Le silence de l’apprenti (I), par Pierre AUREJAC

 

Comment résumer Pierre en trois mots : GENTILLESSE, CULTURE et ETHIQUE, et quand on aime on compte pas, PERTINENCE NOVATRICE…

Lisez donc ce texte long, difficile, construit mais surtout pertinent, novateur et luxuriant !

NB. les illustrations ont été sélectionnées par YHM…

 

Le Silence de l’apprenti

Préludes

En musique, les Préludes sont des pièces instrumentales sans forme particulière, servant en principe d’introduction. A l’origine, Ils sont souvent non mesurés (c’est à dire sans barres de mesure, ni indication de tempo) et ils laissent alors une grande liberté à l’interprétation, voire à l’improvisation. Puis, avec notamment Bach qui en fit grand usage, les Préludes ont pu avoir aussi bien un caractère opposé à ce qui va les suivre. Les Préludes introduisaient en quelque sorte à une réalité contradictoire. Ensuite, avec les romantiques et leurs suivants, ils ont pu prendre une totale autonomie, ne préludant qu’à du silence. C’est dire combien la forme du Prélude est appréciable lorsqu’on prétend, comme c’est le cas ici, initier à l’absolue liberté de conscience ; plus encore, à la liberté d’expression de la conscience ; voire même, à l’objection de conscience. Il est à remarquer que toute critique à la méthode ou à la forme du Prélude ne peut cependant, aussi pertinente soit–elle, que difficilement l’éviter, si elle veut pouvoir s’exprimer, elle aussi, de façon « initiatique ». C’est à dire dans « l’ordre » qui s’impose à toute chose dans le temps, avec un Prélude. C’est pourquoi, loin de gémir sur l’éventualité d’une telle critique, nous l’espérons afin que se chante encore, mais d’une autre façon, la gloire de la méthode du Prélude.

 

* * * Commencement

Prologue de Saint JeanLes premiers mots du Prologue de l’évangile de Jean constituent, peut-être, le plus juste commencement possible d’une parole pleinement consciente, c’est à dire consciente à la fois de ce qu’elle est en elle-même, et de ce qu’elle éclaire. Malheureusement pour beaucoup d’entre nous, cela se devine mieux en grec ancien, langue où ces mots furent écrits : « én arché, èn o logos ». Le recours aux dictionnaires montre que les mots « arché » et « logos » ont une richesse de sens que la traduction usuelle en français – « Au commencement était le Verbe » – ne parvient pas à rendre : « arché » signifie aussi bien l’origine, le principe, le fondement, mais aussi le commandement, l’autorité, le pouvoir… tandis que « logos », c’est tout autant la parole, la proposition, l’argument, le récit, l’histoire ou la fable que l’on raconte, mais aussi la raison, l’intelligence, le sens, le jugement, l’opinion, l’explication… Quelle traduction choisir ?

Si l’on écoute les théologiens chrétiens, les premiers mots du Prologue de Jean disent simplement : « A l’Origine était Dieu », Dieu étant celui qui parle et crée les choses et les êtres en les nommant. Cela correspond au récit de la création du monde selon le livre de la Genèse. Cependant, si l’on rejette la théologie, on pourrait aussi bien traduire par : « Au début était le mythe », le mythe étant le récit, l’histoire, la fable à raconter parce qu’elle donne « symboliquement » une raison au monde et aux choses du monde. Mais d’autres interprétations peuvent aussi bien se légitimer selon ce que l’on veut faire dire à ce Prologue. Par exemple, en développant et associant plusieurs sens d’arché et de logos, on peut lire : « dans le principe initial était l’intelligence (ou l’argument, ou la raison) ». Et cela parle à quiconque s’embarque dans la redoutable question de l’intelligibilité de l’univers. Et si l’on revient à une interprétation plus neutre comme « Au commencement était la Parole », le retournement de cette sentence en « La Parole était au commencement » suggère qu’à présent, dans l’instant où l’on vit, c’est plutôt le silence qui s’impose. Et cela apporte de l’eau au moulin de ceux qui disent que, si Dieu a parlé à l’origine du monde, maintenant, Il se tait. Laissant quiconque parler à sa place.

1_0Les premiers mots du Prologue de Jean se montrent utilisables de façon universelle, quelles que soient les croyances, les désirs, la « culture » et la volonté de qui les prononce. Les francs-maçons les plus « laïcs » peuvent ainsi commencer à se douter pourquoi leurs loges s’appellent par tradition « loges de Saint Jean », nombre d’entre elles « travaillant » encore avec, posée en leur milieu, la bible ouverte sur la page de ce Prologue. Ils commencent à deviner, mais peut-être pas tous (et pas tout de suite dans le déroulement lent de leur « initiation ») que la présence de ces mots, et surtout leur lecture, loin d’inciter à prendre la parole, justifient au contraire le silence dans l’instant où on les retient en conscience. Temps d’un silence où l’on se demande, pensant peut-être – chacun et chacune – à sa propre origine, sa propre arché, et à la propre histoire ou fable que l’on se raconte sur soi, ce que l’on va pouvoir maintenant dire après avoir compris la nécessité temporelle du silence. De fait, cela n’incite pas trop à reprendre vite la parole.

Avant toute parole, c’est le silence. Ou alors le cri et les pleurs : comme le cri et les pleurs du petit enfant qui a faim ou qui souffre. Le cri et les pleurs ne sont pas encore logos, bien qu’étant déjà expression de soi. Peut-être même, le cri et les pleurs ne sont-ils que l’expression d’un échec du logos qui s’initie en conscience, à l’intérieur, et se construit avant l’usage des mots par des représentations où ce sont des images, et déjà des souvenirs, qui se lient dans la pensée naissante. Est-il ainsi absurde de penser que le logos initial en toute existence s’exprime par un sourire enfin lié au regard : celui du petit enfant quand cela ensemble montre à son entourage qu’il reconnaît « qui » est auprès de lui, qui le caresse, lui parle, le nourrit ? Il est alors étrange de penser qu’à l’origine de tout logos intérieur – « initiatiquement » – c’est vraisemblablement la reconnaissance de l’autre qui anticipe le fameux « connais-toi toi-même ».

gnothi-seauton« Connais-toi toi-même » [νῶθι σεαυτόν / Gnỗthi seautόn] était, dit l’un des participants au Charmide (l’un des célèbres dialogues philosophiques transcrits par Platon) une sentence mise au fronton du temple d’Apollon, dans le site admirable de Delphes. Au fronton ou ailleurs, supposent désormais les chercheurs de certitude historique. Peu importe : de même que les premiers mots du Prologue de Jean, cette sentence implique non seulement un grand nombre d’interprétations possibles, mais aussi une exigence  interminable. S’il faut se connaître, il va falloir sans cesse le recommencer car, d’évidence, sans cesse le temps de vivre nous change jusqu’à la mort. Non seulement, il faut reconnaître l’autre, mais aussi, interminablement, se re-connaître. La vie est toujours commencement, « arché ». « Connais-toi toi-même » est sentence pour tout commencement, et c’est donc une sentence initiatique, matinale, à se remettre en conscience lors de « tous les matins du monde ».

Que l’on soit athée, agnostique ou croyant, nous ne devons pas craindre de penser que toute enfance est religieuse, et on laissera aux étymologistes le soin de déterminer auquel des verbes latins religare, religere, voire relegare (pour pimenter le débat) il convient de rattacher les mots religieux, religion. Que toute enfance soit religieuse indique simplement ce qu’implique toute initiation à la vie : l’acquisition d’attachements et de liens qui libèrent plein de puissances. D’abord, puissances en soi-même. L’enfant a besoin de liens qui le libèrent, et sans ces liens, il meurt. On raconte qu’en son 220px-Frederick_II_and_eagletemps médiéval, l’empereur Frédéric II  Hohenstaufen voulut savoir quelle langue parlerait un enfant si personne ne lui apprenait à parler. Il fit donc élever des nourrissons par des gens très attentionnés mais qui avaient interdiction absolue de leur parler, et de parler devant eux. Ce silence là eut lourde conséquence : ces enfants moururent rapidement, et Frédéric II n’insista pas. Les petits des êtres humains ont besoin de silence, mais aussi de liens qui libèrent en eux, par la parole, la puissance future de la parole. Cependant, nous avons encore du mal à saisir cette réalité, fondamentale et paradoxale, qui fait que la liberté humaine ne peut se constituer qu’avec des liens qui libèrent en soi les puissances de la vie.

On essaie de se connaître et de se reconnaître, chacun, chacune à sa propre mesure, celle des besoins et des désirs, des expériences subies, des angoisses et des rêves, des connaissances et des savoirs acquis, etc. Ce faisant, il arrive toujours un instant exceptionnel : celui où se ressent, en un vertige, le besoin de s’ouvrir l’esprit à toutes les dimensions matérielles et spirituelles du monde. D’ailleurs, une longue tradition philosophique complète la sentence « Connais-toi toi-même » par : « et tu connaîtras l’univers et les dieux ». Cet ajout, sans doute tardif, à la sentence delphique est parfaitement logique. Peut-on, de fait, s’éviter de voir les liens, également libérateurs, entre soi, l’univers, les « dieux »… ? Voilà donc que le problème prend une autre tournure : pour se connaître, on a envie d’essayer de tout connaître…

Or, contrairement au corps qui vieillit puis meurt, l’esprit peut ne pas vieillir, même s’il doit mourir avec le corps, faute de pouvoir se transmettre d’une façon ou d’une autre. Si l’on pense que l’esprit meurt lui aussi, il peut donc néanmoins mourir en étant toujours Plaque_Saint_Espritdans toute la force de sa jeunesse. De son désir ? Inversement, si l’esprit peut se rajeunir sans cesse, il peut aussi bien se vieillir, il peut se faire vieux instantanément, et se mettre à radoter, s’enfermer dans la peur, tourner en boucle, etc. Manifestement, l’esprit n’a pas la même dépendance que le corps par rapport au temps. Il semble potentiellement plus libre, et c’est enthousiasmant pour tout esprit voulant garder sa jeunesse et « connaître l’univers et les dieux ».

Une ancienne prière chrétienne, « prière au bas de l’autel » maintenant supprimée avant la messe, exprimait religieusement un réjouissement d’éternelle jeunesse : « Introïbo ad altare Dei, ad Deum qui laetificat juventutem meam … Je m’introduirai jusqu’à l’autel de Dieu, jusqu’au Dieu qui réjouit ma jeunesse ». Si l’esprit de cette parole nous semble trop catholique, on préférera sans doute Charles Baudelaire, évoquant le désir en jeunesse d’âme lorsqu’il écrit : « Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes / L’univers est égal à son vaste appétit ». La réalité du désir en toute jeunesse aimante porte sur le plus grand espace possible, sur tout ce que contient « Dieu », ou « l’univers ». A moins, effectivement, d’avoir une idée triste de soi, et qui rende déjà prématurément vieux avec, peut-être, déjà envie de mourir.

