Le Congrès philosophique international de Paris (1870)

La convocation d’un concile œcuménique, à Rome, en l’an de grâce 1870, par le pape Pie IX, provoqua, en réaction, dans les milieux libres penseurs du temps, un rejet catégorique de l’initiative romaine et une série de projets d’anti-concile. En réalité, l’idée d’un congrès (concile) international spiritualiste, déiste et/ou libre penseur religieux, notamment à Paris, était dans l’air, depuis le début de décennie. Ainsi l’historien et chansonnier Z.-J. Pierart, directeur de la Revue spiritualiste et membre de l’Alliance religieuse, annonceait-t-il dès 1861 que « le temps va venir où un grand concile philosophique et religieux, composé des délégués de tous les spiritualistes [lire spirites] de la terre, sera ouvert à Paris, foyer géographique central du monde civilisé … ». Quelques années plus tard, le même Pierart dénonçait le danger du positivisme, du matérialisme et de l’athéisme :

« Nous l’avons déjà dit, et nous ne cesserons de le répéter, car il y a urgence : des journaux se fondent partout, qui prétendent enseigner le devoir sans Dieu, sans culte et sans dogmes ; des congrès de libres penseurs se réunissent à propos d’intérêts démocratiques […] pour dire que toute religion, que le mysticisme qui en est l’essence, sont choses parfaitement superflues, nuisibles même et qu’il faut reléguer parmi les vieux abus, les superstitions du passé. Force grands journaux se font l’écho de ces doctrines et n’ont pas un mot de protestation à leur opposer … »[1].

Aussi  « suppliait »-il le général G. Garibaldi, après son entrée victorieuse à Rome[2], « d’établir au Capitole le grand concile de la régénération chrétienne, le concile de la science et de la libre pensée appuyées sur la solide base de l’affirmation spiritualiste [spiritiste], car le vrai christianisme n’est que cela. »[3]. Quoi qu’il en soit, l’annonce puis l’ouverture du concile de l’Eglise romaine précipita et légitima les initiatives pour répondre à la manifestation internationale « du fanatisme et du dogmatisme » catholiques. L’ésotériste et franc-maçon lyonnais Luc-Pierre Riche-Gardon (1811-1885) exprimait parfaitement les réactions de la libre pensée religieuse :

« Le Concile convoqué à Rome ne saurait inspirer que le dédain le plus complet à tous les esprits qui sont inspirés par un sentiment religieux éclairé »[4].

Des projets avaient fleuri, de ci de là, pour organiser des congrès internationaux à Genève, à Paris, en Italie. Ces diverses initiatives trahissaient à la fois des différences stratégiques selon la nationalité des acteurs (ainsi, pour les italiens le problème du pouvoir temporel des papes et par là même de la capitale de l’italie, demeurait primordial), mais également des tensions plus sourdes au sein du mouvement libre penseur international, entre les déistes et les spiritualistes d’une part, et les matérialistes et les athées d’autre part. Genève semblait toute indiquée pour recevoir une manifestation anti-romaine. Dans sa réunion du 6 juillet 1868, la Société rationaliste avait discuté de « l’opportunité de convoquer un congrès rationaliste pendant le cours de l’année 1870 »[5]. Le 2 octobre, elle décide la convocation dudit congrès, et le 21 décembre suivant, elle forme une commission « internationale », chargée de la préparation de la réunion. Cinq membres la composaient : le suisse C. Darier, le hongrois L. Frigiesy, l’allemand A. Goegg, l’italien C. Stefani et un français, membre de l’Alliance, le philosophe Jules Barni  (1818-1878), exilé à Genève où il enseignait l’histoire et la philosophie à l’Académie (ces deux derniers siégeant également au Comité central du III° congrès de la Paix, sis à Lausanne, en septembre 1869). Las, le projet genevois allait être contrarié par une autre initiative. Le Rationaliste (de Genève), dans son numéro du 24 avril publiait l’appel du député italien le comte  Giuseppe Ricciardi (1808-1882) à réunir un anti-concile à Naples[6], mais s’étonnait dans le même temps de cette initiative qui venait doubler l’espoir de « convoquer un congrès du même genre à Genève, dans la seconde moitié de l’année 1870. »[7] En effet, l’idée de convoquer un anti-concile ouvertement anti-romain, et qui plus est en Italie, semblait réunir plus de suffrages que le projet d’une réunion « philosophique » sur les bords du lac Léman.  Ricciardi, député radical anticlérical de Naples, s’était chargé d’envoyer « aux libres penseurs de tout le monde civil » un manifeste à la fois violemment antiromain et globalement « évangéliste », daté du 15 mars 1869, annonçant la réunion napolitaine pour le mois de décembre courant :

