Quelques modestes jalons sur l’ « invention » de la franc-maçonnerie spéculative en Angleterre

L'europe sous l'acacia

Résumé des quatre premiers chapitres de l’ouvrage d’Yves Hivert-Messeca, L’Europe sous l’acacia, tome 1, Paris, Dervy, 2012.

 

 

QUELQUES ELEMENTS DE LANGAGE (maçonnerie anglaise médiévale)

*** poseur de pierre = cementarios (XIe) = cubitor = positor (XII-XIIIe) = masoun setter (XIVe).

*** tailleur de pierre = latomos (XIe) = cisor = taylator (XII-XIIIe)  =masoun hewer (XIVe).

Parmi les tailleurs, il faut distinguer les rough masons qui dégrossissent les pierres (que pouvaient terminer les masons setters) et/ou qui travaillent sur une pierre grossière (roughstone) et les freestone masons qui œuvrent sur la « pierre franche » (freestone), calcaire dur, pour faire des éléments d’architecture. Ce dernier terme deviendra par contraction freemason.

Dans la pratique, ces diverses distinctions ne sont pas toujours pertinentes car les situations s’adaptent aux exigences des chantiers. De plus les métiers du bois et de la pierre sont intimement liés. Il faut également noter qu’à côté de ces « maçons », on trouve toute une série de manœuvres, souvent des femmes[1] (en général, 3 manœuvres pour un « maçon ») chargés des taches les plus grossières et les plus pénibles.

macons-moyenageDans le Haut Moyen-Âge, la distinction entre maître d’œuvre et architecte n’est pas toujours évidente. Souvent le même personnage occupe les deux fonctions. A partir du XIIe siècle, la complexité des chantiers fait naître une fonction « supérieure » spécialisée dit architectus/architector qui est souvent un maître charpentier/maçon. Du XIIIe au XVe, le mot architecte est le plus souvent remplacé par celui de maître maçon (les deux mots sont au demeurant synonymes). La fonction prétend à un statut supérieur « intellectuel » (docteur es-pierres). Avec la Renaissance, le terme d’architecte prend son sens moderne.

 

OLD CHARGES (ANCIENS DEVOIRS)

Ce titre générique désigne 120 textes environ courant de la fin du XIVe siècle au milieu du XVIIIe siècle (Mss du groupe Haughfoot, 1696/1715, Ms Wilkinson, c. 1727) nommés également  Manuscrit Constitutions ou Gothic Constitutions. Les deux plus anciens sont le Ms Regius (c.1390) et le Ms Cooke (c. 1420), tous deux présentement au British Museum. Ils sont donc directement liés à l’organisation du Métier (Craft) de la construction. Leur structure est assez voisine :

*invocation à Dieu ;

**description des arts libéraux, dont la géométrie ;

***histoire de la géométrie, art de bâtir depuis l’Arche de Noé et celui de la fonte des métaux par Tubalcain jusqu’à son organisation à York vers 930 par le prince Edwin (+ 933), fils cadet du roi Edouard d’Angleterre, via le maître d’œuvre anonyme envoyé par Hiram de Tyr à Salomon;

****nécessité du serment précédé d’une lecture des devoirs, constituant une sorte de proto-rituel ;

*****règles du métier à suivre, laissant supposer l’existence de loges (lieux de réunion et de travail) autonomes, sans lien entre elles sous l’autorité d’un maître de chantier et de wardens (« gardes »).

Le principal document du XVIe siècle est le Ms Grand Lodge Nr 1 qui dérive d’un original standard « reconstituée » par l’historien Wallace McLeod[2]. Diverses innovations apparaissent :

*invocation à la Sainte Trinité ;

**apparition de l’expression Templum Domini ;

***l’architecte de Tyr est nommé Aynome (Aymon) ;

****la maçonnerie est définie comme la géométrie appliquée.

Curieusement, les textes du XVIIe siècle notamment le Ms William Watson (c. 1687) se situent dans la perspective médiévale. Le serment y disparait cependant.

Les manuscrits du XVIIIe siècle sont à nouveau dans la filiation de l’original standard mais avec de nombreuses modifications : apparition du nom Hiram Abif, évocation vertueuse (Invia virtuti via nulla), refus de l’idolâtrie, révérence envers le Grand Architecte du Ciel et de la Terre ou référence aux bonnes mœurs.

En 1723, Anderson pour donner une légitimité historique à la jeune Grande Loge de Londres se référa à ces Anciens Devoirs. Il faisait de la transition entre maçonnerie opérative et maçonnerie spéculative la théorie « officielle » de constitution de cette dernière. Les Constitutions étaient ainsi présentées comme la suite logique des Old Charges.

