Le manifeste de l’Alliance Religieuse Universelle » (1860)

stock-illustration-14927457-black-symbols-religious-marksEn 1860, à Paris, chez tous les libraires, paraît un opuscule de 96 pages, signé par Henri Carle et intitulé : l’Alliance religieuse universelle. Essai sur les moyens de rapprocher toutes les croyances, toutes les doctrines, et de les ramener à l’unité, à l’aide des sentiments universels inhérents au coeur humain, et des principes de l’ordre moral qui forment un lien entre tous les hommes parce qu’ils dérivent des lumières naturelles. Le texte comprend un avant-propos, un discours préliminaire, douze chapîtres [1] et un appendice [2]. Le manifeste est un bon exposé – résumé des idées fondamentales de la libre pensée religieuse. L’humanité est par essence religieuse. « La religion est le ciment même de l’humanité » (p. 43). L’organisation sociale de la religion est donc une nécessité ; « Les institutions religieuses ont pour objet principal de donner aux hommes un idéal commun, de propager un ensemble de principes et de sentiments qui servent de lien moral à la famille et à la société entière » (p. 24). La religion n’est ni révélation, ni superstition. Elle doit être appréhendée et justifiée par la science et la raison. La religion et le culte ont pour base « des données puisées dans les lumières naturelles » (p. 31). Chaque humain est doué d’une « conscience autonome », capable de le conduire à la « majorité morale », mais seule « la raison pure est universelle ; elle réunit tous les hommes dans la même morale, rassemble tous les peuples sous le même Dieu ; seule elle est la raison » (p. 38). Après avoir défini la Religion, Carle s’attache à préciser les formes de la transition. Pour éviter une trop grande dispersion métaphysique des masses et la « solitude morale à peu près absolue » des « adeptes [isolés] de la religion naturelle » (p. 42), il faut qu’existent des structures liantes, notamment une « association religieuse » et un « culte public ». Carle développe longuement cette idée en s’opposant violemment aux positions plus ou moins réticentes vis-à-vis d’un service religieux public, du brillant professeur de rhétorique, Hippolyte Rignault [3] et à celles de Jacques Amédée et Jules SIMON, deux des six dirigeants de la première association française de libres penseurs, la Société démocratique des libres penseurs :

« En ce qui concerne le développement de la tendance religieuse, chacun sait que si le sentiment religieux ne se communique pas, que s’il est privé des inspirations et de l’appui qu’il a besoin de trouver dans des manifestations publiques, il dégénère rapidement, s’éteignant chez les uns, prenant, au contraire, chez les autres un développement anormal et se transformant en superstitions mystiques et en extravagances de toute espèce. » (p. 46)

On voit encore dans ces lignes, combien Carle est redevable à la pensée de Kant. Dans cette même perspective kantienne, l’organisation religieuse de la transition doit s’appuyer sur des « bases rationnelles ». Carle distingue ainsi « religion collective » et « religion privée » (p. 54). Pour définir la religion de la transition, ses formes institutionnelles et cultuelles, Carle envisage la réunion périodique de « conseil » ou « concile ». Les décisions de ces assemblées feraient l’objet de votes « déclaratifs » (indicatifs) dont l’objectif principal serait de constater l’état de l’opinion sur telle ou telle question. Ne seraient admises comme « dogmes » que les idées reconnues pour vraies, par tous collectivement, et par chacun, individuellement, dans son for intérieur :

« [pour] la détermination des points dogmatiques, on devra s’attacher surtout à ce qui est reconnu vrai universellement, à ce qui a été admis dans tous les lieux et dans tous les temps : quod ubique, quod semper. » (p. 72).

A côté de ces « conciles dogmatiques » périodiques, un culte public hebdomadaire (sinon quotidien) devra se mettre en place. Les réunions cultuelles publiques devront suivre un canevas commun, mais seront aménageables dans le détail par chaque communauté. En effet, religion institutionnalisée selon la science et la raison, et cultes doivent avoir pour objectif « le développement de la vie morale en chacun de nous » (p. 76) :

« Une société qui offrirait au monde l’exemple d’un culte sans superstition et sans hypocrisie, sans idolâtrie et sans fanatisme, exercerait partout une merveilleuse puissance d’attraction morale » (p. 81).

