Le salon Fauvety

39C’est dans cette demeure que pendant une vingtaine d’années, les Fauvety recevront, deux fois par semaine, dans la décennie 1850, l’après-midi, leurs amis, leurs commensaux et leurs relations. Le salon Fauvety se veut avant tout «un salon d’idées et de discussions », en rupture avec les usages salonniers de la monarchie constitutionnelle. Les Fauvety auraient sans doute souscrit à la conclusion de l’article salon du Larousse :

« Les salons sont morts. Quelques personnes les regrettent, déplorant ce qu’ils appellent la perte de la perte de l’esprit de conversation. S’il faut entendre par-là, l’art de débiter des riens en style élégant, l’art de perdre ennuyeusement son temps, nous serons les derniers à nous en plaindre que l’esprit français se soit enfin tourné vers les affaires et les pensées sérieuses. »[1]

Leur salon s’inscrit dans une nouvelle tradition salonniere née dans les décennies 1830 et 1840. Il s’agit désormais d’un lieu de sociabilité politique « et non d’un lieu de loisirs et de divertissements hérité du modèle aristocratique. Ces nouveaux salons trouvent ailleurs leur paternité, et leur modèle de référence est le salon de Marie d’Agoult, alias Daniel Stern, qui date de 1839 […] Le modèle de référence transmis par Marie d’Agoult n’est pas le salon de divertissements aristocratiques mais le salon des Lumières, caractérisé par le raffinement des hôtesses, l’art de la conversation et sa profondeur… »[2]

Le salon Fauvety est, nolens volens, le « petit » cousin du « grenier » de Jules Simon, place de la Madeleine ou du salon de la comtesse Marie d’Agoult (1805-1876)[3], femme de lettres et ferme opposante à Napoléon III, sis dans la « maison rose », avenue Sainte-Marie, près des Champs-Élysées, fondé en 1839[4]. Le salon Fauvety préfigure, de manière certes modeste, les grands salons de la troisième république[5], le phénomène de snobisme décrit par Marcel Proust en moins. En effet, il est plus dans l’esprit des futurs salons « républicains » de Juliette Adam, de la marquise Arconati-Visconti, de Mme Aubernon, « la précieuse radicale » ou de Mme Ménard-Dorian, amie d’Hugo et de Clémenceau que dans celui des réunions mondaines politico-littéraires de Geneviève Strauss, veuve de Georges Bizet ou de Mme Arman de Caillavet. D’après différents témoignages des habitués, le salon de Fauvety est, si l’on peut dire, un salon non salonnier c’est-à-dire qu’il n’obéit pas aux règles du savoir-vivre élitaire du temps, mais ressemble plutôt à un club politique, version 1848, son caractère privé et discret lui évitant la surveillance policière et les poursuites judiciaires :

« Les débats, qui ne pouvaient s’engager ni au Parlement, ni dans la presse, ni dans les réunions, ni dans les chaires de l’enseignement supérieur, fermées aux républicains, se poursuivaient en toute liberté dans cette demeure hospitalière, à l’ombre de la statue de Socrate »[6].

Dans ce cénacle républicain et spiritualiste intime, les discussions religieuses, philosophiques, politiques et culturelles peuvent aller bon train. Stephan Pichon, bien trop hagiographe, parle d’un « salon fréquenté par les gourmets de lettres, de sciences sociales et de philosophie »

Quoi qu’il en soit, le Salon Fauvety obéit cependant à quelques-unes des règles de la sociabilité du genre.

.Comme tous les salons, celui des Fauvety est d’abord un lieu d’accueil. La pièce est de dimensions «honorables », sans doute trente à quarante mètres carrés, pouvant accueillir une vingtaine de personnes. Si l’on en croit divers visiteurs, le salon est «très simplement meublé ». On y trouvait, notamment deux ottomanes en acajou, un secrétaire, des fauteuils et chaises assortis, diverses tables et un piano. Cette relative austérité dans l’ameublement est le résultat d’un choix délibéré des Fauvety qui veulent conserver une relative simplicité à leurs réceptions, pour mieux marquer leurs oppositions au luxe ostentatoire déployé dans les «raouts »[7] devenus à la mode sous le régime impérial. Pourtant tenir salon exige une certaine aisance, voire une aisance certaine. Les Fauvety n’en sont pas privés[8], mais le choix d’un train de vie «honnête » est pour eux avant tout moral.

Tenir salon exige également une certaine continuité. Pendant plus de quinze ans, sauf l’été, durant lequel les Fauvety séjournent à Asnières-sur-Seine[9], les résidents du 13, rue de La Michodière, accueilleront leurs hôtes :

« Deux fois par semaine, Fauvety recevait dans un grand salon du rez-de-chaussée, un nombre assez considérable d’amis qui formait une des réunions les plus variées et les plus curieuses qu’on puisse imaginer… »[10].