 

LA TRANSITION EN ANGLETERRE

 

°°°Alors qu’on trouve une dizaine d’occurrences écossaises sur les usages maçonniques spéculatifs, on n’en trouve que trois en Angleterre :

*Les Old Charges apparaissent en Angleterre au XIVe siècle, mais seulement au XVIIe siècle en Ecosse ;

**les termes free-mason et accepted mason naissent en Angleterre ;

***à Warrington, en 1646, on trouve la première loge entièrement composée de non-opératifs.

°°° A partir de 1620, les registres de la Compagnie des Maçons de Londres mentionnent une sorte de loge dite Acception qui en 1630 « acceptent » des personnes étrangères au Craft (Métier).

On notera cependant que suite au Grand Incendie de 1666 et des besoins de main-d’œuvre qui en découlèrent, les pouvoirs de ladite Compagnie furent pratiquement abolis en 1667. Une majorité de maçons se trouva hors du Métier et forma (ou pas) des loges (de quelle nature ?) dont on ne possède aucune trace documentaire.

°°° le 16 octobre 1646 à Warrington, Elias Ashmole (1617-1692), mathématicien, astronome, astrologue, royaliste, contrôleur des arsenaux, révoqué sous Cromwell, nommé Héraut de Windsor, à la restauration, est fait Free Mason dans une loge non permanente, assemblée ce jour avec sept membres tous non maçons (trois gentlemen, un commerçant, deux tenanciers & Hugh Brewer dont l’emploi n’est pas connu).

La deuxième référence est située 36 ans après. Le 11 mars 1682, Ashmole assiste à l’« admission » de Sir William Wilson, squire, le capitaine Richard Borthwick, William Woodman, William Grey, Samuel Taylour & William Wise (les quatre derniers étant liés au milieu du bâtiment) devenus tous acceptés (accepted).

°°° Randle Holme III (1627-1700), peintre & Deputy Garter Kings of Arms rapporte en 1688 qu’il a été fait maçon dans une loge de Chester.

 

LA REMISE EN CAUSE DE LA THEORIE « CLASSIQUE » DE LA TRANSITION

°°° Ward Eric, The Birth of Freemasonry, in Ars Quatuor Coronatorum (AQC) 91, Londres, 1978, p. 77-100 :

La maçonnerie est d’origine anglaise. Dès 1640, sa forme spéculative est attestée alors qu’on ne possède aucune preuve d’admission de gentlemen masons dans les loges. C’est la démonstration que ces nouvelles loges étaient indépendantes du Métier (Craft). Alors qu’il n’existe aucune filiation historique entre opératifs et spéculatifs, ces derniers se sont appropriés l’imaginaire et les usages des premiers mais la franc-maçonnerie andersonienne n’est devenue véritablement spéculative qu’à la fin du XVIIIe siècle avec l’arrivée d’intellectuels comme William Hutchinson (1732-1814) ou William Preston (1742-1818).

 

°°° Seal-Coon Frederic William, the Birth of Freemasonry (Another Theory), in Ars Quatuor Coronatorum (AQC) 92, Londres, 1979, p. 199-202 :

Il développe une théorie politique. Les références à la franc-maçonnerie sont rares dans la première moitié du XVIIe siècle. Les loges spéculatives auraient servi de couverture à des organisations royalistes et/ou catholiques. Durant la dictature de Cromwell (1649-1660), les réunions se firent totalement discrètes ou cessèrent d’où l’absence de traces. Après la restauration, les loges auraient repris progressivement leurs activités. Après la terreur républicaine et les guerres civiles, du royalisme absolutiste, ces loges auraient évolué vers une sociabilité de tolérance.

°°° Dyer Colin, Some thoughts on the origins of speculative Masonry, in Ars Quatuor Coronatorum (AQC) 95, Londres, 1982, p. 120-169 :

A la fin du XVIe siècle, plus aucune loge n’utilise le Regius ou le Cook mais de nouvelles versions des Old Charges versus Ms Melrose ou Ms Grand Lodge n° 1. Ces textes récents avaient plus ou moins abandonné toute référence religieuse au profit d’enseignement moralo-religieux  d’inspiration catholique, anglicane ou rose-croix.

°°° Durr Andrew, The origin of the Craft, in Ars Quatuor Coronatorum (AQC) 96, Londres, 1983, p. 170-183 :

A partir du Journal d’Elias Ashmole, l’auteur conclut qu’au XVIIe siècle, le Craft n’est plus ni opératif, ni spéculatif, mais une friendly society qui ne deviendra qu’une association spéculative dans les décennies 1730 avec l’arrivée d’aristocrates et d’intellectuels.

°°° Stevenson David, The Origins of Freemasonry. Scotland’s century, 1590-1710, Cambridge University Press, 1988; The First Freemasons. Scotland’s early lodges and their members, Aberdeen University Press, 1988.