La « société religieuse rationnelle » par son « apostolat rationnel » conduira l’humanité à la « Religion ». Le texte est à la fois un tantinet flou et optimiste. Comme de nombreux libres penseurs religieux, Carle n’est pas très au clair vis-à-vis des notions de Religion, de religion de substitution et/ou de religion de transition. Pour Carle, la Religion est implicite. Hic et nunc, elle peut être dessinée à gros traits. C’est la religion naturelle. Elle doit tenir dans les cadres fixés par Raison et Science, mais sa forme ultime et définitive n’apparaîtra qu’au terme de la période de transition. Carle est surtout et d’abord un théoricien de la transition. Pour lui, durant cette phase plus ou moins longue, la Religion (la religion définitive) doit être principalement suggérée, approchée, envisagée à travers l’organisation institutionnelle et cultuelle de la transition. Comme Fauvety , Carle ne croit pas que le protestantisme puisse jouer le rôle de religion de la transition. Il affirme possible et souhaitable une synthèse globale et progressive de toutes les religions, confessions, croyances et philosophies spiritualistes. Néanmoins dans les années 1859-1861, Carle pense que cette la méthode synthétique (Religion ultime = plus petits communs dénominateurs des religions positives et des philosophies spiritualistes) peut emprunter plusieurs chemins de traverse. Lui-même, avec Fauvety, travaille, au sein de la loge Renaissance par Les Emules d’Hiram, à faire de la « Franc-maçonnerie » une des voies transitoires de la Religion. Dans toutes ces initiatives, Carle s’attache avant tout à définir une démarche pragmatique : franc-maçonnerie, neo-théophilanthropie, Alliance, qu’importe ! La Religion sera, nolens volens, le théisme – déisme. Inutile de trop théoriser sur elle, elle sera la religion naturelle déjà définie les stoïciens, par certains Pères de l’église comme Clément d’Alexandrie, par Jean Bodin, Grotius, Thomas Hobbes, B. Spinoza, par les anglais John Locke, John Toland et David Hume, par Jean-Jacques Roussseau et bien sur par Emmanuel Kant . La vraie question est de savoir comment y conduire l’humanité. La religion de la transition prendra la forme de la « société religieuse rationnelle » (autre nom de l’Alliance religieuse universelle). Sa forme syncrétique, progressive et prosélyte s’exprimera dans « l’apostolat rationnel », à la fois propédeutique et  méthode de propagande de la Religion. En réalité, « cette culture religieuse doit surtout avoir pour résultat le développement de la vie morale en chacun de nous » (op. cit. p. 76). La transition est d’abord une morale sociale et individuelle.

Ce texte – programme est accompagné des Statuts de l’Alliance religieuse universelle. L’article 1 complète et éclaire le « Manifeste » de 1860 :

« L’ALLIANCE RELIGIEUSE UNIVERSELLE a pour but :

1° De développer dans tous les hommes les sentiments de bienveillance qui doivent les unir les uns aux autres, sans aucune distinction de culte, de race, de nationalité ou de caste.

2° De propager partout où s’étendra son influence, la liberté religieuse et les respects des consciences avec toutes les conséquences qui découlent de ces principes.

3° De travailler au rapprochement fraternel de toutes les croyances religieuses, et d’offrir aux familles et aux individus agités ou affligés par le doute, des doctrines et un culte fondés sur les principes que révèlent à tous les hommes la raison et la conscience.

4° De secourir le malheur et de faire le bien, sans considérer la différence des cultes.

5° De répandre tous les écrits dont les vues sont en rapport avec ces principes.

     De favoriser par tous les moyens en son pouvoir le développement des lumières et la propagation de la science.

     De faire paraître des publications périodiques ou autres, utiles à la réalisation du but qu’elle se propose d’atteindre.