De fait, il survient parfois en ce monde quelques dures raisons d’avoir une idée triste de soi, ces raisons tristes ayant même pu être imposées dés l’enfance. Il y a en effet partout sur la planète des enfants qui sont « ravagés » dés les premiers moments de leur vie. Ravagés par des adultes à cause d’un tas de choses que l’on appellera simplement le « mal » pour ne pas entrer trop tôt en de tristes détails. Et surtout en colère contre des « salauds ». On parlera plus tard de cette tragédie, laquelle, heureusement, n’affecte pas la majorité des enfants. Plutôt les adultes et surtout les vieux. Sauf dans les épisodes de civilisation où c’est la guerre totale, et l’ignominie du pouvoir sans limites des adultes les plus salauds, les plus violents, les plus cupides.

 Pour le moment, on retiendra non seulement l’enthousiasme de l’esprit jeune qui veut connaître le monde, mais aussi l’hypothèse qu’il est possible de se délivrer de la tristesse si elle s’est imposée, et ainsi de la laisser tomber. C’est possible lorsque la tristesse ne tourne pas encore en boucle sur elle-même, devenant désespoir,0145316001239445054 processus atroce parce qu’il se renforce sans fin, un peu comme une « prophétie auto-réalisatrice », notion à étudier. Pour échapper à la tristesse avant qu’elle n’ait fait le tour de soi, il faut bien revenir à l’origine de la Parole. Et là, reprendre la Parole en son commencement, et la rectifier.

Sur la parole qui a donné une idée triste de soi à soi-même, on peut, par hypothèse assez logique, présumer que c’est une parole de l’entourage, parole déficiente en sa reconnaissance de l’autre, de ce nouveau-né, que l’on a tous et toutes commencé par être. Déficience le-parole-non-bastano-ma-non-abbiamo-altro1de parole soit parentale, soit plus largement familiale et sociale, puis parole intériorisée, et reprise en boucle. Il faut donc rectifier cette parole – si c’est possible – pour qu’elle s’établisse enfin réellement comme reconnaissance de l’autre que tout être humain est à son origine. Reconnaissance d’être autre en son origine si utile aux petits enfants ; ou aux enfants grandis et qui n’ont pas oublié leur enfance. Parole qui ne soit plus en boucle sur elle-même, parole d’égocentrique, et donc en cercle fermé, mais parole qui puisse prendre la tangente, comme disent les matheux.

Par toute tangente au cercle de l’ego en boucle interminable sur lui-même, ce sera la rencontre fraternelle entre l’autre que l’on est à notre origine, et l’autre – le frère, la sœur – que l’on va rencontrer. Pour y parvenir, le plus simple ne serait-il donc pas que ceux ou celles qui parlent arrêtent enfin de se regarder en permanence dans le miroir ? Surtout si, effectivement, ils ou elles pensent que le spectacle de soi n’en vaut pas la peine… A quoi sert de pratiquer l’auto-contemplation permanente, ce à quoi pousse, il est vrai, une civilisation confite médiatiquement en démence narcissique, si cette « gueule » là, dans le miroir – n’est-ce pas, cher Sigmund Freud – nous désole ?

 

* Nuage

Pour retrouver une idée de soi qui ne soit pas triste, il convient donc de « prendre la tangente », de « sortir », et d’aller voir au dehors. « Va t’faire voir ailleurs » : injonction plutôt sage, n’est-ce pas ? D’ailleurs, tous les jeunes aiment « sortir », et les vieux, aussi. C’est réjouissant, et on gardera pour plus tard l’examen de cette bizarrerie qui fait que, lorsque la plupart des jeunes et des vieux sortent, c’est pour aller « en boite ». En tous genres de boites où l’on oublie ce qui se passe dehors, se préoccupant uniquement de ce qui se passe dans la boite. Vrel-Coll-LugtOn s’appelle cela façon urbaine de vivre. Il reste alors, en toute urbanité, une bonne méthode pour éviter l’auto-contemplation triste, surtout si l’on ne peut pas sortir d’une boite pour un tas de raisons : regarder par la fenêtre. Mais il est vrai que cette méthode ne marche pas bien s’il n’y a pas de fenêtres, ou si, par la fenêtre, on ne voit que la fenêtre d’en face. Ou un mur qui fait pub en miroir de soi. Les villes avec façades-miroirs et murs remplis de pub, ce n’est pas vraiment le « top » pour sortir de l’enfermement absurde dans l’auto-contemplation. En ville (et on parlera plus tard de ce qui reste de la campagne) le problème est aussi que l’on ne peut pas toujours aller dehors. Et surtout y rester. Rester le jour et la nuit dehors, dans la rue, peut faire mourir, surtout quand il fait froid. Dans les grandes villes des pays les plus riches, des milliers de personnes meurent ainsi prématurément chaque année d’avoir été, légalement, jetées à la rue. Il nous faut donc être prudent et ne sortir que si l’on est certain de revenir, assez vite dans diverses boites. D’ailleurs, il arrive même que des gens doivent créer leur propre boite. Chose à la mode en ce début de 21ème siècle. Alors, en quelque boite que ce soit, l’important est de ne pas rester enfermé dans ses pensées, dans sa boite, et bloqué stupidement, comme Ken ou Barbie, devant son miroir.

Dans les écoles primaires (et les suivantes) les enfants sont également enfermés comme dans des boites, mais avec plein de fenêtres. Des fenêtres qui donnent sur le dehors, mais aussi sur le dedans. Pour la bonne cause, pour leur « ouvrir » l’esprit. Là, dans Cathedrale_Chartres_musique_grammaireles écoles, on dit d’un élève qu’il est sage  s’il écoute attentivement le maître chargé de lui ouvrir l’esprit. Mais si le même élève reste tout aussi calme, attentif et silencieux en regardant, non plus le maître mais, par la fenêtre, un nuage splendide passer à l’horizon, on dira de ce chenapan, au mieux, qu’il est distrait. En tous cas, il va se faire illico engueuler. Mais qui, en réalité, est le plus distrait ? Cet élève saisi par la beauté du monde, ou le maître qui, à cet instant là, ne la voit pas, demeurant obnubilé par le souci de faire entendre son enseignement ? Et même si le maître n’est pas obnubilé, voyant lui aussi passer le nuage, il ne doutera pas de son devoir de garder les jeunes esprits dont il dispose fixés sur lui et sa parole, et non sur le nuage. Alors que ce nuage est, tout autant, porteur d’enseignement, bien que sous forme différente. Silencieuse et belle. Le silence et la beauté sont aussi logos.

Est-il vraiment un « maître », celui (ou celle) qui ne voit pas que la présentation d’une règle de grammaire ou d’arithmétique, règles suffisamment pérennes, n’a pas à craindre d’attendre quelques instants, le temps que soit regardée une splendeur qui, elle, ne cesse de changer en sa forme et lumière, et qui est à l’image du temps ? Dans L’étranger, premier poème en prose du Spleen de Paris, Charles Baudelaire met en scène un « homme énigmatique » à qui il est demandé ce qu’il aime le plus : « J’aime les nuages… les nuages qui passent…là-bas, là-bas… les merveilleux nuages ! » Cette réponse de poète révèle une logique imparable dans un ordre faisant vraiment miroir. L’image d’un nuage est singulièrement appropriée pour exprimer symboliquement toute présence humaine au monde : inaliénable, sans fin changeante, insaisissable, reflétant la lumière, et se perdant peu à peu dans l’éloignement ou l’effacement de soi.

Le nuage au loin, c’est le silence, la beauté, l’éclat d’une réalité plus haute et vaste que montagne avec des flancs de lumière comme neige, et pourtant plus légère que plume. Et sa dérive aussi fait miroir de soi dans l’instant où on la regarde, où elle fait silence en pensée. Tout cela est bien réel, et c’est une réalité qui se construit avec l’espace, prenant juste place dans la distance, vue de loin. Car, sous le nuage, c’est la pluie, l’éclair, le bruit, le gris, parfois la dévastation et les ténèbres … Contradiction ? Le nuage révèle, mine de rien, qu’il est nécessaire de garder distance pour voir en beauté ce qui existe. Pour se voir aussi soi-même ?

Peut-être, effectivement, sommes-nous toujours trop près, beaucoup trop près de nos miroirs pour nous y regarder. C’est ce que echo-narcisseraconte le mythe du beau Narcisse qui s’approche du miroir de l’eau où il se contemple : jusqu’à le toucher, le troubler, et finalement s’y noyer. Pour se connaître soi-même, il semble bien qu’il serait un peu plus intelligent de prendre de la distance par rapport à soi, de s’éloigner de soi en quelque sorte. Ne pas rester dans son nuage où ne se trouve rien à quoi se tenir : grisaille, pluie, grêle, tourmente, éclairs, ténèbres. Tout cela à la fois extrême puissance et inconsistance.

Mais voilà, comment prendre distance par rapport à soi ? Peut-être faut-il commencer par imaginer une autre dimension, et penser, par exemple, que le silence, le silence de l’apprenti, est le seul espace intérieur où peut s’initier l’éloignement de notre énergique agitation dans l’inconsistance. Dans la recherche de la vérité où s’impose à la fois rapprochement et prise de distance, le nuage montre que tout semble se passer sous le signe d’une contradiction. Constat qui s’éprouve durement, et qui est donc épreuve, lorsque vision proche et vision lointaine ne montrent pas la même chose ; et ensuite que les deux visions se révèlent inséparables, aucune n’étant isolément justifiable. Cette réalité est profondément la notre, c’est à dire que nous avons à accepter sur nous-mêmes, comme sur les autres, cette double vision, proche et lointaine, ses contradictions et son inséparabilité. Cela marque aussi bien toute rencontre, et plus particulièrement les rencontres en amour où chacun voit l’autre dans sa beauté en vision lointaine avant de connaître inéluctablement, en se rapprochant, la tourmente intérieure.naissancevenusannau

Que toute réalité soit contradictoire et que rien ne soit séparable de rien pose d’immenses problèmes dans l’étude de la morale ou celle du droit. Les partisans de l’individualisme devraient sans doute se souvenir davantage de l’adage selon lequel « l’homme seul est en mauvaise compagnie ». Cette vérité s’exprime en tous domaines, y compris celui des institutions de la Justice : « Juge unique, Juge inique ». Allons plus loin : s’agissant de dire ce qui est bien et ce qui est mal, nous ne pouvons ignorer que le mal peut devenir un bien, ou un bien devenir un mal. Or, cela s’applique à notre existence. De fait, il y aura bien ce moment où l’accumulation de souffrances dans notre corps nous dira clairement qu’il nous faudra cesser de s’accrocher à la vie, sans croire que le monde va cesser d’être en même temps.

