La Grande Loge Nationale française (1848-1851)

devirepuLa révolution de février 1848 et l’avènement de la  nouvelle République vont jouer le rôle d’accélérateur dans l’évolution idéologique de la maçonnerie française. Les «bons catholiques » vont se raréfier tandis que les loges voient arriver nombre de socialistes et de républicains, mais tous spiritualistes convaincus. Fille des « mystères anciens », creuset, conservatoire ou Église de la religion universelle, la franc-maçonnerie va s’identifier à la République. C’est le moment où se développe l’idée nouvelle que les Maçons ont « inventée » et donnée à la République sa devise Liberté, Egalité, Fraternité [1], « ces mots naguère encore circonscrits dans l’enceinte de nos temples[2]

Après avoir été la « courroie » de transmission de l’état bonapartiste sous l’Empire , une société un peu marginalisée sous la monarchie constitutionnelle, des maçons rêvaient de faire de la franc-maçonnerie, « l’avant-garde éclairée » de la République (Universelle). De religieux, le messianisme maçonnique devenait politique. C’est dans cette optique qu’il faut replacer la création de la Grande Loge Nationale de France [3], à l’instigation de maçons en rupture avec le Suprême Conseil de France. Une commission d’initiative organise le 10 mars, place de la Bourse, une manifestation de soutien au Gouvernement Provisoire et lance un appel, Resurgat Latomia, à tous les maçons de France pour le 17 avril. Cette première séance houleuse permet néanmoins d élire une nouvelle commission chargée d’élaborer une constitution. La deuxième séance se tiendra le 29 mai. Après diverses assemblées passionnées, le projet de Constitution est adopté le 14 décembre 1848. L’obédience se dote d’une devise, très tendance positiviste, « Unité, Fusion, Progrès.» Le préambule définissait la franc-maçonnerie comme « une association volontaire fondée sur les grands principes de liberté, égalité, fraternité, en un mot, sur le progrès humanitaire. » Certes l’article 10 interdisait «expressément […] toute question politique ou religieuse de nature à irriter les esprits » mais n’excluait pas « l’étude des questions sociales ». La grande majorité des autres articles traduisait la volonté d’introduire dans l’institution maçonnique des usages et des pratiques démocratiques et égalitaires. Le 25 février 1849 la Grande Loge Nationale de France, Maçonnerie unitaire lance un appel à toutes les loges à se joindre à ce projet essentiellement « humanitaire ». Le texte précise cependant qu’en agissant ainsi la Maçonnerie unitaire accomplit « la volonté du Grand Architecte de l’Univers. »

Le 15 mars 1849 la nouvelle obédience est autorisée à se réunir par décision de la préfecture de police. Le 19 mai 1849, elle tient sa première Assemblée générale, durant laquelle est élu son « exécutif » : le médecin philanthrope Louis Joseph de Godart, marquis Du Planty (188-1876), président, l’avocat Jules Barbier [4], ancien vénérable de la loge Les Trinitaires et le général Sébastien Jorry, surveillants, Louis Simon Desrivières (1808-1881), ancien séminariste, docteur en médecine, spécialiste de l’accouchement [5], orateur, Esprit-Eugène Hubert (1819-c. 1890/5)[6], secrétaire général, le diamantaire Emile Vanderheym, administrateur trésorier et l’écrivain maçonnique[7] Emmanuel Rebold (c. 1800-1893), grand expert[8]. Mais la Maçonnerie unitaire ne rassembla jamais une dizaine de loges. Immédiatement, les deux autres obédiences dénonceront aux pouvoirs publics les agissements politiques et les tendances socialistes de certains de ses ateliers. Le 2 janvier 1851, le préfet de police Pierre Carlier (1794-1858) lui retire la « reconnaissance » et demande à l’obédience de se mettre en conformité avec la loi du 28 juillet 1848, relative aux clubs. La Grande Loge Nationale annonce sa mise en sommeil par une circulaire du 10 janvier 1851 et tient son ultime séance le 14. Forcés d’aller à Canossa, ses membres solliciteront individuellement, à l’exception de l’Étoile de Bethléem[9], leur admission dans les deux autres obédiences françaises, mais une forte minorité quitta la franc-maçonnerie à tout jamais. Certes le poids des « appareils » des deux autres obédiences françaises et l’attachement des maçons à leur juridiction ont joué dans cet échec, mais l’enlisement de cette tentative est d’être arrivé trop tôt, dans un monde maçonnique où l’idée de définir la franc-maçonnerie comme la religion universelle séduisait encore une majorité de maçons. Au demeurant, c’est ce courant qui va devenir la doctrine « officielle » implicite des deux autres obédiences françaises.

[1]     Cf. Charles Porset, La devise maçonnique « Liberté, Égalité, Fraternité, Paris, Edimaf, 1998. Le fait que les valeurs morales consacrées par la formule aient été vécues en loge, ne prouve pas que les maçons aient inventé le triptyque républicain. Bien d’autres associations prônaient ces valeurs au XVIIIème siècle. De plus, il faudrait nuancer la manière dont elles étaient vécues Cf. Pierre-Yves Beaurepaire, L’Autre et le Frère. L’Étranger et la franc-maçonnerie en France au XVIIIème siècle, Paris, Honoré Champion, 1998.

[2]     Circulaire du GODF datée du 13 mars 1849 aux loges de l’obédience.

[3]     Sur cette création, voir Pierre Chevalier et André Combes, op. cit., 1998, t. 1, p. 337-345.

[4]     A ne pas confondre avec le dramaturge et librettiste prolixe Jules Barbier (1825-1901)

[5]     De l’accouchement prématuré artificiel, Thèse de concours pour l’agrégation, Paris, 1857.

[6]     Futur chef du secrétariat du GODF (avril 1851-Juin 1853), animateur de La Chaîne d’Union (1864-1889).

[7]     Autre théoricien de la maçonnerie, religion universelle comme le montre le titre-programme de l’un de ses ouvrages : La Franc-Maçonnerie philosophique ; son importance morale et sociale. Exposé historique contenant les preuves irréfutables de sa filiation non interrompue depuis les Collèges de Constructeurs Romains, jusqu’aux corporations des Free-Masons de la Grande-Bretagne dont est issue en 1717 La Franc-Maçonnerie. Suivi de l’examen de la question : la Franc-Maçonnerie doit-elle être considérée comme la Religion Universelle ; et de la publication d’un manuscrit intitulé : Réformes soumises à l’examen de l’Institut dogmatique du G.·.O.·.de France, Paris, chez l »auteur, 1859.

[8]     L’exécutif présente un panel de maçons républicains modérés et libres penseurs sans doute venus à la Grande Loge Nationale par opposition à la gérontocratie du Suprême Conseil. Au demeurant, à l’image de nombreux frères, ils s’affilieront au GODF après la dissolution de la Maçonnerie unitaire en 1851.

[9]     L’Étoile de Bethléem, fondée en 1844 sous les auspices du Suprême Conseil de France, par Joseph Quantin, se rallie à la Grande Loge Nationale le 27 février 1849. Accusée de traiter de « questions politiques et socialistes » (elle est dans la mouvance de ceux qui voient en Jésus, un initié, « Christ des barricades », ennemi des riches et des prêtres) par les autorités civiles, elle est suspendue puis autorisée à reprendre ses travaux. Au printemps 1851, elle s’agrège au GODF.

Extraits du chapitre 6 : De la tentative de faire de la franc-maçonnerie un « territoire » de l’ultra-gauche de Dieu.

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