« … Nouvelle franc-maçonnerie, agissant à la lumière du soleil, et embrassant comme elle, le monde entier, nous tâcherons autant que possible d’exercer la charité de deux manières :

  1. En procurant du travail à toute personne valide, qui en aura cherché inutilement ;
  2. En assurant l’existence de quiconque ne pourrait pas y pourvoir en travaillant, car, à notre avis, on ne saurait considérer comme civilisé un pays, où un seul homme est exposé à mourir de faim […]

C’est nous qui sommes les vrais disciples de votre Jésus-Christ, nous qui travaillons sans relâche à combattre la misère et l’ignorance, et partant à détruire ces deux causes principales, sinon seules, de tous les maux et de tous les vices qui affligent ou déshonorent l’humanité … »

Mais ce projet apparut bientôt à beaucoup comme trop italien, sur le plan politique et selon les uns et les autres, bien trop matérialiste, spiritualiste, christique, athée, philanthropique ou humanitariste sur le plan philosophique. De nombreuses objections se firent jour de la part des français. Pourtant, l’initiative avait débuté dans l’enthousiasme sous les « applaudissements » de V. Hugo. L’illustre proscrit écrivait à  Ricciardi :

« Si je ne puis aller à Naples, j’y serai pourtant : mon âme ira »[8].

Edgar Quinet apporta sa caution à la réunion d’autant qu’il craignait de voir un Bonaparte[9] « occuper le Saint-Siège »[10]. Suivaient l’« adhésion » d’Emile Littré (« si vous jugez que ce soit de quelque utilité ») car il ne peut se permettre « le luxe d’un voyage en Italie »[11] et « l’accord » lyrique de l’historien Jules Michelet :

« Innombrable assemblée ! Les morts mêmes y viendraient, tous les ressuscités. Jean Huss a reparu cette année même, hier, plus vivant que jamais, immense entre deux mondes, le Slave et l’Allemand, acclamé par cent millions d’hommes […] Un fauteuil à Jean Huss dans notre concile, je vous prie, un à Luther, un autre à Galilée, un au défenseur des Calas. A eux la présidence et aux dignes jurisconsultes qui, devant le triomphe si long de l’arbitraire, sont restés immuables sur le roc éternel du droit … »[12].

D’autres « grands » noms de la libre pensée religieuse, comme l’helléniste Thomas-Henri Martin (1813-1884) apportèrent également leur soutien épistolaire au projet [13]. Mais dans le même temps des réserves, des objections, des critiques se firent jour de la part de la libre pensée française. Elles émanaient quasi toutes de son « aile religieuse ». Ainsi Martin, dans sa correspondance citée ci-dessus déclare sans ambages :

« Il va sans dire que, si je n’ai pas la même foi que vous dans le résultat d’une grande assemblée en ce moment, je n’applaudis pas moins d’avance à quiconque affirmera, ici ou ailleurs, l’inaliénable souveraineté de la conscience … »

Surtout il n’hésitait pas à évoquer les divisions au sein de la libre pensée :