Maxime comme Charles veillent sur la qualité de la réception. L’atmosphère du Salon découle en partie de la très grande diversité intellectuelle des participants :

« Toutes les sectes, toutes les écoles philosophiques, toutes les opinions, tous les systèmes ayant des adeptes à Paris, étaient admis dans ce salon hospitalier… Déistes et athées, matérialistes, spiritualistes et positivistes, partisans du spiritisme et représentants des protestants de toutes les églises, s’y coudoyaient et vivaient en bonne intelligence… »[11].

Madame et Monsieur Fauvety s’efforcent de traiter leurs invités, chacun sur un pied d’égalité, et s’ingénient à mettre en valeur, alternativement chacun de leurs hôtes pour le plus grand plaisir de tous. L’urbanité est la règle générale. Chacun apprend à tolérer l’autre malgré quelques inimitiés ou rancœurs :

« Eliphas Levi sortait du salon de Fauvety lorsqu’il entendit Alexandre Weill déclarer que s’il était ministre de l’Instruction publique, il interdirait la lecture de Dante et d’Horace. Ce rapprochement lui parut si bizarre et cette proscription si étrange qu’il demanda à Weill pourquoi ? – C’est, lui répondit l’auteur des Mismorimes[12] parce que le premier est inintelligible et le second trivial- Eliphas Lévi n’en demanda pas davantage et s’éloigna en haussant les épaules… »[13].

Quoi qu’il en soit, il règne, dans le salon, une atmosphère faite de tolérance et d’ouverture d’esprit, de franche amitié, voire de fraternité :

La tolérance, cette vertu négative inconnue encore de la plupart des hommes, était véritablement dépassée et remplacée, chez les habitués du salon de Fauvety, par un sentiment affectueux, presque fraternel, qui rendit facile la pratique du respect de ce que l’homme a de plus intime et de plus précieux, ses opinions et sa foi… »[14]

Le salon devient même un lieu de franche amitié et de fraternisation. L’ésotérique Maxime parle d’«atmosphère angélique […] égrégorienne »[15] :

« …Dans ces réunions composées de véritables libres-penseurs, d’hommes d’études, chercheurs de vérité utiles à l’humanité, mais très différents d’esprit, de caractère, de manière de vivre, régnait une si complète confiance dans l’honnêteté et la bonne foi des uns et des autres qu’une sympathie très vive entre tous était née. »[16]

Ce climat n’exclut pas la vigueur des propos :

« Les controverses étaient nécessairement vives et passionnées sans jamais cesser d’être courtoises. [17]»

Il n’existe pas « d’ordre du jour ». Selon les événements, les participants et l’humeur des uns et des autres, on discute de philosophie, de religion, de littérature, d’économie, d’art, de politique, de « science sociale »[18] ou de sujets plus familiers :

« Les discussions, toujours courtoises, étaient toujours élevées.»[19]

 

Certains soirs, un habitué expose ses idées ou ses théories sur un sujet de son choix, puis l’assistance les discute, les commente, les conteste. Assez régulièrement, Charles Fauvety développe ses conceptions philosophiques et religieuses. Mais on écoute également, à tour de rôle, les hôtes du salon sur les sujets les plus divers :

« Desbarolles[20] y dépensait à profusion les trésors de sa verve spirituelle, que sa future femme Mme Clémentine Pasquier ~ celle que l’on nomme l’Initiée parisienne ~ écoutait avec sa mère, Mme Aubry. Le Dr. H. Favre[21] ironisait sur le tout sauf quand il échaudait des théories de socialisme échevelé; Louis Lucas exposait soit ses théories sériaires, soit ses théories sentimentales à Eliphas Levi qui écoutait les paradoxes fort silencieusement… »[22]

Parfois, on écoute une lecture, le plus souvent un extrait d’un ouvrage nouvellement paru, faite par Maxime-Fortunée. Chacun ensuite apporte sa pierre à la discussion générale présidée par Charles. Ce dernier fait également un compte-rendu de livres reçus à la Revue, sans doute à partir de fiches rédigées par sa femme ou par Juliette Lambert-Adam[23]. Quelquefois, un habitué du salon lit un fragment d’une de ses œuvres.

A chaque réunion, on commente la presse, les dernières nouvelles politiques, les « mauvais coups » du régime impérial[24], les méfaits du cléricalisme romain, la conjoncture économique et sociale, des faits de société, des découvertes scientifiques, les prises de position politiques des « grands hommes » du salon, les manifestes des féministes ou les débats internes à la Libre Pensée et au protestantisme.