A ce point d’éprouvante lucidité où l’on s’interroge sur ce qui justifie, ou non, notre existence personnelle, autrement dit, notre « effort pour persévérer dans l’être » – le conatus selon Spinoza – se découvre l’opportunité des temps de brumes qui rendent si
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joliment imprécis les horizons de tous les paysages, à l’extérieur, comme à l’intérieur. La brume non seulement embellit le spectacle du monde, le rendant plus vaste, séparant moins les choses et les êtres en leur lumière, mais elle libère le cœur en laissant place à une vérité autre que celle de nos propres limites :

Est-ce un phare au loin

Qui brille, ou bien une étoile ?

Brume sur la mer

Nous ne savons rien de l’avenir, mais ce qui se joue devant le « nuage d’inconnaissance » peut, d’une façon essentielle, se construire comme une espérance. Le nuage d’inconnaissance est le titre d’un ouvrage anonyme du 14ème siècle écrit en « moyen-anglais », sans doute par un moine, pour donner des conseils de maîtrise personnelle aux candidats à une recherche spirituelle « contemplative ». Or, ce livre assez visiblement inscrit dans la tradition chrétienne de l’ordre des Chartreux, la dépasse tout autant : il laisse entendre des résonances universelles accordées, par exemple, à celles du bouddhisme zen ou du soufisme. Comme beaucoup d’autres écrits dits « mystiques », il propose une expérience unifiante – « réunir ce qui est épars » ? – avec le dépassement de contradictions théologiques, dans son cas précis, mais aussi plus généralement et simplement logiques. Dépassement à la fois par l’expérience sensible, intérieure, de l’incertitude fondamentale – le nuage -, et par la volonté du cœur.

Cela voudrait-il dire que la pensée logique est une simplification « athée » de la pensée théologique selon le principe d’économie ou rasoir d’Ockham ? « Entia non sunt multiplacanda praeter necessitatem » ce que l’on peut traduire par : « il est inutile de faire Guillaume_Occamcompliqué quand on peut faire simple« . Le problème est que la simplification amène souvent des complications, et le principe d’économie ébrèche son rasoir devant le principe d’incertitude. C’est celui-ci le plus fondamental, et bien au delà de l’univers intérieur, lorsqu’il faut « comprendre pour agir ». John Rawls, dans sa Théorie de la Justice, montre logiquement l’utilité du « voile d’inconnaissance » pour aboutir pragmatiquement à un système de lois le plus juste possible. Utilisant à sa façon le rasoir d’Ockham, il explique simplement que si les législateurs ne savent pas la place qu’ils occuperont dans la société dont ils ont à déterminer les lois, ils détermineront, par précaution pour eux, des lois assurant le maximum d’égalité entre tous. Par contre, s’ils sont assurés d’avoir (ou de conserver) les meilleures places, ils feront les lois à leur profit. Peut-être n’aurions-nous pas trop de difficultés, aujourd’hui, à rechercher la vérité quant à la proposition de Rawls, voyant les lobbies agglutinés auprès des pouvoirs législatifs.

Le franc-maçon qui se lance dans la recherche de vérité sur lui, le monde, le temps, l’univers, etc., et qui s’interroge donc sur son expérience maçonnique, n’a pas à se demander trop longtemps si le rituel d’admission au premier degré utilise ou non la tradition du nuage ou du voile d’inconnaissance : il ne peut oublier qu’on lui a mis un bandeau sur les yeux avant d’être admis pour la première fois en loge. Cependant, n’interrogeons pas trop les francs-maçons sur les raisons du bandeau : le risque est grand de n’entendre d’abord que les ritournelles convenues concernant la soi-disant nécessité de protéger le « secret » d’appartenance maçonnique tant que le candidat n’a pas été initié. Là, on est dans une sorte de fantasme mondain, et cela occupe facilement les têtes. Puis – ouf ! – c’est la découverte de la nécessité logique, en toute initiation, d’être replongé dans le principe d’incertitude. Cependant, le bandeau a peut-être aussi d’autres raisons plus opportunistes : sans son aveuglement, le candidat risquerait fort de juger ridicules les épreuves par l’air, l’eau et le feu qu’il va devoir maintenant subir. Rien à voir avec la décisive et mémorable épreuve de la terre dans le cabinet de réflexion subie, elle, les yeux bien ouverts mais ne voyant rien. Ou presque rien. Les francs-maçons peuvent-ils vraiment raconter au dehors comment se passent ces trois autres « épreuves », et avec quel matériel ? Par contre, les yeux bandés, tout change…

Ce que crée le bandeau sur les yeux, c’est simplement l’écoute, l’écoute des autres. Et ce que provoque l’écoute, c’est le silence en soi. Chose énorme. Et ce que le silence permet, c’est la communication. Parce qu’il a les yeux bandés, et qu’il a donc le
58_femme-yeux-bandesvoile d’inconnaissance entre son visage et le visage des autres, le candidat franc-maçon va infiniment mieux faire silence, se rendre attentif, et donc ressentir ce que l’on veut lui communiquer, et aussi le peu qu’il peut, et doit, communiquer de lui en retour. Sans le voile d’inconnaissance, il aurait mené sa première entrée en loge selon les parades inévitables lors de toutes les premières rencontres. Là, la parade ne peut s’enclencher. Du moins, dans l’immédiat. Il vit une rupture possiblement décisive.

Dans une première rencontre, on peut « transmettre » ou « présenter » des informations : cela ne crée pas la communication. Dans communication, il faut entendre « commun », « comme un ». C’est ce que cherchent à obtenir dans l’opinion publique les « communicants » modernes, gens habiles dans la méthode, mais dont l’habileté même à si bien susciter et produire des résonances et des échos dans les têtes, incite à suspecter en eux le désir de se limiter à rendre les gens toujours plus creux, de plus en plus vides, et avec « du temps de cerveau disponible ». De fait, il semble que les « communicants » soient en ligne avec le côté sombre d’une ontologie essentielle, celle que ne pouvait manquer d’exprimer, en poète lucide, Paul Valéry dans le Cimetière marin :

Entre le vide et l’événement pur

J’attends l’écho de ma grandeur interne

Amère, sombre et sonore citerne

Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !

Sète 009Valéry parle effectivement en candidat à l’initiation, et il n’est pas du genre à se laisser illusionner et manipuler par les « communicants ». Lui, il dit parfaitement, dans ce poème, à quelle heure de sa vie il se trouve : midi. « Midi le juste… » précise t’il. L’heure symbolique où, selon les rituels maçonniques, commencent à travailler les apprentis ? Et il dit exactement où il se trouve : dans un cimetière, mais face à la mer. « La mer, la mer toujours recommencée ! ». N’y aurait-il pas contradiction entre le cimetière, lieu réel et symbolique de limite définitive, d’enfouissement, de fin, et ce recommencement de la mer ? Ce que le « creux toujours futur » qu’il va faire sonner dans l’âme va se vouloir, non un néant, mais un espace, un espace pour être libre. Car la conscience, et tout instrument de musique, a besoin d’espace intérieur pour mieux résonner et se faire entendre, et l’on n’insistera pas trop sur l’étrange homophonie entre résonner et raisonner. Toute raison ne
DaodeTianzunserait-elle pas alors expression de vide mesuré ? Lao Tseu n’en doutait pas, lui qui faisait remarquer au point XI du Tao Tö King :

Trente rayons convergent au moyeu

C’est par le vide au milieu

Que le char avance

On façonne l’argile pour en faire des vases

C’est le vide du dedans

Qui permet leur usage

Une maison est percée de portes et fenêtres

C’est encore le vide

Qui en fait un habitat

L’être donne des possibilités

Par le non-être, on les utilise.

En résonnant selon son propre vide, et celui de son instrument, le meilleur ténor, violoniste, comédien, politicien, etc. ne communiquera jamais « cela » qu’il a vu, entendu, senti, mais ce qu’il aura construit et reconstruit en lui-même, en son espace intérieur, avec ce qu’il a vu, entendu, senti. Ce qu’il communique, ce n’est pas le vide – le vide n’est que moyen pour résonner – c’est « le secret du cœur qui a vu », ce cœur étant le sien. Accessoirement, le secret maçonnique, ne serait-il pas là, et non dans l’enfantillage mondain du secret d’appartenance ? Antoine de Saint-Exupéry (qui n’était pas franc-maçon) ne fut ni le premier, ni le dernier à avoir saisi la réalité essentielle du secret en rappelant : « on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux ».

Dans l’épreuve du « cabinet de réflexion », le candidat à l’entrée en loge peut deviner que l’injonction écrite sur le mur – « Si la curiosité t’a poussé ici, va t’en » – si elle relève d’une « double contrainte », comme on le verra plus tard, n’est plus un piège pour quiconque a « vu avec le cœur », et veut communiquer cette vision, laquelle est toujours forcément un « secret ». L’injonction ne vaut donc pas pour lui. De plus, on se doute bien qu’il n’existe personne qui ne « voit avec le cœur » lui-même (ou elle-même) et les autres. Les autres, c’est à dire ceux et celles que l’on implique avec soi « vivant », mais ce qui est amusant est que l’on fait comme s’il fallait toujours l’oublier dans le temps ordinaire.

Selon le tradition maçonnique, la première parole que l’apprenti franc-maçon reçoit en loge lorsqu’il va lui falloir rituellement se faire « reconnaître » est celle-ci : « Avez-vous quelque chose à me communiquer ? » C’est une demande très simple à laquelle il est rare que l’on attache d’emblée une importance symbolique : elle apparaît comme l’expression d’une procédure banale, voire triviale. Puis, on commence à saisir qu’elle a quelque chose à voir avec, justement, une réalité fondamentale. Que peut-on communiquer de soi, dans la mesure où, à l’intérieur, il y a ce nuage d’inconnaissance ? En fait, ce que l’on communique toujours d’abord, cela passe par des gestes, non des mots. Lorsqu’on rencontre dans une rue deux amoureux éperdus d’être ensemble, on remarque que ces deux-là ont vraiment
sky-690293_19201plein de choses à se communiquer, et on observera (discrètement, cela de soi) que la façon dont ils s’y prennent pour le faire ne parait pas franchement désagréable à pratiquer. Mais çà, nous le savions déjà. C’est quelque chose que le nuage d’inconnaissance n’a jamais voilé. Et le nuage d’inconnaissance, lui-même, sait aussi vraiment se communiquer. Impossible d’en douter quand on voit par les yeux et le cœur un nuage d’été s’abolir silencieusement dans le bleu du ciel.