« La pensée libre est dans un état de transition. Deux grands courants la divisent ; l’un, négatif de toute théologie et de toute métaphysique ; l’autre aspirant à renouveler l’idée religieuse et à transformer la tradition du genre au lieu de chercher à la détruire. Il serait impossible aujourd’hui de dégager d’une assemblée générale un ensemble d’idées. Cela n’est pas dans les conditions du temps. Sur les points où l’on est en différend, cette grande assemblée mettrait les oppositions d’autant plus en relief; sur un autre point capital, au contraire, l’accord n’est pas à faire ; il est tout fait. ce point, c’est la liberté … ».

Le philosophe néo-catholique Frédéric Morin (1823-1874), ancien disciple de Jean-Baptiste Bordas-Dumoulin, mais désormais en rupture totale avec l’Eglise romaine, se déclarait « de cœur » avec le concile, mais présentait d’expresses des réserves :

« C’est nous qui sommes les vrais disciples de votre Jésus-Christ et les vrais interprètes de l’Evangile. Ce langage convient mieux à des protestants qu’à des libres penseurs. Je repousse et Jésus-Christ et l’Evangile qui contient une morale détestable … »[14].

Son homonyme André-Saturnin Morin (1807-1888), dit Miron, présentait des objections plus précises encore :

« Je demande liberté complète et égale pour tous, liberté de discussion, de réunion, de presse, de culte. Ces MM [les délégués français C. Le Balleur, A. Regnard et H. Verlet] au contraire, professent comme les catholiques, cette maxime que la liberté n’appartient qu’à la vérité, que l’erreur n’a aucun droit. Or, la vérité, c’est nous. En d’autres termes, ils veulent que l’athéisme succède à l’orthodoxie catholique, ils veulent prohiber l’exercice de toutes les religions et les écraser par la force révolutionnaire ... »[15].

Comme il a été dit plus tôt, quelques libres penseurs religieux avaient d’abord été enthousiastes. Ainsi, Pierard, déjà cité, dans une première lettre du 4 novembre 1869, appellait à l’érection d’une « association religieuse supérieure » pour « renverser la puissante association catholique ». La désillusion viendra vite. Dans une deuxième très longue lettre, il déclarait :

« je ne puis croire qu’une réunion de libres penseurs puisse être une assemblée exclusive d’athées, de matérialistes, indifférents à la question religieuse, fermant la bouche à tous ceux qui ne penseraient pas comme eux … »[16]

D’autres libres penseurs religieux, comme l’ancien député quarante-huitard de l’Yonne Victor Guichard (1803-1884), le directeur de la Revue magnétique, G. Gérard, ou le vice-président de l’Alliance religieuse, le spiritiste Eugène Nus (1816-1894), maintiendront leur adhésion de principe à l’anti-concile, mais la très grande majorité des participants français à la réunion napolitaine provinrent de l’autre « aile » de la libre pensée. L’anti-concile s’ouvrit le 9 décembre 1869. La réunion sera, pour ses promoteurs, un demi-succès (ou un demi-échec). Les divergences entre libres penseurs et l’intervention des autorités italiennes hâteront sa fin. Le 18 décembre 1869, au nom du « comité provisoire de l’Anticoncile », G. Ricciardi publiait un communique « final » :

« Entravés dans nos paisibles discussions par un acte contraire à toute loi, et surtout à l’article 32 de la Constitution du royaume d’Italie, nous ajournons l’accomplissement de notre œuvre au mois de septembre de l’année prochaine, époque à laquelle doit se réunir en Suisse le congrès de libres penseurs proposé, dès le commencement de cette année, par la rédaction du Rationaliste de Genève[17]. En attendant le moment de faire entendre de nouveau notre voix sur un sol entièrement libre, nous protestons nouvellement contre la violation de nos droits, en laissant comme document de l’Anti-concile la déclaration de principe présentée à l’Assemblée du 16 décembre par la commission de cinq membres nommée à cet effet, et adoptée par quatre sur cinq, ainsi que la déclaration proposée par le membre dissident [Regnard]. »