 

LE CONTEXTE DANS LEQUEL SE CONSTITUA LA GRANDE LOGE DE LONDRES

°°° Les corporations médiévales, obstacles au développement du capitalisme britannique :

Avec la loi de 1662 interdisant aux salariés pauvres de quitter leurs paroisses, l’état royal cassait le « monopole » de l’organisation professionnelle traditionnelle. Désormais, au lieu de régir le travail à travers corporations et guildes, le pouvoir le réglait de plus en plus directement en se référant à la « libre économie ». On reprochait aux statuts corporatifs la limitation du droit de s’installer à son compte sans être passé par un apprentissage fixé à sept ans, système qui de plus était présenté comme inadapté pour former une main-d’œuvre industrielle. Des activités proto-industrielles se développèrent hors du système corporatif organisé. Les conflits sociaux étaient de plus en plus souvent réglés par l’autorité judiciaire, en marge de la législation et de la jurisprudence corporatistes. Les corporations, qui avaient joué un rôle positif dans la politique économique et sociale des XIVe-XVe siècles, apparaissaient désormais, à l’aube du XVIIIe siècle comme un obstacle majeur à la nouvelle efficacité économique. De plus, les conflits des XVIe-XVIIe siècles ne furent pas sans conséquence sur la vie des corporations. Comme les autres corps sociaux, les corporations furent déchirées par ces affrontements. Certaines, catholiques et/ou stuartistes, choisirent le mauvais camp. Seules les corporations de Londres demeurèrent influentes. Encore faut-il nuancer cette assertion. Deux catastrophes (peste bubonique de 1665 & Grand Incendie de 1666) consécutives entraînèrent à la fois une pénurie de bras et un énorme surcroît de travail de reconstruction. De manière contradictoire, le système associatif des métiers du bâtiment fut ainsi pérennisé pour plusieurs décennies tandis que leur monopole corporatif était battu en brèche : il fut ainsi accordé la liberté d’établissement à toute personne participant à la reconstruction de la capitale[3].

Tout ce processus vida progressivement de nombreuses guildes et corporations de leur substantifique moelle opérative. Il n’est point étonnant que certaines d’entre elles, devenues des coquilles vides, aient servi de cadre à de nouvelles formes associatives.

°°° Une nouvelle sociabilité élitaire urbaine s’affirme au XVIIe siècle.

La nobility et la gentry s’urbanisèrent, notamment l’hiver, attirées par la vie mondaine (assemblies[4], spectacles, course de chevaux) et culturelle, et le shopping[5]. Une nouvelle sociabilité aisée se construisit à partir des coffeehouses (Oxford 1650, Londres 1652) et des clubs, les premiers davantage middle class, ouverts y compris aux familles parfois, les seconds, majoritairement aristocratiques, fermés, le plus souvent masculins.

°°° Une nouvelle donne politique :

Après le long conflit (Civil War ou Puritan Revolution), de 1642 à 1649, entre les Cavaliers monarchistes, et les Têtes Rondes, puritains, partisans du Parlement,   la décapitation du roi (9 février 1649), l’abolition de la royauté, la mise en place d’un système républicain (le Commonwealth and Free State : 19 mai 1649), le régime dictatorial et moralisant d’Olivier Cromwell jusqu’en 1658, la restauration des Stuarts (1660), la Glorious Revolution (ou Bloodless Revolution, 1668-89), Le Bill of Rights (1689) et l’ Act of Settlement de 1701, le Royaume-Uni devenait progressivement une monarchie parlementaire.

°°°Dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, une mutation culturelle, fille[6] des liens entre le puritanisme, le capitalisme et la révolution scientifique.

33a8f22d93faa914e333932241499a21Avec la création de la Royal Society évoquée plus loin naquît un espace public scientifique où la « vérité » était établie sur le principe de la méthode expérimentale. La société construisait des expérimenta (appareillage technologique expérimental) dont les résultats devaient être vulgarisés. Parallèlement, à partir de 1662-1663, la Royal Society se dota de comités divers destinés à améliorer par la technologie nouvelle la vie de la société. Mais pour devenir un « laboratoire », la Royal Society dut faire vivre ensemble des gens d’options politiques, philosophiques et religieuses différentes. A cet égard, la carrière de Christopher Wren (1632-1723)[7] est typique de cette évolution.