6° D’apporter ainsi la paix dans le monde, en rassemblant, au moyen de relations nouvelles, sous l’influence d’une sympathie mutuelle et de la raison, dans le respect et la pratique des lois providentielles, de justice et d’amour, les hommes, les familles, les nations, que des croyances ou des opinions divisent. »

On voit ainsi, de manière évidente, comment l’Alliance est d’abord et surtout définie comme une pratique sociale. Cette idée est encore renforcée par les treize autres articles qui précisent les formes organisationnelles de l’association. L’Alliance sera composée de membres adhérents (qui acceptent au moins un des six points de l’article 1) et de membres actifs qui adhèrent à la totalité de l’article 1 et qui intègrent « un groupe de famille de l’Alliance ». L’association sera dirigée par un comité de dix-huit membres, élus pour un an, rééligibles et renouvelables par tiers. deux réalisations concrètes sont annoncées :

  • la publication d’ouvrages divers « utiles pour atteindre le but de la Société […] aussitôt que les ressources réunies le permettront » (article 8) ; les « écrits publiés par la Société, ou sous son patronage » devront illustrer deux principes :

«   1. les divers cultes ont généralement pour base l’amour de Dieu et du prochain ;

  1. la défiance, le mépris, la haine, les persécutions résultent de préjugés et d’injustes préventions.» (article 10)
  • l’organisation de concours ouverts à tous (article 9) « pour provoquer des travaux » dans le but de constituer un corpus de l’Alliance.

L’Alliance procédera à l’ouverture d’un Livre de reconnaissance sur lequel seront mentionnés d’une part « des membres de la Société qui se distingueront par leurs travaux et leur dévouement » et d’autre part, « des personnes qui par leurs dons contribueront à la prospérité de l’œuvre » (article 11).

De ces treize derniers articles, on remarquera surtout le dixième qui présente l’Amour (dans le double sens d’Agapé et de Philia) comme la vertu qui mène à la Religion. Cette « théophilanthropie a-cléricale » (amour de Dieu, amour de l’humanité) est le fondement idéologique et le plus petit commun dénominateur à tous les groupes, chapelles et théoriciens de la libre pensée religieuse en général, et à l’Alliance, en particulier. Dans la mouvance libre penseuse spiratualo-déiste, comme dans le groupe de Carle, « l’Amour » est à la fois l’être de Dieu (Dieu est celui qui aime, celui qui est aimé) et le motif central, le moteur essentiel et la justification de toute action humaine. L’amour est à la fois reliance verticale entre Dieu et l’humanité, et reliance horizontale entre les humains. Dans les statuts sont également affirmés de manière explicite le primat de la morale (la religion rationnelle est d’abord une morale) et la pertinence de la démarche syncrético-progressive.

Comme prévu, le texte connaît un succès certain (peut-être d’estime ou de curiosité ?) dans les milieux libres penseurs religieux et croyants libéraux. Il fait l’objet de compte rendus favorables de la part de divers journalistes ou directeurs de d’organes de presse de la mouvance, notamment Simon Bloch (L’Univers israélite), Jules Cohen (Vérité israélite. Recueil d’instruction religieuse), François Favre (Le Monde maçonnique), Albert Leroy (le Bulletin des libraires), J. Martin-Paschoud (Le Disciple de Jésus-Chris), Pierre-Luc Riche-Gardon (L’Initiation Ancienne et Moderne), Louis Thirifocq (La Gazette des familles. Organe mensuel de littérature morale) ou Joseph Vinot (Bulletin de l’enseignement, travaux de l’association des membres de l’enseignement …). Par contre, la presse quotidienne parisienne est au mieux discrète, au pire muette sur l’événement. Quoi qu’il en soit, la publication du Manifeste marque le début du « leadership » de l’Alliance au sein de la nébuleuse libre penseuse religieuse.

 

[1] Les onze chapitres permettent assez bien de suivre la « démonstration » de Carle. Les religions positives sont erronées, mais les « églises historiques » (notamment les confessions chrétiennes) conservent néanmoins la trace de la Religion. Cette dernière ne peut être que naturelle et rationnelle. La morale comme la Religion est une et universelle. La religion de la transition doit comporter une liturgie publique, seule capable de satisfaire les besoins de l’humanité, d’épanouir la pratique de la morale et de constituer un chemin vers la Religion « définitive » :

  1. Importance des institutions religieuses.
  2. Opinion vulgaire et erronée sur la religion.
  3. Conception rationnelle de la religion.
  4. Autonomie de la conscience en matière religieuse.
  5. L’Unité des sentiments et des pensées a pour fondement l’unité morale du genre humain.
  6. L’Association religieuse et le culte public nécessaires.
  7. Bases rationnelles de l’organisation religieuse.
  8. Des réunions en conseil dans la société religieuse.
  9. Des réunions consacrés au culte public.
  10. La culture religieuse doit surtout avoir pour résultat le développement de la vie morale en chacun de nous.
  11. Propagation de la vérité religieuse.