La déclaration de principes (16 décembre 1869), certes violemment anticléricale et qui prônait une morale indépendante du religieux restait cependant  muette sur le « problème » de Dieu :

« Les soussignés, délégués de différentes nations du monde civilisé, réunis à Naples, pour prendre part à l’Anti-concile, affirment les principes suivants :

Ils proclament la libre raison en face de l’autorité religieuse; l’indépendance de l’homme en face du despotisme de l’église et de l’Etat ; la solidarité des peuples en face de l’alliance des princes et des prêtres; l’école libre en face de l’enseignement du clergé ; le droit en face du privilège.

Ne reconnaissant d’autre base que la science et le droit, ils proclament l’homme libre et souverain dans l’Etat libre et la nécessité de l’abolition de toute Eglise officielle. La femme doit être affranchie des entraves que l’Eglise et la législation opposent à son entier développement.

Ils affirment la nécessité de l’instruction en dehors de toute intervention religieuse, la morale devant être complètement indépendante de cette intervention. »

Le texte n’était signé par aucun français a l’exception du délégué de la loge maçonnique d’Issoudun. Les trois représentants français (Charles Le Balleur, Albert Regnard et Henri Verlet) s’étaient singularisés par l’extrémisme de leurs opinions athées et matérialistes. Le texte « minoritaire » dit « programme des libres penseurs parisiens » (mais signé du seul Regnard,  futur communard, initié en 1866 dans la loge La Renaissance par les Emules d’Hiram après le départ de Carle, fondateur de l’Alliance Religieuse Universelle, le philosophe panthéiste Charles Fauvety et Riche-Gardon) et joint à la « déclaration de principes » visait à l’éradication du catholicisme :

« … En ce qui concerne la question philosophique et religieuse ;

Considérant que l’idée de Dieu est la source et le soutien de tout despotisme et de la plus terrible de cette idée ; que l’ensemble de ses dogmes est la négation même de la société ;

Les Libres Penseurs de Paris s’engagent à travailler à l’abolition prompte et radicale du catholicisme, et à poursuivre son anéantissement par tous les moyens compatibles avec la justice, en comprenant au nombre de ces moyens la force révolutionnaire qui n’est que l’application à la Société du droit de légitime défense. »

Dans La Libre Conscience du 30 janvier 1869, le journaliste socialiste utopisque Hippolyte Renaud (1803-1874) voulait ne voir, dans cet excès d’anti-religiosité « qu’un juste sentiment de révolte contre la sinistre image que les religions positives présentent au monde sous le nom de Dieu » mais quelques jours plus tard, le 5 février, dans le même périodique, H. Carle, dans un article au titre éloquent Les Hébertistes modernes se montrait beaucoup sévère :

« On a vu apparaître à Rome Loyola et à Naples Hébert. Sous ce rapport, l’Anti-Concile a rendu un grand service. Il demeure acquis que, sous le nom de libre pensée, une petite secte prépare quelques candidatures à la tyrannie ».

Riche-Gardon résumait, de nouveau, assez bien les sentiments de la libre pensée religieuse française :

« L’anti-concile de Naples a eu la fin prématurée et peu glorieuse que les journaux les plus sérieux d’Italie et de France avaient prévue, par suite du matérialisme qui s’était manifesté dans les programmes.

Par compensation nous sommes heureux d’annoncer le Congrès philosophique de Paris dont M. Henri Carle, directeur de la Libre Conscience, a pris la méritante initiative. M. Henri Carle est un des déistes les plus rationnels de l’époque ; il a fait ses preuves et les maintient par son journal. Nous adhérons donc au Congrès philosophique qu’il annonce, et nous serions heureux de voir tous nos amis y participer activement. »[18].