Il semblerait que Sir Christopher fut fait « maçon franc et accepté », si l’on en croit deux informations, l’une parue dans The Post-Boy, n° 5243, des 26-28 février 1723, l’autre dans le British Journal n° 25, du 9 mars 1723 et divers documents plus tardifs comme les Parentalia[8]. Il aurait été reçu dans la Saint Paul’s Lodge. Rien d’étonnant puisque les loges acceptèrent dès la fin du XVIIe siècle plusieurs architectes, maîtres d’œuvre et entrepreneurs du bâtiment. Peut-être Wren n’eut-il que des liens informels avec la Guilde des Maçons de Londres ? Comme donneur d’ordres ? Mécène ?

La question demeure de savoir pourquoi Anderson qui qualifie Wren d’«habile architecte » dans les Constitutions de 1723 l’associa de manière négative à la naissance de la franc-maçonnerie[9] dans celle de 1738 ?

°°°Quelles que soient les explications socioculturelles retenues pour justifier l’apparition de la franc-maçonnerie dite moderne, le phénomène fut une adaptation réussie à un new deal. Le principe « germanique » de la paix d’Augsbourg (1555) cujus regio, ejus religio et l’absolutisme mono confessionnel de la France d’après la Révocation (1685), étaient inapplicables dans une Angleterre multireligieuse. La tolérance semblait la réponse aux conflits longs et sanglants qui déchirèrent les îles britanniques. Il est possible que la franc-maçonnerie n’ait pas existé, du moins sous la forme qu’elle prit, sans la nouvelle donne religieuse et philosophique de l’Angleterre.

°°°Le latitudinarisme, état d’esprit dominant au sein de l’Eglise anglicane.

Ce climat « libéral » fut facilité par les controverses du XVIIe siècle entre protestants « orthodoxes » et sociniens, entre anglicans et puritains. Les Latitude Men privilégiaient l’Ecriture comme éthique et comme ethos plutôt que comme corpus dogmatique et normatif.

Dans toute l’Europe, et plus encore en Angleterre, à l’orée du XVIIIe siècle, on assista aux prémices du déclin de l’Enfer, de la critique des miracles, de la distinction entre la théologie morale et l’éthique chrétienne, et de l’aspiration au bonheur. On commença à contester le Dieu terrible vétérotestamentaire, la transmission du péché originel et le décret de la prédestination. Mais le latitudinarisme ne postulait pas l’indifférence religieuse, ni le déisme « a-chrétien », moins encore l’athéisme, « stupide » car asocial. Il s’opposait aux Free Thinkers, Libres Penseurs et/ou Libertins qu’il aurait volontiers qualifiés d’irreligious Libertine ou d’Atheist. Le modèle latitudinariste demeurait un christianisme conforme à la raison et suffisamment déconfessionnalisé pour permettre, au moins, la concorde entre protestants, au mieux, la cohabitation entre chrétiens, avec une tolérance plus ou moins grande envers les autres groupes religieux. Le latitudinarisme se voulait un œcuménisme du minimum. Les lumières britanniques s’efforcèrent de fonder un christianisme raisonnable. Cette religion éclairée prônait que Dieu était la Raison (absolue) et que les lois régissant l’ordre créé furent pour toujours contenues en cette essence éminemment raisonnable. L’infinité de la puissance divine ne pouvait rien changer au caractère immuable du droit naturel, comme l’affirmait John Locke (1632-1704)[10].

Le déisme à l’anglaise ne fut pas le déisme à la française, trop marqué par l’anticatholicisme et l’anticléricalisme. Son utilisation en France a masqué ses origines profondément chrétiennes[11]. Il n’est pas sûr que beaucoup de lectures des Constitutions d’Anderson, faites en France, notamment au XXe siècle, n’aient pas produit, nolens volens, une situation similaire. En ce temps (XVIIIe siècle) et en ce lieu (Angleterre et plus encore Ecosse), « La religion dont tous les hommes conviennent » ne pouvait être comprise hors de la présence du Grand Architecte, créateur à son image d’« Adam, notre premier parent ».

L’univers mental des premiers maçons s’inscrivait très majoritairement dans le latitudinarisme anglican et le christianisme raisonnable. D’autant que c’est en Angleterre que va se développer une « théologie naturelle » qui se voulait cohérente avec les découvertes scientifiques du temps. Dans ce contexte, on peut comprendre à la fois le rôle des pasteurs dans la genèse (au moins 41 pasteurs en 1730 dans la Grande Loge de Londres) et le développement de la jeune franc-maçonnerie anglaise, et les liens croissants, durant le siècle, entre la Grande Loge de Londres (puis des Modernes) et l’Eglise établie.

°°°Importance de la New Philosophy, intimement liée à Isaac Newton[12] et à la Royal Society[13], qui imprégnera l’esprit de la Grande Loge de Londres, notamment avec le pasteur John Theophilius (Jean Théophile) Desaguliers (1683-1744)[14].