Arrêt.
Tout change. Y compris en soi. Si, à l’école, l’élève distrait par la beauté passagère du nuage se laisse trop longtemps aller en contemplation sans se reprendre et se rassembler pour revenir, soit vers le maître, soit vers ce que lui demande en chuchotant son camarade d’à côté, il va immanquablement, non plus suivre le nuage, mais les nébulosités de sa pensée. Son regard ouvert en grand va s’encrasser peu à peu d’une grisaille embrumée venue, cette fois, de l’intérieur de lui. Alors, son esprit s’ennuage outre mesure, se brouille et se perd dans des inconsistances. Il ne regarde plus au dehors, et ce qui lui occupe le cerveau ne peut rien lui apprendre : c’est le retour de pensées ou d’images routinières, insistantes, excessivement insistantes, celles dont on dit qu’elles préoccupent l’esprit. On pourrait comparer ces choses dans la tête à des sangsues, ou des cafards, ou à ces personnages encombrants et parasitaires que l’on trouve immanquablement en toutes sortes de lieux et de circonstances, et qui s’incrustent là où on a voulu ouvrir les portes pour accueillir tout le monde, sans restrictions mesquines.

Comment ne plus devenir pré-occupé quand quantité de perceptions et d’informations se présentent sans cesse à l’esprit avec, effectivement, le pouvoir désastreux de se faire envahissantes et préoccupantes ? Nous ne pouvons pas avoir l’esprit longtemps libre. Et c’est sans solution. Même si on entre dans un monastère ou tableau-moine-bouddhiste-100x80-cmsi l’on mène une vie d’ermite se nourrissant de chasse, de pêche, de cueillettes et de miel. Dans ce dernier cas, on aura encore tous les soucis du prédateur. Et dans tout monastère, il faut se soucier de bien suivre la Règle impérieuse quant à l’emploi du temps. C’est pourquoi le grand philosophe Martin Heidegger, travaillant sur L’être et le temps, a tant insisté sur la notion de souci. Il n’est pas certain, d’ailleurs, qu’il s’en soit très bien sorti, ayant donné sur lui-même quelque souci, malgré son talent intellectuel. Comme beaucoup d’autres philosophes de « l’ego », Martin Heidegger a voulu fonder une ontologie, c’est à dire une philosophie de l’existence, où le temps de chaque individu le sépare radicalement d’avec tout autre que lui, dans un isolement radical jugé inéluctable. Cette idée était-elle la meilleure à suivre aussi loin ?

Observons l’actualité : aujourd’hui, la séparation des « egos » en individus aussi isolés les uns par rapport aux autres que gouttes d’huiles dans une eau de vaisselle, est une façon de voir largement partagée. Elle est même exclusive au sein des élites dirigeantes, dans ces milieux recevant effectivement « les huiles » non mélangeables au reste des humains. Ces milieux demeurent des lieux d’épreuve : impossible de s’y maintenir sans dépenser une énergie folle pour s’y distinguer encore davantage sans que ne s’accomplisse une loi de conformité d’une incontestable logique formelle : « Plus on entre dans le moule, plus on ressemble à une tarte ». Alors, la meilleure solution, pour se distinguer en la forme la plus désirable, s’avère un peu paradoxale : elle consiste à agglutiner autour de soi, en se les attachant, le grand nombre d’êtres possibles. L’attachement se réalise suivant la règle du désir mimétique et prend tournure très officielle : c’est la qualité d’attaché (Attaché de direction, dans les entreprises ; Attaché au les-séraphins-7Cabinet du ministre, etc…) qui reprend dans la modernité des entreprises et de l’Etat, en leurs sommets, la fonction que la théologie chrétienne réservait aux chérubins et aux séraphins auprès de Dieu. « Plus près de Toi, mon Dieu… »

On ne prétendrait pas sans risque que le proverbe « on n’attache pas les chiens avec des saucisses » se vérifie parfaitement parmi les élites. Les attachements qui s’y pratiquent pour se distinguer impliquent  de la complaisance, et la complaisance exige en nombre grandes et plus menues saucisses, y compris de cocktails. Dans les milieux plus modestes, la volonté de distinction est également omniprésente, mais on y dispose de moins de moyens pour attacher les autres à son ego. Il faut donc trouver pour ces milieux autre chose, afin que s’établissent les distinctions, les séparations, la concurrence et les solitudes présumées absolument nécessaires (cf. Heidegger et les autres) Comme les milieux dirigeants dirigent l’Economie, ils ont trouvé la solution de ce côté là, via le marketing. L’enseignement du marketing est basique dans les grandes écoles de commerce. Or, ce que cultive le marketing est, au niveau des egos, principalement « le narcissisme des différences sans importance ». Cette formule éclairante est apparue dans L’esprit du temps publié par Edgard Morin, en 1962, à la suite d’études menées, surtout aux USA, sur le contenu de la « culture de masse » issue d’Hollywood et autres officines. Elle décrit suffisamment ce qui caractérise la liberté et l’éveil de l’esprit dans l’exercice du pouvoir d’achat, ou dans les pratiques des « fans », forme abrégée du terme fanatiques.

Pourquoi parler ici, sur le thème de l’initiation, du pouvoir d’achat ? Ce pouvoir porte sur des choses artificielles, produites industriellement et plus rarement de façon artisanale. La distinction entre egos selon le pouvoir d’achat est, en conséquence, elle aussi artificielle et industrielle. Si une telle distinction est recherchée en substitution de l’impuissance à « être » que provoque le principe d’incertitude, le résultat sera forcément, plus ou moins vite absurde, voire grotesque. On imagine mal, par exemple, un cancéreux en phase ultime se réjouir franchement de pouvoir compter sur sa Rolex l’approche de sa mise en sédation. Rien que le passage, sous les yeux, d’une jeune et jolie infirmière – il est rare que les infirmières ne soient pas jeunes et jolies – lui rappellerait que la seule chose qu’un être humain peut avoir, c’est le temps. Or, le temps ne s’achète pas.

Pourquoi la recherche par pouvoir d’achat de distinctions artificielles et seulement susceptibles, non de soutenir « l’être » de chacun, chacune, mais toutes sortes d’industries, a t’elle pu massivement se substituer à la recherche de la vérité sur soi ? Cette question pourrait, typiquement, être mise à l’étude des loges maçonniques au grade d’apprenti. Par exemple sous cette forme : recherche de la vérité et recherche de pouvoir d’achat sont-elles tornai-gyula-1861-1928-hungary-la-fontaine-magique-ou-suzanne-1437154compatibles ? Car, au bout du compte avec le temps qui, lui aussi, se compte, le sort ontologique des individus soumis au marketing pourrait finir par être généralement à l’image de ce que l’on raconte sur ces élites vieillissantes en luxueuses résidences-services, et qui disposent encore, les uns de magnifiques érections grâce au Viagra, et les autres d’une plastique de rêve grâce au silicone, mais qui, Alzheimer aidant, ne savent plus à quoi cela peut servir.

Il existe, depuis la nuit des temps, une autre façon que le pouvoir d’achat pour se reconnaître, s’identifier, se faire reconnaître : celle qui, allant en écoute et mémoire jusqu’au plus intime de ce qui fait clamer « moi, moi, moi…», trouve, sinon le vide total, du moins l’inconsistance émouvante et splendide vue de loin – voir plus haut le nuage – d’une profonde mais circonstancielle « gueule 1_e63ycd’atmosphère », façon cinéma personnel. Cette autre façon de voir, qui parle de cinéma et donc d’’illusion quant à l’ego, semble à beaucoup de gens trop philosophique, trop « mystique ». Pourtant, répandue en orient comme en occident, et dans cette Afrique qui n’est ni d’orient, ni d’occident, elle est bizarrement très à l’aise, elle, face aux énoncés les plus actuels de la science, par exemple lorsque la physique décrit la matière du monde avec des probabilités et des « relations d’incertitude », façon Heisenberg et autres. Cela parle moins de « choses », mais que de liens entre les choses.

La conception individualiste, celle d’un soi isolé, séparé des autres, ne se justifie vraiment qu’au seul moment où il faut faire un sort à la « dépouille mortelle » qu’est devenu le corps biologique. Or, même pour les athées, l’être humain ne se limite pas à son corps, lorsqu’on enterre, ou brûle, la dépouille mortelle de l’être disparu, cet être se représente encore dans toutes les mémoires vivantes qui l’entourent. Nul besoin de passer par l’état de fantôme pour continuer à vivre dans la pensée des autres. Chose curieuse : c’est dans la pensée que l’on continue de vivre, mais sans plus le savoir. Mourir serait-il alors l’accomplissement du nuage d’inconnaissance existant et montant depuis toujours en soi ? Dans ce cas, l’idée d’individu et du « moi » dans la vie autour du nuage intérieur reste effectivement utile pour justifier, par exemple dans une entreprise marchande, la complication bureaucratique d’un salaire strictement individualisé pour chaque employé ; ou bien, devant une cour de Justice, pour décider du sort des « mis en examen » selon un jugement strictement personnalisé ; ou encore, dans un concours ou un examen universitaire, pour décider des élèves qui seront, soit reçus, soit refusés. L’isolement de l’individu est ainsi indispensable en toute société où il est convenu de donner aux personnes ce qu’elles sont présumées avoir mérité. Cela vaut-il aussi en amour, en fraternité ? Probablement oui, si l’on se veut lucide. Le problème reste alors, non seulement de savoir qui a droit de juger ainsi de façon unilatérale, et pour quelles raisons, mais aussi pour combien de temps ce jugement est acceptable. Car, tout jugement est un arrêt, c’est la production d’une idée bien arrêtée, fixant les êtres et les choses concernées. Comme l’instantané d’une photo. Prononcer un arrêt, c’est produire, quoi qu’on dise, une idée fixe.