Pour contribuer au plein succès de l’événement, la Libre Conscience, dans son numéro d’avril 1870, avait fait peau neuve (au niveau tactique, car sa présentation et sa pagination demeuraient inchangées) et devient la Revue politique, littéraire et scientifique. Organe du Congrès du Théisme scientifique. Deux articles illustraient le cours nouveau. L’omniprésent Carle publiait un texte au titre programmatique : Frayons la voie à la Religion Universelle (p. 1-6) tandis que Gustave Gilles [19] commettait un long texte sur La religion de Dieu. Synthèse universelle (p. 6/18). Garibaldi et Hugo envoyèrent leur adhésion épistolaire. Entre temps, le concile de Vatican (premier du nom depuis celui de Vatican II de 1962-1965) avait été ouvert à Rome, le 8 décembre 1869 par le pape Pie IX (il sera suspendu le 20 octobre 1870, un mois après l’occupation de Rome par les troupes italiennes). Lorsque commençait le congrès « théiste » de Paris, l’assemblée conciliaire avait déjà adopté la constitution apostolique « Dei Filius » (24 avril 1870) et discuté du 13 mai au 16 juillet de la primauté pontificale et de l’infaillibilité personnelle des papes lorsqu’ils « enseignent » ex cathedra (la constitution « Pastor Aeternus » sera approuvée le 18 juillet)[20]. Enfin le 23 juin 1870, dans un contexte de tension franco-allemand (la guerre sera déclarée le 17 juillet suivant) s’ouvrait à Paris, salle Sax, 50 rue Saint-Georges, le Congrès philosophique international. Même si pour de nombreux libres penseurs religieux, philosophie et religion étaient homonymes, l’adjectif religieux n’était pas mis en avant[21] (par prudence ? par tactique ?). Outre le comité central de l’Alliance qui avait quasiment adhéré en bloc au projet du congrès, les lecteurs de La Libre Conscience et les membres de l’Alliance, comme l’écrivaine féministe Angélique Arnaud (1799-1884), l’historien Eugène Bonnemère (1813-1893), le président de « l’Union des poètes », Auguste Devaucelle, le pasteur ultra-libéral Auguste Dide (1839-1918), futur sénateur du Gard, l’avocat André Pezzani (1818-1877) ou le journaliste et écrivain hébraïste Alexandre Weill (1811-1899) fournirent les principaux animateurs et participants du congrès. La première séance, présidée par le doyen Henri Martin, fut inaugurée par le co-président Carle [22] :

« … Mais demandera-t-on quel est votre programme ? Le voici : libre examen, appliqué en toutes choses […] Liberté, telle est notre première maxime […] Liberté, par conséquent, tel est encore notre principe : savoir se mettre en rapport avec la société, sans jamais en être esclave … »[23]