Dans les milieux intellectuels britanniques, la réception du newtonisme ne fut ni totale, ni linéaire. Sans obligatoirement devenir la doctrine « officielle », ni même dominante au sein de la jeune institution, le newtonisme servit de substrat aux premières spéculations des loges. Cette influence a été mise en évidence dans plusieurs travaux[15]. Newton voyait l’univers, non comme une simple machine, mais comme une grande horloge :

« Ce magnifique système du soleil, des planètes et des comètes n’a pu procéder que de la volonté et de la puissance d’un Être intelligent [] Cet être régit toutes choses, et non comme une sorte d’âme du monde, mais comme un maître au-dessus de tout ; et c’est à cause de son pouvoir qu’il veut qu’on l’appelle « Seigneur Dieu », παντοκρατωρ [pantokratòr], ou « Celui qui règle tout » [] Le Dieu suprême est un Être éternel, infini, parfait en tout point. »[16]

Mieux que Descartes, l’astronomie de Newton respectait la liberté de Dieu puisque le mouvement des planètes se conformait à des équations qui auraient pu être toutes autres. Le modèle du Grand Architecte, horloger et mathématicien, était ainsi posé. Le newtonisme eut la faveur du christianisme raisonnable qui y voyait une alternative aux panthéistes et aux libres penseurs, d’une part, et aux « exaltés » mystiques d’autre part. Aussi fut-il accepté, certes avec hésitation, par les théologiens anglicans, « orthodoxes » comme latitudinaristes, même si son auteur était soupçonné d’arianisme et de socianisme. Rien d’anormal que le newtonisme fut bien accueilli en loge.

Et Sir Isaac d’ajouter :

« L’opposition à la religion s’appelle athéisme quand on la professe et idolâtrie quand on la pratique. L’athéisme est tellement insensé et tellement odieux à l’humanité qu’il n’y a jamais eu beaucoup de gens pour l’enseigner. »[17]

Newton ne pouvait que devenir un des référents de la jeune maçonnerie, puisqu’il alliait à la fois l’amour des sciences et une passion ardente pour la Bible. C’est le pasteur Desaguliers, qui sera le passeur principal entre la franc-maçonnerie et le newtonisme, via la Royal Society. Au demeurant, Jean Théophile n’est pas le seul à avoir la double appartenance. Six grands maîtres entre 1719 et 1729, et tous les députés grands maîtres jusqu’en 1728, y appartenaient. En 1723, au moins 23 membres de la Royal Society appartenaient à la Grande Loge de Londres. Ce chiffre passa, en 1725, à 47.

 

LONDRES 1717 : LA PREMIERE OBEDIENCE MACONNIQUE ?

Si l’on se réfère au texte de la deuxième édition des Constitutions d’Anderson, le 21 juin 1717, les quatre dernières loges de Londres, nommées selon leurs lieux de réunion, à savoir les auberges At the Goose and Gridiron (l’Oie et le Gril), sise Saint Paul’s Churd-Yard, At The Crown (la Couronne), sise dans Parker’s Lane, près de Drury Lane, At the Apple–Tree (Le Pommier), sise Charles-Street, à Covent Garden et At the Rummer and Grapes (Le Verre et le Raisin), sise à Channle Row, à Westminster, jugèrent bon de s’unir en Grande Loge. Le motif avancé était de se rassembler pour fêter la Saint Jean d’Eté. En réalité, il semblerait que les dites loges plus ou moins associations mutualistes, un tantinet mal en point, firent caisse commune.

Il était de tradition dans les Trade Corporations, et dans d’autres associations anglaises, de tenir quatre fois l’an des Quaterly[18] Communications le jour de la Saint Michel (25 septembre), de la Saint Jean l’Evangéliste (27 décembre) et de Lady Day (25 mars)[19] et une assemblée générale annuelle, à la Saint Jean-Baptiste (24 juin). La nouvelle institution s’inspira des règles générales du Royaume. En réalité, dans notre affaire, seules les assemblées annuelles eurent lieu de 1717 à 1719. La première « Communication trimestrielle » se déroula seulement le 27 décembre 1720.

Lors de ladite Saint Jean-Baptiste 1717, Anthony Sayer, gentleman, fut élu grand maître, à main levée. Le capitaine Joseph Eliott et le charpentier Jacob Lamball furent choisis comme grand wardens[20]. Au-delà de ces choix d’hommes, quelle est la signification des événements de 1717 ? La première fut que la maçonnerie spéculative devenait pour la première fois un corps constitué. La deuxième portée fut la création d’une première Grande Loge, malgré le fait que James Anderson prétendit qu’il s’agissait de la reprise d’une forme d’organisation qui aurait existé autrefois.