Nous avons tous et toutes besoin d’idées fixes. Elles sont nécessaires pour constituer tout simplement la mémoire. D’ailleurs, on dit bien retenir une idée, retenir une leçon, retenir l’attention, se fixer une opinion, une hypothèse, un but…etc. Mais retenir ou fixer n’implique pas autre chose que l’accueil d’une chose ou d’une présence, sans exiger le moindre attachement à cette chose ou à cette présence. Ainsi, on peut accueillir en soi, pour l’étudier, une idée raciste, esclavagiste, mortifère, mais sans, évidemment, devoir s’y attacher soi-même. Sans quoi, il nous faudrait impérativement tout oublier du nazisme, ce qui ne serait pas malin. Si nous sommes notre mémoire, nous ne sommes pas les
b924ead409_cf50df6987_0172données de notre mémoire. Le langage des informaticiens distingue, d’un côté, les données en mémoire des ordinateurs ; de l’autre, la mémoire vive qui sert au traitement de ces données fixement enregistrées. Cette mémoire vive n’est en rien liée au contenu des données, elle est le lieu où intervient le processeur lorsqu’il veut traiter les données enregistrées, et la mémoire vive est le lieu où les idées fixes contenues dans l’ordinateur redeviennent modifiables. En rappelant cela, on reste un peu effaré de constater à quel point certains cerveaux humains semblent oublier en eux ce pouvoir de mémoire vive rendant modifiables leurs idées fixes.

Ce qui peut donner toute sa puissance, au niveau de l’esprit humain, à la capacité de remise en question des idées fixes dans la mémoire vive, ne serait-il pas simplement l’exercice du doute et la règle du silence avant toute prise de parole ? Retour au Cabinet de réflexion, à l’épreuve de la terre. C’est aussi Descartes, dans son Discours de la méthode, ses Méditations et autres écrits. Cependant, Descartes n’a pas pu tout éclaircir, loin de là. En particulier, il n’a pas pu trancher dans les relations d’incertitude établies inévitablement entre entendement et raison, c’est à dire entre ce qu’on perçoit immédiatement de façon cohérente par les sens ou par l’intuition ; et ce que l’on déduit, détermine ou construit à partir de principes et de mesures toujours à faire dans le cadre d’un système abstrait de mesures. Mais, comment reprocher à Descartes son impuissance à pouvoir tout ranger à la raison ? Le mathématicien Kurt Gödel a montré dans ses deux théorèmes d’incomplétude que l’esprit humain ne pourra jamais surmonter logiquement, mathématiquement, la présence inéluctable de propositions indécidables à la base de tout système se voulant parfaitement logique, cohérent et raisonnable.

Cependant, depuis des siècles et plus, les sociétés humaines se sont accordées pour confier à des instances spécialisées la production d’idées fixes présumées raisonnables et utiles à leur marche sans trop de guerres, massacres, violences. Aujourd’hui, dans la plupart des Etats, les Parlements « arrêtent » les lois, tandis que les élus locaux prononcent leurs « arrêtés » municipaux, et que les jurys et tribunaux rendent les « arrêts » qui font jurisprudence. Entre agents privés, ce sont les contrats qui « fixent » les règles entre parties prenantes. La fixité idéologique marque la théorie économique présumée libérale lorsqu’elle proclame qu’il n’y a pas d’alternative à ses injonctions. « There is no alternative ». Que valent There-is-no-alternative-Aitecces fixations dans un monde où tout est mutation permanente ? On veut tout « arrêter », et partout, çà déborde ! Les contrats privés enflent, et leur obésité contraint de les écrire en tout petits caractères renforçant opportunément leur illisibilité au fond. Les Etats produisent une inflation de « réformes » exigeant de si nombreux décrets d’application que la plupart ne peuvent pas « sortir » avant l’arrivée de la nouvelle réforme qui va les contredire ; et les tribunaux délivrent un tel afflux jurisprudences que le droit devient jungle impénétrable. Image de cancer ?

S’ils sont honnêtes, ce qui demeure incontestablement une éventualité, les juges et les avocats admettent l’extrême difficulté de leur métier consistant à arrêter un jugement ou un contrat. En matière pénale, les juges voient que les peines d’emprisonnement les plus justement arrêtées deviennent, plus ou moins vite, de plus en plus désastreuses avec le temps, voire mortifères. D’où le besoin d’avoir des juges d’application des peines. Car, dans les « maisons d’arrêt », rien ne s’arrête, tout s’emballe dans les têtes, et tourne en rond vers la folie instituée. C’est d’ailleurs dans ces lieux d’enfermement que l’on parle le plus, de « politique d’insertion » à réussir. On parle d’insertion pour des gens enfermés ! On le fait parce qu’il faut « préparer la sortie », tout en essayant d’éviter (quoi que …) que certains ne préfèrent la sortie radicale du suicide.

Les prisons symboliseraient-elles l’impossibilité pour nombre d’institutions humaines de ne pas être contradictoires ? Elles téléchargementrévèlent concrètement, dans la réalité la plus palpable, à la fois la nécessité et l’absurdité mortifère des arrêts du jugement sur les êtres et les choses lorsque ces arrêts engagent un temps outre mesure. D’un côté, les prisons relèvent de la nécessité d’arrêter les activités criminelles et délictueuses ; mais, de l’autre côté, elles montrent que l’activité criminelle et délictueuse ne s’arrête surtout pas avec un arrêt des personnes et leur enfermement, au contraire. Pour arrêter les activités criminelles, c’est sur les criminels eux mêmes qu’il convient logiquement d’agir, et il faut avoir alors le courage d’admettre que l’on ne peut agir sérieusement sur les criminels qu’avec leur consentement. Constat imparable, mais inacceptable pour les esprits encore immatures ayant besoin de vengeance.

Vouloir la vengeance est un moment inéluctable dans la maturation de la conscience. La vengeance est comme la souffrance, et suivant Hegel « c’est un moment, seulement un moment, dans la dialectique de l’absolu ». Mais la vengeance a ceci de différent que la souffrance qu’elle cherche à s’éterniser : elle se veut fondamentalement interminable. Le sentiment de vengeance se nourrit de lui-même, et de rien d’autre, sachant bien que tous les crimes, toutes les atteintes à la vie sont, en fait, irréparables. Même, la peine de mort infligée au coupable ne répare rien. Lorsqu’un crime est commis, la seule façon 72prud'hon1d’en dépasser l’irréparable se situe dans la conversion existentielle du criminel à une autre forme d’existence dépassant la forme antérieure. Si elle a survécu au crime, la victime elle aussi – par exemple dans le cas d’une tentative d’assassinat ou d’un viol – sait que « rien ne sera plus comme avant », et elle passe, elle aussi, par une conversion existentielle. Pour la victime survivante et pour le criminel, il s’agit toujours d’un travail de deuil de soi à accomplir. Et la vie ne s’arrêtera pas.

Pour les victimes, leur souffrance est toujours initiatique. Restent les criminels. Penser qu’il est impossible d’obtenir le consentement des criminels pour qu’ils arrêtent par un deuil d’eux-mêmes leur activité criminelle fait partie des prophéties auto-réalisatrices. Ne pas essayer de les rectifier de l’intérieur suffit évidemment à ce que les mauvais plis des criminels s’endurcissent avec le temps, et cette lâcheté est à la portée de tout politicien à la recherche de voix. On comprend donc que cette prophétie auto-réalisatrice de cette lâcheté rende impossible dans les démocraties un essai de système pénitentiaire moins fondamentalement absurde, selon la piste du mot vitriol figurant dans diverses traditions ésotériques.

VITRIOL1Vitriol est l’acronyme d’une sentence latine : Visita Interiorem terrae rectificandoque invenies operae (ou occultum) lapidem. Ce qui se traduit par : Visite l’intérieur de la terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre de l’œuvre (ou la pierre cachée). Cette sentence d’origine ancienne et incertaine est aujourd’hui reprise en franc-maçonnerie, figurant en bonne place parmi les symboles présentés au candidat enfermé dans le cabinet de réflexion avant sa réception en loge. Parler de cabinet de réflexion pourrait s’appliquer aussi bien à tout lieu d’enfermement où l’on est appelé à réfléchir, c’est à dire à ne pas arrêter sa pensée. Les cellules des prisons devraient donc vraiment devenir ce qu’elles sont par principe : des cabinets de réflexion. Ce d’autant plus qu’elles sont déjà, elles aussi, des lieux d’initiation. Mais encore faudrait-il que la Collectivité décide de ce à quoi les prisons doivent initier, plutôt que de laisser un peu stupidement cette initiative, et ce pouvoir, aux criminels, leur laissant  en outre pour cela l’avantage d’un entassement dans les cellules. Question d’intelligence.

Parler d’intelligence à propos des prisons risque d’énerver un peu. Ce peu n’est effectivement pas grand-chose quant à la considération à lui porter. Par contre, parler d’intelligence morale risque d’énerver beaucoup. Même parmi les francs-maçons. Pourtant, le Préambule de la Constitution du Grand Orient de France déclare avoir « pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale… ». Envolée verbale ? Les données de l’histoire conduisent précisément à reconnaître que cette écriture voulait se situer dans la tradition de l’humanisme depuis les grecs jusqu’aux Lumières, plutôt que dans le système « apodictique » des religions du Livre, ou dans les constructions idéologiques alors naissantes ; et qu’elle se référait à la notion grecque de l’Ethos, d’où vient le mot Ethique.

ethicL’Ethos est pour les grecs (Aristote, surtout) non seulement la technique qui rend crédible le discours de quelqu’un, mais aussi l’ensemble de sa manière d’être. Il y a donc avec ce terme l’idée qu’une simple technique, celle de l’orateur, implique aussitôt quelque chose de bien plus vaste : l’ensemble du comportement de celui (ou celle) qui parle. Ce qui permet cet élargissement est évidemment – dans l’ordre des fins comme dirait Kant – l’idée de crédibilité à obtenir. C’est une idée très pragmatique : si l’on veut être vraiment crédible, on fait tout faire pour. L’éthos parle bien du choix visant la pleine crédibilité de « qui » parle. Si on se veut se contenter d’une technique, il faut être absolument certain qu’elle suffise et ne connaisse pas de pannes. Croire cela, c’est franchement être naïf. La technique est certainement nécessaire, jamais suffisante, et elle a toujours ses pannes. Par exemple, tout Casanova, Casanova_1788aussi habile qu’il soit à séduire les femmes, se prend inévitablement plein de râteaux dans la figure. Ou bien, il subit quelques pannes sur lesquelles on ne fera pas de dessin. Avec ce seul mot d’Ethos, les grecs anciens ont déjà remarqué que les techniques de communication (l’art du discours, la publicité, les trucs des « communicants », etc.) ne valent pas grand chose si le discours n’est pas en cohérence avec les actes, l’éthos, de qui tient le discours.

