6. Hannah Maximiliana

A peine arrivé à Paris, M. le commissaire M. maugrait après son ordre  de mission pour l’Allemagne, le pays d’Angela, de la bière, de Berlin et des voitures : 

Zu Biberich hab ich Steine verschluckt,
Wahrhaftig, sie schmeckten nicht lecker!
doch schwerer liegen im Magen mir
die Verse von Niklas Becker.

Lorsque Père estime que sa journée est à marquer d’une pierre blanche, il s’asseoit dans son rocking chair Old south, l’été sous le kiosque à musique, l’hiver devant la grande cheminée, et récite du Racine à nos deux beaucerons :

Toi qui connais mon coeur depuis que je respire,
Des sentiments d’un coeur si fier, si dédaigneux,
Peux-tu me demander le désaveu honteux ?

L’un des chiens se nomme Agamemnon, l’autre Ménélas, non point en souvenir d’Homère, mais en hommage aux duettistes Halévy et Meilhac. Un jour, Ménélas contracta involontairement des hordes de pédiculidés dans une carrière desaffectée. En le traitant vigoureusement contre les parasides, Père chantonnait : « Nous sommes les poux de l’arène, poux de l’arène, poux de l’arène… » . Il va sans dire que ce calembour ne fait rire que les aficianados d’Offenbach dont Père aurait aimé être le président.

Après plusieurs biographies à succès, dont une sur Talleyrand, Père vient de terminer un « beau » livre sur les 56 Dames de Gérolstein qui se sont succédées sur notre seigneurie depuis plus d’un millènaire :

rac_titrPeux –tu me demander le désaveu honteux ?
C’est peu qu’avec son lait une mère amazone
M’ait fait sucer encor cet orgueil qui t’étonne;

Chacune des  Dames a droit à six pages, deux d’illustrations, quatre de deux textes identiques, en français et en allemand. Pour aider Père, dans son travail de relecture, j’ai parcouru son texte, avec minutie, à la recherche de coquilles, fautes de frappes ou erreurs d’orthographe. Grâce à feu ma grand-mère, je connais bien les vies de mes aïeules, mais sans trop savoir pourquoi, j’ai été interpellé par les dernières lignes du texte consacré à Hannah Maximiliana :

« Morte l’an de grâce 1456, Hannah Maximiliana dite l’Amazone de l’Eifel, la walkyrie du Rhin ou la Guerrière Rouge connut une fin tragique. »

Dans un âge plus mûr moi-même parvenu,
Je me suis applaudi quand je me suis connu.

Qelle est la véritable fin de notre aïeule Hannah Maximiliana, Père ?

Lorsqu’on pose à Père une question qui le dérange, il fait invariablement mine de ne pas entendre. Si on insiste un tantinet, il lève doucement la tête, regarde son interlocuteur par dessus ses lunettes demi-lune, semble réfléchir puis, après quelques secondes, il répond en bougonnant une ou deux phrases déconcertantes ou convenues : « C’est pour complaire à l’éditeur. Les lecteurs adorent les mystères ».

Attaché près de moi par un zèle sincère,
Tu me contais alors l’histoire de mon père
Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix,
S’échauffait au récit de ses nobles exploits,
Quand tu me dépeignais ce héros intrépide
Consolant les mortels de l’absence d’Alcide…

Je compris que, pour aujourd’hui, je n’obtiendrai rien de Père. Mais pourquoi diantre cette cachotterie ? Finaude, j’en déduisis qu’en réalité Père ne savait rien de la « fin tragique » d’Hannah Maximiliana.

Les monstres étouffés et les brigands punis,
Procuste, Cercyon, et Scirron, et Sinnis,
Et les os dispersés du géant d’Epidaure,
Et la Crète fumant du sang du Minotaure.

Je déposai le texte sur le bureau de Père, à côté de son quotidien du soir que, par esprit de contradiction, il lit le lendemain matin. Une brève était entourée d’un trait rouge nerveux : « Berlin, de notre correspondant. Hier, matin, suite à un coup de fil anonyme, la police du Land de Mecklenburg-Vorpommern a découvert dans une colline boisée près de Schwerin, le corps d’un homme, à moitié nu, pieds et mains liés, pendu à un arbre, avec autour du cou, un écriteau marqué : homosexuel et pédophile. L’homme, journaliste dans un quotidien local, était un militant de gauche notoirement connu pour ses engagements envers les droits de l’homme. Ce crime rappelle étrangement une autre affaire qui s’est déroulée il y a trois semaines, dans les monts du Taunus. La police fédérale a ouvert une enquête criminelle, mais ne semble privilégier aucune piste« .

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