Le linguiste belge Henri Chavée clôt les débats en tentant de définir « ce qu’est la religion en dehors de tout surnaturel ». Le congrès se cherchait un ton et tenta d’élaborer un corpus idéologique capable de structurer les débats, de donner une cohérence à la libre pensée religieuse et de fournir des arguments contre le matérialisme athée et la prétention pontificale à l’infaillibilité. La deuxième journée du 24 juin fut présidée par Carle [24]. Lors de cette séance, les congressistes s’intéressèrent plus spécialement à la religion progressiste, ou plus exactement au caractère progressif de la religion. Le doyen Henri Martin, encore à la tâche, exposa l’histoire de la formation « de ce qu’on peut appeler le dogme du progrès ». Charles Fauvety, sans doute ravi de retrouver une tribune et un public, présente des « observations » sur la « doctrine du progrès infini » alors que le philosophe Emile Hannotin lut un mémoire sur la question du « Pur Amour » (ou de « l’amour désintéressé ») comme but et moyen du progrès spirituel. Dans ces discours, on perçevait les tentatives de la libre pensée spiritualiste de dépasser l’idée des Lumières selon laquelle le progrès ne serait que la rationalisation du monde et la marche de l’esprit humain vers un état de savoir et de liberté. Les trois intervenants s’opposaient principalement à la réflexion d’ Auguste Comte qui voyait dans le progrès le déploiement de l’ordre inscrit dans le cours des choses que déchiffrera la science positiviste. Néanmoins nos trois « philosophes » eurent tendance à s’approprier et à retourner les arguments qu’ils combattaient. En effet, ils inscrivaient volontiers cette marche en avant comme un pas vers la « Vérité », vers l’Absolu (absolu si l’on peut dire) dont la rationalité servirait à la fois de preuve, de guide et de but au progrès. La foi au progrès (sous-entendu moral et spirituel) était donc un devoir et une nécessité. Le progrès s’identifiait à l’Histoire, non à une loi de développement matériel, scientifique et technique (ou plus justement cette dernière est la confirmation de la « progressivité » de l’Histoire). Peu ou prou, les libres penseurs religieux, et nos trois auteurs en particulier, étaient à nouveau redevables envers Kant quand ils affirmaient que parce qu’il est fini et raisonnable, l’être humain ne peut penser sa propre existence sans l’idée de finalité.

Les séances suivantes devaient être consacrées à affiner la position « centriste » du Congrès entre le dogmatisme des religions positives en général, et du catholicisme romain en particulier, et le fanatisme « rouge » des matérialistes. Ainsi lors de la troisième (et dernière) réunion, toujours présidée par Carle, le vendredi 15 juillet, l’assemblée entendit E. Paris présenter les idées d’Arminius et de Socin, les grands thèmes de la Réforme radicale et de la contestation anti-supranaturaliste des protestants libéraux d’aujourd’hui. H. Clavée insista sur la différence profonde entre « l’œuvre » de Jésus et la « théologie » de Paul, et le général Ludwik Mieroslawski (1814-1878), un temps leader malheureux de l’insurrection de janvier 1863, développa les idées religieuses de « l’émigration polonaise démocratique », mais c’est encore le doyen H. Martin [25] qui théorisera le mieux (du moins si on en croit Carle) les choix idéologiques et stratégiques du congrès.

Mais les nuées de Mars provoquèrent la fin de l’assemblée. Le congrès des théistes (libres penseurs ou libres croyants) fut comme le concile œcuménique, victime du conflit franco-allemand de 1870-1871. Néanmoins les événements militaires ne firent qu’arrêter une réunion qui avait bien de mal à sortir du cadre étroit de la libre pensée religieuse « institutionnalisée ». Même La Revue des Deux Mondes, sans doute le principal périodique français largement influencé par cette mouvance « philosophico-religieuse » ne consacra à l’avènement que quelques courtes lignes (juillet -août 1870, t. 4). Le congrès de Paris eut un retentissement bien moindre que l’anti-concile. Le nombre de ses participants était très en retrait par rapport à celui de la manifestation de Naples. Malgré une volonté affirmée d’internationalisme, il se réduisit à une rencontre franco-française. L’assemblée parisienne apparut vieillie, tant au niveau de ses membres que de ses discours. Elle semblait trop souvent une assemblée de « vieilles barbes » quarante-huitardes, symbolisées par la présence des anciens constituants François Cantagrel (1810-1887), Victor Guichard et Lucien Thrasybule Lenglet (1796-1874). Ce modeste résultat montrait à la fois la difficulté extrême de la libre pensée religieuse à se structurer et le début de son déclin idéologique. La libre pensée français allait devenir rapidement et très majoritairement matérialiste et athée.

 

 

[1] Revue spiritualiste, 1867/11, p. 257.