Les ancêtres francs-maçons qui ont lié d’emblée la recherche de la vérité à l’étude de la morale, selon la tradition de la sagesse grecque puis de l’humanisme, n’étaient peut-être pas de doux rêveurs, mais des gens profondément intelligents quant aux conditions fondamentales de recevabilité de la parole. Par contre, il se pourrait bien que les partisans d’un emploi sans morale des techniques de communication montrent une certaine naïveté quant à a durabilité de leur crédibilité lorsqu’ils les utilisent sans mettre leurs actes en cohérence avec leur discours. Ne donnons pas d’exemple, car nous avons mieux à faire : chercher comment les actes et les gestes ont à participer au silence de l’apprenti, se faisant parole silencieuse fondant toute autre parole de soi, et sur soi, de façon enfin crédible.

 

 

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Toccatas

 

La Toccata est une oeuvre musicale de structure libre destinée à montrer la confiance de l’instrumentiste en lui-même et en son instrument quand il se met à le toucher avec ses mains pleines de doigts. C’est un peu comme un Prélude, mais en un peu plus fort. Solistes et concertistes ne s’offusqueront certainement pas que l’on puisse illustrer la différence entre le Prélude et la Toccata par l’image d’un vigoureux bambin assis sur une plage estivale et qui, après avoir préludé à son jeu en tapotant ses mains sur le sable gorgé d’eau, se livre à une énergique toccata à grands coups redoublés de sa pelle sur le seau, comme sur un clavier, pour faire un beau pâté. Nous pouvons présumer que la Toccata est le genre d’œuvre à laquelle peut librement se risquer un apprenti, sans avoir la prétention d’être déjà un maître : l’apprenti veut seulement montrer qu’il peut toucher à son outil. La confiance en soi est l’une des conditions les plus essentielles de la liberté, mais c’est aussi l’une des moins reconnues, non pas dans les discours, mais dans les faits. Elle est pourtant ce qui permet de se libérer, d’aller au delà des préoccupations et soucis. C’est le moyen de commencer une architecture de pensée qui puisse se construire « musicalement » en juste équilibre, et se prêter à toutes possibilités harmonieuses d’utilisation, d’instrumentation et d’expression dans le temps où l’on joue.

Ouverture
Considérer les cellules des prisons comme devant être des lieux d’initiation, et les voir à l’image des cabinets de réflexion utilisés symboliquement par les loges maçonniques, n’est sans doute pas à la portée des esprits encore coincés et ayant des difficultés à s’ouvrir. Laissons ces esprits grincer et se fermer sur leurs idées fixes, joyeux comme portes de prison. Il faut aller plus loin, et donc prévoir ce qui peut se passer quand s’ouvrent les portes de l’enfermement. Certes, comparaison n’est pas raison, mais 2_cabinetl’expérience maçonnique du cabinet de réflexion appelle à se demander si, là aussi, il ne faudra pas bander provisoirement les yeux à qui finit par pouvoir sortir, une fois qu’il a passé dans un nécessaire enfermement le temps de la réflexion, et du deuil d’une conception périmée de soi.

Ce que se passe quand un prisonnier d’idées fixes voit s’ouvrir devant lui les portes de sa prison a été immortalisé dés l’Antiquité par Platon avec son allégorie de la caverne. Un homme enchaîné Mythe-de-la-caverne-Platondepuis l’enfance dans une sombre caverne n’a jamais pu voir autre chose sur le mur en face de lui que les ombres produites par tout ce qui passe devant un grand feu caché derrière lui, et qui éclaire la caverne. Il prend donc ces ombres pour des choses réelles. Libéré de ses entraves, il est amené à l’entrée de la caverne. Platon décrit alors un aveuglement, l’excès de lumière provoquant une telle douleur dans les yeux qu’ils doivent aussitôt se refermer. A l’ouverture des portes, on ne peut que fermer les yeux. Puis, à mesure que la difficulté à garder les yeux ouverts s’atténue puis disparaît – et encore faudra t’il ne jamais prétendre regarder le soleil en face – c’est l’admiration, la stupeur, le bouleversement de toutes les idées. En même temps vient le sentiment exaltant d’une autre vie. Puis, possiblement, la frayeur de ne pas pouvoir supporter cet excès. On raconte que le duc Ludovic loches_chat01Sforza, après avoir été longuement emprisonné, mourut le 28 mai 1508, « ébloui par la lumière du soleil » au moment où il fut sorti du donjon de Loches.

S’ils vieillissent trop souvent mal, est-ce parce que les êtres humains ont le sentiment qu’ils ne maîtriseront pas la peur que peuvent leur provoquer les choses ou les êtres d’une beauté telle qu’elle devient bouleversante ? Nombre de gens font tout, en quelque sorte, pour ne plus avoir l’occasion de telles rencontres, s’ils l’ont eu une fois. Ils sont retournés dans leur caverne. Ce n’est pas forcément stupide : il existe des cavernes où peut s’écouter une immense résonance de tout bruit que l’on y fait. C’est le cas de l’oreille de Denys à Syracuse, l’une des latomies (grotte artificielle) de cette ville. Elle se trouve sous le théâtre antique. Lorsqu’elle est ouverte à la foule des touristes, ceux-ci font un vacarme extraordinaire. Les cris fusent de tous côtés et se mêlent comme cris d’oiseaux dans une volière d’enfer. Mais si quelqu’un réussit à y obtenir un complet silence pour que puisse y être lancé un simple chant à une, deux ou quelques voix, le bouleversement à l’entendre est tel que l’on n’a plus du tout envie de sortir de la caverne. Musiciens, chanteurs et amateurs connaissent de même les merveilles qui s’écoutent sous les voûtes des cathédrales ou celles, plus modestes mais encore plus sublimes, de l’abbaye du Thoronet et de quelques autres. Certains artistes hésitent à s’y rendre et s’y faire entendre, soit qu’ils redoutent de devoir partager leur gloire avec celle du lieu ; soit parce qu’ils craignent intimement de ne pas y être « à la hauteur ».

Dans les milieux de la culture européenne, on parle parfois du syndrome de Stendhal, de ce malaise avec palpitations cardiaques qui affecterait, à la suite du romancier lorsqu’il sortit de la Santa santa-croce-2Croce, les amateurs passionnés d’art lorsqu’ils vont à Florence, Venise, ou dans l’un des musées où s’accumulent à profusion les chefs d’œuvre. Lorsqu’elle outrepasse notre capacité d’accueil, la beauté créée par des semblables nous interroge sans ménagement sur nous-mêmes, révélant d’un coup, physiquement, un manque, une limite, un mal-être. Naturellement, la possibilité d’une telle souffrance est niée dans les milieux où les gens demeurent, ou deviennent, incapables de ressentir ce sens religieux de la beauté dont Plotin parlait déjà. De fait, les gens blasés – porteurs de blasons ? – ne peuvent plus rien admirer. Plus grand-chose ne vaut pour eux, en dehors d’eux. Ces gens ont déjà presque tout et ils pensent avoir tout le temps. Comme l’avait constaté Edgar Morin dans l’esprit du temps, « la valeur des grandes vacances fait la vacance des grandes valeurs ».

La pratique de l’autolimitation en conscience est rassurante. On peut donc s’y complaire. De son côté, si l’ouverture de la pensée est éblouissante, elle est aussi dangereuse, laissant en proie aux sentiments  contradictoires d’admiration et de terreur. Dés lors, on comprend mieux le retour nécessaire aux arrêts de la pensée. Il nous faut d’abord réussir à bien fixer les choses, les pensées, mais juste le temps nécessaire pour pouvoir repartir et aller au delà. Un peu comme l’arrêt d’un train en ligne, dans une gare de passage avec son haut-parleur qui clame : « Ici Léonard de Vinci, trois minutes d’arrêt. Ici Léonard de Vinci ». Et peut-être même quelqu’un au bout de quai annonçant : « Ici, aussi ». Les pensées fixes et les clichés figeant l’instantané des choses et des êtres, il nous faut les avoir et les prendre seulement pour ce qu’ils sont : la vérité d’un seul instant. Il faut savoir arrêter une pensée, une image de façon lorsque cela dit cette vérité de l’instant, et peut ainsi devenir symbolique. Les symboles sont au départ des clichés justes.

Lorsque Maurice Doisneau réalise le cliché de son ami Maurice Baquet jouant du violoncelle seul dans un immense paysage de montagne, et qu’il nomme « musique de chambre » cette photo, il a pris soin de saisir son ami en vif contre-jour sur un nuage aussi vaste qu’étincelant de blancheur. De fait, toute musique s’écrit noir sur blanc, et le bruit de l’archet s’entend parfaitement dans le silence du grand nuage affinant à l’extrême celui de la solitude. Lorsqu’il prend un cliché, Maurice Doisneau ne cherche pas l’autolimitation de la conscience. Serait-il un vrai symboliste, et plus philosophe que les philosophes ?

Prenons, à l’inverse, l’exemple de René Descartes (1596-1650), l’homme de la « Méthode ». Dans ses Première et Deuxième téléchargementMéditations, il suit d’évidence le chemin de l’ego qui se sépare de tout. Il joue à l’homme qui veut sortir de sa caverne, cherchant une certitude au delà des ombres qu’il voit partout en pensée. C’est bien son « ego » qui utilise le doute sur tout. Il aboutit finalement à une certitude absolue. Elle concerne effectivement son ego : je pense, je suis. Puis, assez vite conscient du terrible piège de cet « arrêt », que l’on jugerait tout aussi bien schizophrène, il échappe à l’enfermement dans le cogito en développant – illusoirement ? – la prise de conscience, dans sa troisième Méditation, du caractère étrange d’une idée qu’il porte en lui : l’idée de perfection. En la méditant de plus en plus intensément, il en arrive à penser que, s’il a cette idée en lui, elle ne peut pas venir de lui, qui est un être imparfait, mais d’un Autre, nécessairement parfait, qui l’a mise en lui. Cet Autre, il appela « Dieu ».

L’idée de Dieu selon Descartes n’a rien à voir avec l’idée d’un Dieu en Personne, en lien personnel avec soi. Ce n’est pas le « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » en lequel se fia Pascal. Le Dieu de Descartes est le « Dieu des philosophes et des savants » que refuse Pascal. C’est « Dieu » dans la pensée, la pensée selon laquelle l’idée même de perfection implique l’existence en acte de cette perfection se créant elle-même, sans quoi elle ne serait pas perfection. Selon certains logiciens, c’est un peu le raisonnement – et la même erreur logique – d’Anselme de Cantorbéry qui pensa avoir prouvé l’existence de Dieu à partir de l’idée de « l’être le plus grand que l’on puisse penser ». Anselme n’a pas compris que cet être, on ne peut pas le penser, puisqu’on peut toujours en imaginer un plus grand : c’est une pensée impossible à arrêter.