Certaines soirées sont plus « légères ». Maxime, Juliette Adam, la baronne Le Vassal ou Eliphas Levi, à cause d’une mémoire prodigieuse, déclament ou lisent des vers :

« Les Odes Funambulesques de T. de Banville[25] m’avaient ravie par leur gaieté. Mme Fauvety, qui me donnait des leçons de diction, m’en fit lire un soir aux « Philosophes » pour voir s’ils savaient rire, me dit-elle, et j’eus un vrai succès. Les « Philosophes » savaient rire. Quelle découverte ! « Voilà une antinomie ! » répétai-je… »[26]

Le jeu est formellement proscrit, mais quelquefois les hôtes du salon Fauvety s’essayent à la comédie, improvisent des charades ou écoutent l’un(e) d’entre eux chanter ou jouer du piano. Si l’on en croit Juliette Adam[27], on cancane également sur la vie privée des contemporains. Ainsi Jenny d’Héricourt raconte le « mariage florentin » de Blandine Liszt[28] et d’Emile Ollivier tandis que Mme Fauvety proclame que George Sand « a le devoir féminin de prouver qu’elle n’a pas torturer Musset »[29]. Des rivalités naissent entre les hôtes :

« A cette époque, je connus, toujours par le docteur de Bonnard, Charles Fauvety, directeur et fondateur de la Revue Philosophique. On se réunissait chez lui, rue de la Michodière. On y causait de philosophie, de science sociale. Ces questions m’intéressaient. Mme. Jenny d’Héricourt, qui, avait acquis dans ce milieu une autorité justifiée par de sérieuses études ne pouvait supporter que je prisse part à des débats dans les quels « les plus hauts problèmes étaient posées disait-elle, et réclamaient des connaissances mûries pour en discuter. » MM. Charles Renouvier et Fauvety s’amusaient de cette rivalité qui existait que dans l’esprit de Mme d’Héricourt, dont je reconnaissais volontiers la supériorité, mais qui devenait chaque semaine de plus en plus aigrie et me faisait parfois perdre un peu de patience… »[30].

 

Progressivement, le salon Fauvety se modifie. Certains, agacés par les prises de position du maître des lieux s’éclipsent. D’autres, comme Juliette Lambert, décident de voler de leurs propres ailes. Le salon de cette dernière, d’abord modeste connaîtra un succès rapide après son mariage en 1868 avec l’ancien quarante-huitard Edmond Adam (1816-1877)[31], alors secrétaire général du Comptoir d’escompte. Dans la décennie 1860, le salon Fauvety est concurrencé également par d’autres salons « républicains » comme celui de l’écrivain Léon Laurent-Pichat, ancien hôte du 13, rue de La Michodière lorsqu’il était propriétaire/directeur de la Revue de Paris (1855-1858), ou de Mme Ferdinand Hérold. Durant ces mêmes années, les matérialistes cessent de venir à la rue La Michodière. Les fidèles « fauvetiens » se crispent, anathématisant les positivistes et les athées et récusant le « tiers-partisme ». Ainsi le Salon refuse d’admettre, en 1868, Emile Ollivier, « malgré l’appui que, dans son libéralisme, C. Fauvety, n’avait pas cru pouvoir lui refuser. »[32].

C’est donc un salon vieillissant, déclinant, marginalisé, aux réunions désormais hebdomadaires (voire bimensuelles) que la guerre franco-allemande viendra définitivement interrompre.

[1] T.IX, p. 136.

[2] Cf. Aprile Sylvie, La république au salon : vie et mort d’une forme de sociabilité politique (1865-1885), in « Revue d’Histoire moderne et contemporaine », t. XXXVIII, juillet-septembre 1991, p. 473-487.

[3] Cf. Vier Jacques, La comtesse d’Agoult et son temps, A.Colin, 1955-1963, 6 volumes, notamment les volumes 3, 4 et 5, 5ème partie, La république sous l’Empire.

[4] Après le coup d’État, le salon devient un des principaux lieux de l’opposition à l’Émpire. Il est fréquenté par Hippolyte Carnot, Jules Grévy, Pierre Leroux, quelques semaines avant son exil en Angleterre, Emile Littré, Anatole Prévost-Paradol, Ernest Renan et de manière très épisodique, Charles Fauvety.

[5] Cf. Martin-Fugier Anne, Les salons de la Troisième République, Paris, Perrin, 2003.

[6] Stephen Pichon, op. cit., p. 134.

[7] « Réunion, fête où l’on invite des personnes du grand monde » in Grand Dictionnaire Universel…, Paris, Larousse, 1879, t. 13, p. 690.