[2] Dans l’appendice, Carle nous livre ses sources d’inspiration : le « déiste » B. Franklin, les théophilanthropes et surtout Emmanuel Kant. Puis vient une bibliographie des auteurs exprimant « le mieux les idées de l’Alliance ». Retenons :

  • Alaux Jules-Emile, La Religion au XIXe siècle, philosophie religieuse, Paris, Hachette, 1857 ;
  • Anot de Mazières Cyprien, Code sacré, ou Exposé comparatif de toutes les religions de la terre, Paris, 1835 ;
  • Ballanche Pierre-Simon, Essais de palingénésie sociale, Paris, J. Didot aîné, 1827-1829 ;
  • Cantagrel François, Comment les dogmes commencent, symbole proposé à la démocratie, Bruxelles, A. Schnée, 1852 ;
  • Chaho Augustin, Philosophie des religions comparées, Bayonne, 1849 ;
  • Demogeot Jacques, Les lettres et l’homme de lettres au XIXe siècle, Paris, Hachette, 1856 ;
  • Disdier Henri, Conciliation rationnelle du droit et du devoir, Paris, 1856 ;
  • Dollfuss Charles, Lettres philosophiques, Paris, 1851 ;
  • Favre François, directeur du Monde maçonnique, Paris, 1859-1860 ;
  • Jacques Amédée, directeur de Liberté de penser, Paris, 1848-1850 ;
  • Krause Charles , Idéal de l’humanité. La philosophie absolue de la religion, Göttingen, 1836 ;
  • Larroque Patrice, Rénovation religieuse, Paris, Bohné & Schulz, 1860 ;
  • Leroux Pierre, D’une religion nationale, ou du Culte, Boussac, impr. de P. Leroux, 1846 ;
  • Martin Louis-Aimé, De l’Education des mères de famille, ou de la Civilisation du genre humain par les femmes, Paris, C. Gosselin, 1834 ;
  • Michelet Jules, Le prêtre, la femme et la famille, Paris, Hachette, 1845;
  • Pecqueur Constantin, De la République de Dieu, Paris, Charpentier, 1844 ;
  • Quinet Edgar, Le Christianisme et la Révolution française, Paris, Comon, 1845 ;
  • Rammohum-Roy [Ram Mohan Ray, 1772-1833, fondateur du mouvement syncrétique Brâhmo-Samâj], Contre l’idolâtrie de toutes les religions ;
  • Riche-Gardon Pierre-Luc, Providentialisme, science générale, révélation directe par les lois vives constitutives de tous les êtres, philosophie et christianisme rationnels, ou religion positive universelle, Paris, 1853 ;
  • Senancour, Etienne Pivert de, Résumé de l’histoire des traditions morales et religieuses chez divers peuples, Paris, 1825 ;

et avec des réserves Jules Simon, (La Religion naturelle, Paris, Hachette, 1856), Louis de Tourreil (Doctrine fusionienne. Lettre apostolique à M.E.C., Paris, 1857).

[3] Rigault Ange-Hippolyte (1821-1858), normalien, premier à l’agrégation de grammaire en 1844, professeur de rhétorique dans plusieurs lycées, notamment Charlemagne et Louis-le-Grand, docteur es lettres (1856), occupera durant les deux dernières années de sa courte vie la suppléance de la chaire d’Havet au Collège de France, puis de Nisard à la Sorbonne. C’est un libre penseur religieux assez proche de J. Simon. Ses Conversations littéraires et morales seront publiées (par et avec une notice de Paul Mesnard) en 1859 (Paris, Charpentier).

 

Extraits du chapitre 7 : L’Alliance Religieuse Universelle.

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