Dans toutes les langues, d’autres mots que « Perfection », « Dieu », « l’Etre le plus Grand », etc. conviennent d’ailleurs aussi bien – comme Absolu-divinl’Un, l’Univers, le Tout, l’Infini, etc. – pour que l’esprit déduise de leur puissance évocatrice quelque chose que rien ne peut arrêter. Quelque chose qui est à la fois en puissance et en acte. Et qui, ainsi, ne s’arrête pas d’être sans pouvoir être fixé et déterminé ; et qui ainsi n’arrête pas d’agir sans que l’on sache si c’est en puissance de vie ou en puissance de mort, l’une l’autre se nourrissant mutuellement. Au cours des siècles, ces pensées réapparaissent sans cesse en des formes différentes d’expression, en occident comme en orient. Et elles agissent en tant que mots tout en postulant l’Indicible, le silence. Contradiction saisie dés les plus anciens chinois : selon le Taö to King, « le Taö qui peut se dire n’est pas le Taö. »

Vingt ans plus tard que Descartes vint Spinoza. Descartes va du doute à la certitude, mais le tranquille Spinoza ne doute pas lorsqu’il initie sa méditation more geometrico (à la façon d’une démonstration Shoshannah_Brombacher_detail1mathématique) et il va poser avec son Deus sive Natura une sorte d’anticipation du principe d’incertitude. Nul ne saura finalement si Spinoza penchait du côté Deus ou du côté Natura et, donc, s’il croyait ou non en Dieu. Cela a t’il vraiment de l’importance ? Quatre siècles auparavant, le mystique arabe andalou Ibn ‘Arabi avait développé l’idée que le plus important n’était pas de croire en Dieu ou de douter de lui, mais de savoir de quelle pensée sur Dieu nous étions capables…

Spinoza et Descartes semblent cheminer à l’inverse l’un de l’autre, et Spinoza se moque de Descartes, un peu comme on « tue le père » déjà mort. D’un côté, la querelle entre Spinoza et Descartes est réjouissante en ce qu’elle ne permet pas de conclure, d’arrêter un jugement donnant raison à l’un plutôt qu’à l’autre. Pour prendre une comparaison musicale, il y a entre Descartes et Spinoza comme l’appogiature d’un accord qui ne serait soluble que dans le silence prolongeant toute musique des mots et des pensées. Mais, d’un autre côté, cette contradiction qui se résout dans le silence de l’apprenti est également tragique puisqu’elle ne parvient pas à éclairer vraiment la liberté dont les êtres humains disposent pour agir.

D’une certaine façon, Descartes affirme la liberté de l’individu, et Spinoza la nie. Spinoza ne voit, au fond, que des passions dans l’âme humaine. L’âme humaine est toujours déterminée par des raisons qui la dépassent. Certes, cette passivité de l’âme peut se faire joyeuse, et non pas triste, dans son conatus, c’est à dire dans son effort pour persévérer dans l’être et la vie. Spinoza parle ainsi de joie, et c’est merveille de le voir en établir, en quelque sorte, la nécessité. Mais d’où peut venir cette joie ? Elle vient de l’esprit, et cette joie est 3415_eve_440x260encore une passion, celle de la connaissance. C’est à ce moment que Spinoza s’enlise : il veut montrer la possibilité d’une connaissance du troisième genre qui serait au-dessus de la déduction logique, contrainte, mathématique, « cartésienne » de la connaissance du deuxième genre, laquelle surpasse les sensations trompeuses de la connaissance du premier genre. Mais l’exemple qu’il donne de la connaissance du troisième genre est celui d’un calcul mental tristement pur. Là, on peut préférer l’ouverture de Descartes vers l’Autre vers la mise, en soi, de l’idée si étrange de perfection.

Connaissance
Spinoza propose (Ethique, II, Proposition XL, scolie II) une série de trois nombres et, d’après lui, c’est la connaissance du troisième genre qui nous fait trouver instantanément le quatrième nombre « qui est au troisième ce que le deuxième est au premier ». Il donne l’exemple le plus simple : 1,2,3… et si l’on trouve aussitôt 6 comme quatrième nombre de la série, c’est que l’on a accédé à cette forme supérieure de connaissance. Là, on reste un peu effaré. Comment le subtil Spinoza n’a t’il pas vu qu’il demeurait bien enfermé dans la connaissance du deuxième genre, sans nullement avoir accédé à la troisième ? Aujourd’hui, le calcul instantané qu’il donne en exemple, une toute petite calculatrice de supermarché le fait bien plus vite qu’un être humain, et « Dieu seul sait », si l’on peut dire, le degré de liberté ontologique d’une calculatrice de poche. Comment a t’il pu confondre l’intuition synthétisant d’innombrables perceptions ou réflexions avec ce que produit un enregistrement de suites de calculs purement mécaniques (on dit savamment algorithmes) sur base binaire ?

Certes, nombreux sont, parmi les savants, les gens sérieux qui pensent que le cerveau humain fonctionne lui aussi par algorithmes, et que la seule différence avec les ordinateurs vient uniquement d’une bien plus grande complexité dans le fonctionnement. Reste alors à résoudre la question simple de l’arrêt et du redémarrage de l’ordinateur. Car, lorsque l’ordinateur tombe sur un calcul en boucle,ibm-puce-neurosynaptique il ne sait pas s’arrêter. Il faut l’aider par un nouvel algorithme stoppant – de l’extérieur – le calcul qui, sinon, se prolongerait dans l’illimité des nombres. D’autre part, si on peut faire que l’ordinateur s’éteigne de lui-même, le calcul étant terminé, pourra t’on faire qu’il se rallume de lui-même, tout seul, une fois éteint ? Oui, mais à condition qu’il soit relié à un autre calculateur, à une autre mémoire programmée pour lui envoyer au moment choisi l’impulsion qui le rallume. Dés lors, si l’on suit l’idée de complexité, le cerveau humain n’est pas un ordinateur, mais une foule d’ordinateurs, une foule de mémoires réunies en un ensemble, chaque élément travaillant ou dormant selon des instructions venues d’autres éléments. Ce qui permet que cette foule puisse fonctionner peut être un ordinateur, mais à condition qu’il soit à un niveau « méta ». Un peu – et sans que cela implique l’idée de Dieu – comme la métaphysique est à la physique ?

Ce qui impose le silence à l’apprenti à propos de l’origine de la conscience sont les moments où il comprend que l’esprit a la faculté de se piéger en s’enfermant dans une idée qui ne peut s’appuyer sur rien d’autre qu’elle-même. La pensée tourne en rond et cela peut faire mourir. Issue qui attend effectivement tout ego ayant voulu ou subi une séparation totale de tout autre. L’empereur Frédéric II, qui désirait savoir la langue de Dieu, la langue de l’origine, voulut qu’on ne parle jamais à des nourrissons : ils en moururent. Pour connaître se connaître et se re-connaître (« s’identifier ») nous  disposons des autres, comme les autres disposent de nous. Ce constat est un socle. A partir de çà, il est logique de réaliser progressivement que, ce qu’il faut arrêter aussi, ce ne sont pas seulement les jugements, les idées, mais la parlote incessante de l’ego qui se raconte des histoires « qu’il n’y a que lui seul qui les connaît ». Ces histoires sont, mais seulement dans les meilleurs moments, comme les petits cailloux dans les chaussures au moment où on a envie de courir ; ou dans les lentilles, quand on partage un repas entre amis ou en famille. Cela produit les arrêts intempestifs. Dans les plus mauvais moments, ce sont les ressassements posant des œillères et les mises en boucle provoquant les comportements machinaux, la niaiserie, voire la folie.

Lorsque le silence de l’apprenti amplifie l’écoute du monde et des autres qui, en différentes formes d’affection symbolisent le monde, ce qui peut alors survenir, c’est une sortie de soi, un échappement à l’enfermement. Autrement dit, c’est une extase au sens heureux et tranquille du terme. C’est le bonheur d’être-là sans recourir à un « silencepathos » excessif. La sortie de soi dont on veut parler ici, n’a donc rien d’extraordinaire : elle est accessible, mais seulement si on le désire. Il faut simplement avoir vraiment fait silence, ou laisser s’être laissé prendre par le silence. Celui de la nuit, silence de l’espace, de la terre, des étoiles, d’un cerf venant boire à la rive d’un étang lunaire. Le jour, silence d’un coup en soi devant un geste d’enfant, et toute beauté passagère comme renard filant à travers les chaumes ensoleillés : ou, dans une rue, garçon de café sortant de sa terrasse pour porter cérémonieusement à boire à un mendiant sur le pavé. C’est toujours une question de bien être-là.

On s’enferme dans les mots lorsqu’on a prend, non pas la route, mais la routine de prendre les mots pour les choses. Non que nous n’ayons plus besoin des mots, mais choses et êtres, objets et sujets n’ont pas besoin d’avoir un nom pour commencer à exister. Eprouver cela d’un coup, serait-il la connaissance du troisième genre que Spinoza échoua more geometrico à définir ? Le secret du bonheur et de la joie se tiendrait-il dans l’intériorisation de la réalité splendide et potentiellement terrible du monde, et des êtres ? Cela ouvre la conscience en non séparation entre l’extérieur et l’intérieur, et cela survient lorsque fusionnent la connaissance du première genre, sensible, et la connaissance du deuxième genre, logique. Le sensible devient intelligible, et l’intelligible se fait sensible. Alors, la rencontre d’un autre délivrant sa présence, ou d’un artiste délivrant son art, ou d’un projet à accomplir, devient nécessairement une rencontre fraternelle. L’intériorisation de la beauté réelle ou potentielle des choses et des êtres est alors passage à la pratique de la fraternité, troisième objet de la franc-maçonnerie après la recherche de la vérité et l’étude de la morale.