L’année suivante, le nouveau grand maître fut George Payne. Les grand wardens furent le charpentier de la cité, John Cordwell, et le tailleur de pierres, Thomas Morrice. Réélu en 1720, Payne, avec les grand wardens Thomas Hobby, tailleur de pierres, et Richard Ware, mathématicien, fit compiler les General Regulations (Règlements généraux) approuvés en Grande Loge l’année suivante. Entre temps, avec les grand wardens, le passé grand maître Anthony Sayer et Thomas Morrice, déjà cités, le Révérend Jean Théophile Desaguliers (1683-1744), fut proclamé grand maître.

Très rapidement, la nouvelle société semble avoir adopté plusieurs modifications. D’abord, elle connut un certain succès, le nombre de ses loges passant de 4 (1717) à 52 (1723)[21] . La publicité[22] dont elle fit l’objet à partir de 1722 (le premier texte antimaçonnique parut dans un journal londonien, The Post Man, de juillet 1722) n’est pas étrangère à ce développement. Dans le même temps, le niveau social[23] de ses membres s’éleva, ce dont se réjouit Anderson :

« Plusieurs nobles et gentlemen de meilleur rang, avec des clergymen et des savants érudits de la plupart des confessions et dénominations s’y sont franchement ralliés … »[24]

Enfin, la société « s’intellectualisa » par l’arrivée de divers érudits et savants. Le premier « intellectuel » admis semble avoir été le Révérend William Stukeley[25], fellow (1717) de la Royal Society, antiquarian, docteur en médecine (1719), futur archéologue du site de Stonehenge et biographe de Newton (1752), fait maçon le 6 janvier 1721[26]. Cette évolution, notamment à partir de la grande maîtrise de Desaguliers, apparaît être une volonté « politique » de la nouvelle obédience. Les préoccupations des nouveaux dirigeants n’avaient plus guère de liens avec les maçons anglais d’avant 1717.

Ses usages et son mode de fonctionnement se transformèrent également. Avec l’entrée de l’aristocratie, la « Grande Loge » , réunion annuelle, s’imposa progressivement aux loges comme une structure permanente régulatrice. A la « Communication trimestrielle » de décembre 1720, il fut décidé que le futur grand maître serait désigné (pressenti ? proposé ?) par le titulaire en exercice de la charge et qu’il pourrait nommer les deux grand wardens et un deputy grand master. Devant les résistances, ce système ne se mit totalement en place qu’en 1724. Jusqu’en 1741-42, la grande maîtrise demeura annuelle, même si à partir de 1721, elle fut toujours attribuée à un membre de la nobility.

L’aristocratisation de l’obédience s’accentua. C’est le 5 novembre 1737 que la Grande Loge de Londres fit maçon, dans une loge de circonstance, sise à Kew Palace, et présidée par Desaguliers, le premier prince de la famille royale, Louis Frederik, prince de Galles (1707-1751).

250px-TableauGLEDans les décennies 1720 et 1730, la Grande Loge de Londres connaît un développement certain. En 1728, elle aurait compté, selon les sources, entre 52 et 67 loges[27]. En 1735, les effectifs se seraient situés entre 126 et 138[28]. Selon la gravure « Les Free-Masons » de 1737, l’obédience londonienne aurait possédé 129 loges : 88 à Londres, 34 dans le reste de l’Angleterre et 8 hors du royaume, dont deux dans la péninsule ibérique (n° 50 Madrid, 1728 ; n° 51 Gibraltar, 1728), deux en France (n° 90 Paris, 1732 ; n° 127 Valenciennes, 1733) et une à Hambourg (n° 124, 1733). Ensuite, un déclin s’amorça : 189 en 1741, 182 en 1743, 157 en 1748

 

LISTE DES PREMIERS GRANDS MAITRES DE LA GRANDE LOGE DE LONDRES (ANGLETERRE) :

*1717/8 : Antony Sayer (c.1672/1741), gentleman, sans doute ruiné par le krach de la South Sea Compagny ;

1718/9 : George Payne (c.1685/1757), Chief Secretary to the Commissioners of the Tax Office, collectionneur de vieux documents maçonniques;

1719/20 : Jean-Théophile Desaguliers (1683-1744), étudiant à Oxford (1705/8), consacré pasteur (1710), fellow de la Royal Society (1714), expérimentateur de l’optique newtonienne à partir de 1715, titulaire de la paroisse de Bridgeham (Norfolk) (1717/27), docteur en droit de l’Université d’Oxford (1719), freeman (bourgeois) de Dunfermline (1720)…

1720/1 : George Payne

1721/2 : John (1690-1749), 2e duc de Montagu (1709), gendre de John Churchill, 1er duc de Marlborough, Master of the Great Wardrobe (1709), colonel de l’Ist Life Guards (1715/1721), diplomé (honorifique) du College of Physicians (Cambridge)(1717), fellow de la Royal Society (1718), chevalier de la Jarretière (1719), gouverneur des îles de Ste Lucie et de St Vincent (1722).