[8] Les Fauvety se situent, si l’on réutilise la typologie d’Adeline Daumard, La Bourgeoisie parisienne de 1815 à 1848, Paris, Albin Michel, 1963 ; nouvelle édition 1996, p. 249-318, entre la « bonne bourgeoisie » et la « haute bourgeoisie », avec une fortune d’environ 250 000 à 400 000 francs et des revenus annuels de 30 à 50 000 francs.

[9] Département de la Seine, actuel département des Hauts-de-Seine

[10] D’après Caubet Jean-Marie, Souvenirs 1860-1889, avec une préface de G. Wyrouboff, Paris, Librairie Léopold Cerf, 1893. Chapître 1 : Le salon de Ch. Fauvety, p. 1.

[11] Caubet Jean-Marie, op. cit., p. 11.

[12] Hymnes de l’âme, Paris, Dentu, 1860.

[13] Paul Chacornac, op. cit., p. 186, mais il s’agit d’un témoignage de deuxième main, l’auteur n’ayant pas fréquenté le salon Fauvety.

[14] Caubet Jean-Marie, op. cit., p. 12

[15] D’après l’éditeur et libraire Paul Chacomac (1884-1964), mais la formule a-t-elle été vraiment utilisée par Maxime. En effet, les égrégores sont popularisés dans les milieux ésotériques par Stanislas de Guaita (1861-1897), dans son ouvrage Les Mystères de la Multitude et des êtres collectifs, Paris, 1896.

[16] Caubert Jean-Marie, op. cit., p. 2

[17] Chacornac Paul, op. cit., p. 185.

[18] Juliette Adam-Lamber, op. cit., 1904, p. 31

[19] Stephen Pichon, op. cit., 1894, p. 134.

[20] Adolphe Desbarolles (1804-1886), peintre et célèbre chiromancien, est l’auteur de divers ouvrages occultistes dont le « classique » Chiromancie Nouvelle, en Harmonie avec la Phrénologie, la Physignomonie et la Graphologie…, Paris, Garnier Frères & chez l’auteur, s. d., 624 pages.

[21] (1827-1916), « lavatérien », adepte de l’astrologie, occultiste chrétien, auteur d’un véritable drame cosmogonique, Batailles du Ciel, Paris, Chamuel, 1892, et d’un vaste traité théosophique de la Bible,1872.

[22] Chacornac Paul, op. cit., p. 187.

[23] « A la « Revue Philosophique », les livres affluaient. Mme Fauvety et moi, nous les partagions et les lisions, moyennant la redevance d’un court rapport du directeur… » Juliette Adam-Lamber, op. cit., p. 54.

 

[24] « Pour Mme Fauvety, c’était l’Empire, c’était Morny, qui l’avaient sacrifiée à Rachel, et elle ne cessa d’être l’une des plus ardentes parmi nous pour combattre le régime du bon plaisi». Juliette Adam-Lamber, op. cit., 1904, p. 34.

 

[25] Avec un frontispice à l’eau-forte par Bracquemond d’après un dessin de Charles Voillemeot, Alençon, Poulet-Malassis et de Broissel, 1857 ; Paris, Lettres modernes, 1993, Bibliothèque introuvable ; 18.

[26] Juliette Adam-Lamber, op. cit., 1904, p. 56.

[27] Op. cit., 1904, p. 56-59.

[28] C’est dans le salon de sa mère, que Blandine, fille de Franz Liszt et de Marie d’Agoult (en littérature Daniel Stern), fait la connaissance de l’avocat Emile Ollivier (1825-1913), ancien commissaire de la République pour les Bouches-du-Rhône et le Var (1848) et ancien préfet de la Haute-Marne (1848-1849). Tombés amoureux l’un de l’autre, Blandine et Emile se marient, à Florence, en 1857, au cours d’un voyage romantique qui fit jaser Paris. La mère de la mariée, et Démosthène Ollivier, père d’Olivier,  y assistèrent mais Liszt était absent, les deux époux viendront le voir quelques mois plus tard à Weimar. En 1862, Blandine meurt après avoir donné naissance à un fils, Daniel.

[29] Musset meurt en 1857. Est-ce pour répondre, en partie aux ragots évoqués par Maxime, que George Sand publiera en 1859, Elle & lui ?

[30] Juliette Adam-Lamber, op. cit., p. 31-32..

[31] L’essor du salon, où se retrouvent Adolphe Brisson, Jules Ferry, Léon Gambetta, Jules Grévy ou Joseph Reinach, date de 1873/1877.

[32] Stephen Pichon, op. cit., 1894, p. 135.

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