[2] En fait, G. Garibaldi, dans sa tentative de prendre Rome, sera vaincu et blessé à Mentana. Et Pierard de conclure :

« Les armes de Garibaldi, l’ennemi des nécromaciens, n’ont pas été bénies. Pourtant, si jamais un homme de ce monde a été digne par le cœur, par tous les genres de vertu, d’abnégation et de dévouement, c’est lui, et nous le disons hardiment, au risque de déplaire encore à beaucoup de gens. Dieu sans doute lui inspirera de ne pas dédaigner les conseils que nous lui avons donnés. Nous espérons qu’un jour, il marchera de nouveau sur Rome, disposé à y établir le grand congrès religieux que le monde attend. Alors sans doute ses armes seront bénies … » (Revue spiritualiste, 1867/11, p. 320).

[3] op. cit., 1867/11, p. 269.

[4] La Bonne nouvelle du XIX° siècle, n° 11, juin – juillet 1869, p. 48.

[5] cf. Le Rationaliste, n° 21, 13 juillet 1868.

[6] cf. Ricciardi Giuseppe, L’anticoncilio di Napoli del 1869, Naples, 1870; nouvelle édition, Foggia, éd. Bastogi, 1982.

[7] Dans une lettre adressée à M. Bouchey, G. Ricciardi admet que l’anti-concile doit être surtout une « démonstration » (Le Rationnel, 15 septembre 1869, p. 432).

[8] Hauteville House, lettre du 20 avril 1869 à G. Ricciardi.

[9] Lucien-Louis Bonaparte (Rome 1828-1895), deuxième fils de deux cousins germains de Napoléon III, le prince Charles Lucien Bonaparte (fils aîné de Lucien Bonaparte, frère cadet de Napoléon I) et la princesse Zenaïde Bonaparte (fille aînée de Joseph Bonaparte, frère aîné de Napoléon I), venait d’être nommé cardinal en 1868 (et donc papabile) par le pape Pie IX. Cette nomination se voulait une réponse aux pressions diplomatiques françaises qui voulaient obtenir le chapeau pour l’évêque Dupanloup, jugé par Rome bien trop gallican.

[10] Veytanx, Suisse, lettre du 9 juin 1869 à G. Ricciardi.

[11] Roscoff, lettre du 7 septembre 1869 à G. Ricciardi.

[12] Paris, lettre du 25 septembre 1869 à G. Ricciardi.

[13] Paris, lettre du 30 juillet 1869 à G. Ricciardi.

[14] Paris, lettre du 22 décembre 1869 à G. Ricciardi.

[15] Paris, lettre du 15 novembre 1869 à G. Ricciardi.

[16] Saint-Maur, lettre du 15 novembre 1869 à G. Ricciardi , dont l’extrait est publié dans La Revue spiritualiste, 1869/7-8, p. 196.

[17] Le 4 février 1870, G. Ricciardi écrit au président de la « Société des rationalistes de Genève », Martin Bouchey :

« … L’insuccès de l’Anticoncile, dû en grande partie à l’excentricité de la plupart des délégués français (qui auraient voulu proclamer l’athéisme, la nécessité de l’éducation matérialiste, et l’utilité de l’emploi de la force révolutionnaire pour faire triompher les principes du rationalisme !) doit nous servir d’avertissement pour l’avenir. Nous devrions surtout ne pas nous écarter du but toute pratique de l’Anticoncile, celui de faire le bien, moyennant l’organisation d’une puissante association internationale destinée à combattre l’ignorance et la misère ... »

L’échec de Naples relançait le projet genevois. Dans son numéro du 14 janvier 1870, Le Rationaliste annonce la série « de conférences données à Genève en vue du futur congrès rationaliste » (p. 33/35), mais le projet genevois ne vit pas le jour. Le 4 mai 1870, la Société rationaliste de Genève prend la décision de ne pas convoquer ledit congrès. G. Ricciardi s’intéressa alors à une éventuelle réunion internationale anti-romaine à New York. Ensuite le contexte international modifia l’organisation du concile romain. Le 2 août 1870, le gouvernement italien annonça son intention d’occuper Rome. Le 15 septembre, l’armée italienne entre dans les Etats du Pape. Le 20, le général Cadorna entre dans la ville éternelle, par une brèche pratiquée dans la muraille près de la Porta pia. Le 9 octobre 1870, Rome et les provinces adjacentes, sont annexées au royaume d’Italie. La principale revendication des libres penseurs italiens, à savoir la fin du pouvoir temporel papal, était satisfaite.