Il fit appel à Anderson pour rédiger de nouvelles Constitutions. Sa grande maîtrise fut appréciée au point qu’il demeura de facto chef de l’exécutif après juin 1722.

1722/3 : Philip James (1698-1731), marquis de Catherlough, pair d’Angleterre (1717), 1er duc de Wharton (1718), érudit, polyglotte, très touché par la crise de la South Sea Bubble, devenu roué, fondateur du Hell-Fire-Club (fermé en 1721), soutien imprévu du cabinet Walpole, candidat malheureux aux législatives de mars 1722, impliqué dans le complot jacobite  de l’évêque Francis Atterbury (fin 1722), fait qu’il nie avant de rejoindre l’opposition à Walpole et de soutenir sans succès des candidats anti-gouvernementaux aux postes de sheriff (été 1723).

1723/4 : Francis Scott (1695-1751), comte de Dalkeith (1705), fellow de la Royal Society (1724), futur chevalier du Chardon (1725), 2e duc de Buccleuch (1732) et pair d’Ecosse (1734/42), 2e comte de Doncaster et pair d’Angleterre (1742).

1724/5 : Charles Lennox (1701-1750), député de Chichester (mars 1722), 2e duc de Richmond et de Lennox (1723), vénérable de la loge londonienne The Horn (1723/4, puis 1725/38), fellow de la Royal Society (1724), futur chevalier du Bain et de la Jarretière (1725) et duc d’Aubigny (1734). Grand maître très assidu, il utilisa la franc-maçonnerie à la fois comme outil caritatif et pont entre artistes, scientifiques, politiques et militaires.

1725/6 : James Hamilton (1686-1744), alors Lord Paisley (1701), fellow de la Royal Society (1715),  futur 7e comte d’Abercorn et pair d’Ecosse (1734) & vicomte Strabane et pair d’Irlande (1734).

1726/7 : William McWilliam O’Brien (1700/1777), 4e comte d’Inchinquin et pair d’Irlande (1719), député de Windsor (1722/7), de Tamworth (1727/34), de Camelford (1741/7) et d’Aylesbury (1747/54).

 

Bibliographie

Outre les auteurs cités dans le texte, notons :

°°° Bernheim Alain, Une certaine idée de la franc-maçonnerie, Paris, Dervy, 2008.

°°° Boulard François & De Smet François, DVD (anglais-français), The Scottish Key. An investigation into the origins of Freemasonry. Contact : http://www.scottishkey.com.

°°° Carr Harry, Transition from operative to speculative Masonry (1957), in Collested Prestonian Lectures, Londres, 1985, vol. I, p. 4216438.

°°° Cooper Robert L. D., Viewing Rosslyn Chapel from a new perpective, Londres, Lewis, 2006.

°°° Dachez Roger, Les origines de la franc-maçonnerie spéculative, in Renaissance Traditionnelle, Paris, n° 77, janvier 1989, p. 1-43 & n° 83, juillet 1990, p. 161-202 ; Des maçons opératifs aux franc-maçons spéculatifs, Paris, Edimaf, 2001 ; L’invention de la franc-maçonnerie. Des opératifs aux spéculatifs, Paris, Véga, 2008.

°°° Jacob MargaretThe Origins of Freemasonry. Facts and Fiction, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2006.

°°° Stevenson David, the Origins of Free-masonry, Scotland’s Century 1570-1710, Cambridge University Press, 1988.

[1] Entre 1428 et 1524, sur les chantiers de Würzburg, on dénombre 2 500 ouvrières payées en moyenne 7,7 pfennigs par jour contre 750 ouvriers rétribués 11,6 pfennigs, ceci expliquant cela.

[2] The Ol Charges (1986) in AQC 99, Londres, 1986, p. 120/142.

[3]           Reddaway Thomas Fiddian, The Rebuilding of London after the Great Fire, Londres, Jonathan Cape, 1940.

[4]           Réunion dans une assembly room, où l’on danse ou joue aux cartes.

[5]           Levy Peck Linda, Consuming Splendor: Society and Culture in Seventeenth-Century England, Cambridge Univ. Press, 2005.

[6]           Merton Robert, Science, Technology and Society in seventeenth Century England, The St. Catherine Press, 1938, n° spécial d’Osiris (vol. IV); reed. Howard Fertig, 2002. Hill Christopher, The Intellectual Origins of the Scientific Revolution, Londres, Clarendon Press, 1965; Webster Charles, The Great Instauration. Science, Medicine and Reform, 1626-1660, Londres, Duckworth, 1975.

