 

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