[18] La Bonne Nouvelle du XIX° siècle, janvier – février 1870, p  7.

[19] Gustave Gilles est le pseudonyme du romancier et auteur dramatique Gustave-Gilles Le Noir. Ses deux œuvres principales traduisent l’esprit libre penseur religieux : La Nouvelle Jeanne (Paris, l’auteur, 1866) et Judith, drame biblique en vers, 5 actes et 11  tableaux, Paris, Lacroix, Verboekhoven & cie, 1868 (avec une préface de Victor Hugo).

[20] cf. Alberigo Giuseppe, Le concile de Vatican  I (1869-1870) in Les conciles œcuméniques : histoire et décrets (sous la direction de Giuseppe AMBERIGO), Paris, Ed. du Cerf, 1994, tome 3, p. 337-359.

[21] Il est vrai que le sous-titre de la réunion est Congrès philosophique des Théistes.

[22] Durant cette intervention, Carle annonce « l’adhésion » au Congrès des Théistes, de V. Hugo, de bon nombre de « grands écrivains » (sans les citer), de Riche-Gardon, du franc-maçon et instituteur Louis Mareheux et de Charles Fauvety.

[23] La Libre Conscience, n° 4, juillet 1871, p. 112.

[24] H.Carle inaugure cette séance du 24 juin 1869 par un hommage à la « mémoire du religieux penseur » Armand Barbes. En réalité, ce dernier, dit « le Bayard de la démocratie » très affaibli, mourra trois jours plus tard, le 26, à La Haye et serra enterré le 29. L’hommage n’a donc pas été fait le jour indiqué, mais « rajouté » dans un compte rendu de la séance du 24 juin, fait par Carle, paru dans Le Siècle du 1er juillet 1870 et repris dans La Libre Conscience.

[25] « Il [Henri Martin] a montré qu’entre l’armée de la superstition et celle de la négation athée, il y avait un certain nombre de groupes religieux unis dans l’affirmation commune du spiritualisme et de la libre conscience : les israélites philosophes, les protestants libéraux, les catholiques anti-ultramontains qui se rattachent à la théodicée des grands conciles, les déistes du dix-huitième siècle … » (Henri Carle, in la Libre Conscience, n° 5-6, août – septembre 1870, p. 137). Ce discours montre, à l’évidence, que l’Alliance, n’a jamais été très au clair sur sa propre définition. Durant sa décennie d’existence active, elle a toujours oscillé entre, soit être une association structurée des Théistes (déistes) stricto sensu ou soit constituer une confédération souple de libres croyants et de libres penseurs religieux. Lorsqu’elle se croyait assez dynamique pour faire du déisme la cinquième « église » concordataire de la France, l’Alliance avait tendance à vouloir conduire à Canossa (si l’on peut dire) les libres croyants, principalement les protestants radicaux comme le montrent les textes de J. Henry et de P.-L. Riche-Gardon cités plus haut. Néanmoins la résistance des « orthodoxies » au sein du protestantisme et du judaïsme, la fermeté de l’église romaine qui semble maintenir son influence sur des positions très traditionalistes, l’échec cuisant du gallicanisme, d’une part, et la poussée du comtisme avec Littré, du matérialisme et de l’athéisme, d’autre part, ont empêché les divers courants spiritualistes « non cléricaux » à se rapprocher et à s’unir véritablement pour former un pole « centriste » entre l’église romaine et la libre pensée matérialiste.

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