[7]           Tinniswood Adrian, His invention So Fertile: A life of Christopher Wren, Oxford University Press, 2001; Jar dine Lisa, On a Grander Scale: The Outstanding Career of Sir Christopher Wren, New York, Harper Collins Publishers, 2002.

[8]           Wren Christopher, Parentalia, or Memoirs of the family of the Wrens, Londres, 1750, publiées par son petit-fils Stephen Wren.  Reprinted Gregg Press, Upper Saddle River (New Jersey), 1965.

[9]           En 1717, Wren était âgé de 85 ans.

[10]          Two treatises of government (Londres, A. Churchill, 1690), ouvrage publié en français à Amsterdam dès 1691.

[11]          Reventlow Henning, Die Bedeutung des Bibelverständnisses für die geistesgeschichtliche und politische Entwicklung in England von der Reformation bis zur Aufklärung, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1980 ; traduction anglaise, The Authority of the Bible and the Rise of Modern World, Philadelphie, Fortress Press, 1985.

[12]          La « grande » biographie de Newton demeure l’ouvrage de Westfall Richard, Never at Rest, a Biography of Isaac Newton, New York, Cambridge University Press, 1981 ; trad. Française de Marie-Anne Lescourret, Paris, Flammarion, 1994.

[13]          On ne négligera pas la mode associative de l’Angleterre de ce temps, ni l’influence plus précise sur la naissance de la franc-maçonnerie d’associations, comme la Society of antiquaries, créée à Londres en 1707 et « réveillée » en 1717 par Maurice Johnson (1688-1755), futur maçon et co-fondateur d’un autre club lié à la franc-maçonnerie, la Gentleman’s Society at Spalding, créée en 1710 (cf. Mereaux Pierre, op. cit. 1995, p. 205-207).

[14]          Boutin Pierre, Jean-Théophile Desaguliers : un Huguenot, philosophe et juriste en politique, Paris, Champion, 1999.

[15]          Pour la France, citons Beaurepaire Pierre-Yves, La République universelle des francs-maçons. De Newton à Metternich, Rennes, Ed. Ouest-France, 1999 ; Bauer Alain, Isaac Newton. Aux origines de la franc-maçonnerie, Paris, Dervy, 2003.

[16]          Newton’s Philosophy of Nature. Selections from his writings, par H.S. Thayer, New York & Londres, Hafner Publishing Cy, 1953, p. 42.

[17]          A Short Scheme of the True Religion, manuscript quoted in Memoirs of the Life, Writings and Discoveries of Sir Isaac Newton, par Sir David Brewster, Edimbourg, 1853.

[18]          Les Quarter Days, observés depuis le Moyen-Âge, déterminaient également les jours d’embauche des fonctionnaires, et de paiement des loyers et des baux.

[19]          6 avril du calendrier grégorien. Le dit calendrier fut adopté par l’Angleterre en 1752, mais en 1600 par l’Ecosse.

[20]          Grands Gardes : cf. Dachez Roger & Boudignon Thierry, Origine et évolution des officiers de la loge et des dignités maçonniques en Grande-Bretagne du XVIIIe siècle à nos jours, in Renaissance Traditionnelle, n° 117, janvier 1999, p. 3/14.

[21]          Sources « officielles » de la Grande Loge.

[22]          Comptes rendus dans la presse, textes antimaçonniques à partir de 1722, publication des Constitutions en 1723, premières divulgations à compter de 1723.

[23]          Dans l’article du Post Man, cité plus haut, l’auteur anonyme dénonce, en autres, « un groupe de gens de basse extraction parmi nos artisans, qui depuis peu font grand bruit parmi nous, et se nomment eux-mêmes Francs-Maçons, affichant des prétentions exagérées, et se donnant des titres que ni la nature, ni les lois constitutionnelles de l’Angleterre, ne leur ont jamais donné, ni ne leur ont donné pouvoir de s’attribuer… »

[24]          Anderson’s Constitution, 1723, p. 48, traduction française D. Ligou.

[25]          Piggot Stuart, William Stukeley: an Eighteenth-Century Antiquary, New York, Thames and Hudson, 1985; Haycock David Boyd, William Stukeley: Science, Religion and Archaeology in Eighteenth-century England, Boydell Press; 2002.

[26]          The Commentary, Diary, & Common-Place Book of William Stukeley & Selected Letters, Londres, Doppler Press, 1980, p. 54.

[27]          D’après Samuel Pritchard, Masonry Dissected, 1730.

[28]          Selon John Lane, A Handy Book to the Study of the Engraved, printed and manuscript list of lodges of AF & A Masons of England, … from 1723 to 1814, Londres, Kennings, 1889.

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