La poésie est un langage qui convient pour éclairer le passage de la recherche de la vérité à l’étude de la morale, puis à la pratique de la fraternité. Juste d’avant d’être fusillé en février 1944 au Mont Valérien, près de Paris, le poète Missak Manouchian écrivit à sa femme Mélinée une lettre si belle que Louis Aragon a pu la transcrire en un poème sans en rien la trahir :

« Tout avait la couleur uniforme du givre

À la fin février pour vos derniers moments

Et c’est alors que l’un de vous dit calmement

Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre

Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les rosestéléchargement (2)

Adieu la vie adieu la lumière et le vent

Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent

Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses

Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline

Que la nature est belle et que le cœur me fend

La justice viendra sur nos pas triomphants

Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline

Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant… »

Missak Manouchian s’est totalement vu dans le soir de sa courte imagesvie, et il faut se rappeler la distinction médiévale entre cognitio matutina – connaissance matinale – et cognitio vespertina – connaissance  vespérale, connaissance du soir. Selon cette tradition, la connaissance au matin cherche et trouve des mots pour se désigner en pensée les choses et les êtres qu’elle découvre dans la clarté ascendante des « matins du monde ». Sous la lumière matinale, il y a de moins en moins d’ombres. Jusqu’à midi, jusqu’à l’ivresse de l’esprit exprimée par Paul Valéry à l’heure de « Midi le Juste », dans le cimetière marin :

L’âme exposée aux torches du solstice

Je te soutiens, admirable justice

De la lumière aux armes sans pitié …

Rappelons que c’est bien à « midi », selon les rituels maçonniques, et non le matin, que les apprentis commencent à travailler, et ils vont travailler l’après-midi et le soir jusqu’à minuit. En silence. Les apprentis travaillent pendant le temps où ce qui paraissait sans ombre à midi retrouve une ombre, et cette ombre s’étend sur le côté qui était, le matin, illuminé. La lumière est descendante, mais elle s’accumule sur le côté qui était auparavant à l’ombre. Elle équilibre ainsi les apparences avec le temps. De ce fait, les choses et les êtres, du moins s’ils n’ont pas bougé et donc ont marqué leur arrêt (voir plus haut) deviennent contradictoires en eux-mêmes, et les mots du matin perdent leur sens. Jusqu’à l’illumination. Le rituel dit : « la lumière apparaît… éclaire… illumine. »

La lumière substantielle du soir est « lumière sur lumière », comme en témoigne aussi bien la dernière lettre de Manouchian que le verset 35 de la sourate 24 du Coran : « …lumière semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un cristal ressemblant 35à un astre de grand éclat ; son combustible vient d’un arbre béni, un olivier ni d’orient, ni d’occident, dont l’huile semble éclairer sans même que le feu la touche. Lumière sur lumière… »

La connaissance du soir est ouverture de portes vers l’infini. C’est au commencement de la nuit que survient, en toutes traditions, la sortie de l’esprit hors des limites des mots, d’un coup, dans un envol dont le symbole fut, dés l’Antiquité, celui de la « chouette aux grands yeux », emblème d’Athéna. C’est aussi le constat de Hegel, lequel semble au départ exprimer comme un regret sur le caractère tardif de cet envol. On connaît sa formulation à la fois magnifique et restrictive : « L’oiseau de Minerve ne s’envole qu’à la tombée de la nuit ». Mais Hegel va faire, lui aussi, de cet envol tardif l’affirmation de la plus grande puissance de l’esprit.

De la sortie dans la nuit, ceux et celles qui la pratiquent en témoignent différemment, à leur façon. Par exemple, elle est mystique chez Jean de la Croix, fraternelle chez Manouchian ; exigeante chez René Char (La Nuit est gouvernée ) ; déstabilisante chez Henri Michaux (La nuit remue) ; humble et résolue chez Maître Eckhart « priant pour une petite chose, juste pour un soir … » ; etc. Mais, il s’agit toujours d’une acceptation de l’épreuve de l’émergence, et d’une confiance à l’indicible qui émerge dans la nuit, suite à l’accumulation dans le soir de lumière sur lumière. De négation sur négation.

La lumière est négation. Mais, négation en un sens paradoxalement créateur où Hegel, les mystiques, les poètes et les savants peuvent s’accorder. A commencer par la lumière physique, laquelle est négation d’une bien plus grande lumière, n’étant qu’infime part des rayonnements dans la nuit de l’univers. Puis, la lumière de l’esprit qui ne vient que par négation des apparences et mise en cause des idées reçues. Enfin la lumière du cœur est négation des limites et des déterminations en soi comme en l’autre. Limites et déterminations qui sont déjà des négations ! La lumière du cœur est alors négation coeur.envolde la négation. C’est l’émergence de quelque chose d’infini qui peut, ensuite, aussi bien s’absenter, mais qui laisse l’esprit et le cœur ouverts à jamais.

Pas moins athée que Sigmund Freud, Romain Rolland échangea avec lui des lettres étonnantes. Il lui parla d’un sentiment océanique qu’il éprouvait souvent, et Freud lui répondit très courtoisement de n’attendre de sa part « aucune appréciation sur le sentiment « océanique » : je cherche seulement, grâce à une dérivation analytique, à l’écarter, pour ainsi dire, de mon chemin. Combien me sont étrangers les mondes où vous évoluez. La mystique m’est aussi fermée que la musique… » Freud vivait-il réellement dans le silence de l’apprenti, sans vouloir, ou pouvoir, en sortir ? Avec une honnêteté impressionnante, il s’avoue vouloir en demeurer, en quelque sorte, à la connaissance « analytique », connaissance du deuxième genre. Et il dit même qu’il cherche à s’écarter de tout sentiment qui pourrait compromettre cette limitation. Si l’on pense à la joie qu’exprimait Romain Rolland, et qui est celle dont parle aussi Spinoza, faut-il admettre que le génie de Freud, aussi pointu fut-il en toute « dérivation analytique », ne fut que celui d’une passion triste, telle que Spinoza en parle ?

Romain Rolland ne parle pas de Dieu. Descartes en parle. Maître Eckhart aussi, mais pas de la même façon. Il ose aller loin concernant l’idée de Dieu. Dans le sermon 52, après avoir signalé l’exigence de plus en plus forte du silence intérieur où il ne faut rien avoir, rien savoir, rien vouloir… il dit que « dans cette pauvreté, l’homme retrouve l’être éternel et divin qu’il a toujours été et sera toujours ». Sa conclusion : « C’est pourquoi je prie Dieu qu’il me délivre de Dieu, car mon être essentiel est au-dessus de Dieu dans la mesure où l’on prend Dieu comme origine des créatures. Car, dans l’être même de Dieu où Dieu est au dessus (de la détermination) de tout être et de toute différence, là, j’étais moi-même, là, je me voulais moi-même, et me connaissais moi-même pour faire cet homme que voici… ». Conscient que ce langage est difficile, et seulement saisissable à la fois par raison et par intuition, il ajoute avant d’en finir : « Celui qui n’entends pas ce discours, qu’il n’inquiète pas son cœur avec cela. Car aussi longtemps que l’homme ne sera pas égal à cette vérité, aussi longtemps il n’entendra pas ce discours »

Eckhart est prévenant : « Qu’il n’inquiète pas son cœur avec cela. De 9c30a8679ee102a97a24a34be5784519-0fait, comment les croyants peuventils facilement comprendre qu’il leur faut d’abord se délivrer de l’idée de Dieu, et ne même pas vouloir qu’il existe avant eux, en leur âme, s’ils doivent le reconnaître vraiment comme silence aimant, et pouvoir vivre sa naissance en eux, en ce « fond simple, dans le désert silencieux où jamais distinction n’a jeté le regard (…) car le fond est un silence simple et immobile en lui-même » ? Eckhart explique, au 14ème siècle, que les conditions de la liberté absolue de conscience sont à remplir avant toute expression concernant la foi. Paradoxe ? Oui. Plus tard, Hegel montre pourquoi la négation est au cœur du développement de l’esprit. La pensée de Hegel va étendre à toute l’histoire de l’esprit humain l’ambivalence et l’incertitude dialectique qui était déjà celle du Deus sive Natura de Spinoza.

Revenons encore à Descartes, comme à tous ceux qui ont cru pouvoir « arrêter » que Dieu existe, voulant prouver son existence à partir d’idées comme perfection ou infini. La question est : où a lieu le passage en acte de cette virtualité, de cette puissance divine qui se présente sous forme d’idée (de perfection, d’infini, etc) ? Cela se passe en pensée, évidemment. Mais la Perfection, ou bien l’Un, le Tout, l’Infini, etc., existent-ils aussi « au dehors » de la pensée, dans l’étendue ? A cette réponse, c’est maintenant « le silence dans les rangs ». Soit, le silence du doute ; soit, « le signe d’admiration et de silence ». Mais toujours le silence. Silence de l’apprenti.

Le silence devant la beauté ayant levé le voile sur l’inséparabilité entre l’extérieur et l’intérieur de soi, si l’on veut trouver Dieu à l’extérieur de soi, on ne le trouvera qu’avec nous. Itou pour en nier l’existence. Les séjours dans l’espace ne nous éclaireront pas sur Dieu. Mais, sur nous ! Pas de surprise : Déjà Maître Eckhart parlait de Dieu « naissant dans l’âme ». L’éventuelle union de l’homme avec Dieu sera toujours intime et silencieuse. Nul besoin de déchaîner les grandes orgues. Au contraire : Dieu » ne peut plus rien, absolument rien, dire. Dostoievski l’explique parfaitement dans la légende du Grand Inquisiteur que raconte l’un des Frères Karamazov. Dieu se tait. C’est à cela seulement qu’Il se reconnaît possiblement. Le silence de Dieu est aussi celui de tout le Réel. Les 4765161879_487656ed2ephysiciens qui partent à la recherche du réel, comme le dit Bernard d’Espagnat lors la dernière décennie du 20ème siècle, dépendent d’un formalisme mathématique si abstrait que, non seulement plus un mot, mais plus aucunes images et représentations ne peuvent en donner une traduction correcte. Certes, on parle, par exemple, de « courbure de l’espace-temps » pour simplifier ce que révèlent les équations de champ à base d’algèbre tensoriel de la Relativité générale. Mais l’image de la courbure est illusoire : elle tend à faire voir l’espace-temps comme une sorte de chose, de substrat réagissant à la masse des objets en mouvement, alors que ce n’est rien qu’une convention abstraite pour mesurer des trajectoires réciproques.
Qu’est-ce que l’espace ? Qu’est-ce que le temps ? Silence. Faut-il revenir à Spinoza, et méditer de nouveau l’idée de « l’étendue » qu’il considérait, avec la « pensée », comme l’un des deux attributs de la « substance » du Deus sive Natura ? Ou repartir sur la notion de Vide, de Vacuité au sens du mot sunyata propre à l’hindouisme et au bouddhisme ? Vide est un mot-piège. Il permet, au moins, que fleurissent quantité d’histoires absurdes et drôles, comme la démonstration (avec quelques trous judicieux dans le raisonnement) selon laquelle, à cause des trous dans le gruyère, plus il y de gruyère, moins il y a de gruyère. Ne dit-on pas, aussi bien, que plus on sait, moins on sait ?

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A suivre : 

https://yveshivertmesseca.wordpress.com/copains-dabord/le-silence-de-lapprentiii-par-pierre-aurejac/

 

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Saint Jean aux trois Cygnes.

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